CHAPITRE V
Oit ce qui a été dit dans le chapitre précédent est confirmé par quelque >s exemples.
Le bruit (i) delà sainteté de l'abbé Pëm en s'étant répandu par toute l'Egypte, le tribun de la province eut une extrême envie de voir le Saint ; et pour cet effet, il l'envoya prier de vouloir bien le recevoir, quand il iroit le visiter. Ce message affligea fort le saint abbé , qui après avoir bien considéré en lui-même que s'il recevoit le tribun , tout le monde l'accableroit de visites, que cela troubleroit ses exercices spirituels et la tranquillité de sa retraite , et pourroit lui faire perdre l'humilité^ et lui donner des sentimens de vaine gloire, prit enfin la résolution de s'excuser et de ne point le recevoir. Le tribun, qui en fut extrêmement mortifié, quand il le sut, dit qu'il n'attribuoit ce refus qu'a ses péchés; et concevant encore une plus grande opinion du serviteur de Dieu , il résolut de le voir à quelque prix que ce fût. Après avoir été quelque temps a en chercher les moyens dans son esprit, il s'imagina enfin une chose qu'il crut devoir obliger le saint homme a recevoir sa visite , ou même a le venir voir; et ce fut qu'il fit mettre en prisonle fils d'une sœur du Saint, et fit entendre sous main à la mère, que quoi-
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l50 PART. II. TRAITÉ V. CHAP. V.
que son fils méritât punition , il le tireroit pourtant de prison , pourvu que l'abbé Pémen vînt l'en prier. Cette femme va aussitôt trouver son frère au désert , frappe à sa cellule , pleure , gémit à sa porte , lui représente le péril de son fils , et le conjure d'aller prier le tribun pour lui , et voyant qu'il ne vouloit ni lui ouvrir , ni lui répondre , quoiqu'il l'entendît bien, elle s'emporte enfin aux injures, l'appelle cruel, barbare, impitoyable, lui reproche la dureté de son cœur, et lui dit qu'il a des entrailles de bronze, de n'être point touché des larmes d'une sœur et d'une mère qui prie pour la vie d'un fils unique. Alors le saint homme se tournant vers son disciple : Allez , dit-il, dire de ma part a cette femme , que Pémen n'a jamais eu d'enfans , et qu'ainsi il ne sait pas ce que c'est que de s'affliger de leur perte ; et sans lui faire d'autre réponse , il la renvoya le cœur serré de douleur. Le tribun en ayant eu nouvelle, et voyant bien qu'il ne devoit pas s^attendre que le Saint l'allât voir , tâcha de faire que ses amis se portassent à lui écrire un mot en faveur de son neveu ; et plusieurs d'entre eux l'en ayant instamment pressé, il résolut enfin de le faire , pour se délivrer de leurs importunités , et lui écrivit en cette sorte : Que votre noblesse fasse , s'il lui plaît, examiner soigneusement l'affaire de ce jeune homme; et s'il se trouve qu'il ait mérité la mort, faitesle mourir, afin que portant la peine de ses
DE i/AFFECTlON ENVERS LES PAREXS. IDI
crimes en ce monde , il puisse, en l'autre, éviter celle de l'enfer.
Nous lisons dans la vie des Pères une chose toute semblable de l'abbé Pastor. Il crojoit qu'il étoit si dangereux de s'embarrasser dans les intérêts de la chair et du sang, que jamais, quelque instance qu'on pût lui faire, il ne voulut intercéder pour un de ses neveux, qui étoit condamné à mort.
Nous lisons aussi de saint Ignace (i) , que jamais il ne voulut se mêler du mariage de sa nièce , qui étoit l'héritière de sa maison , ni même en écrire une seule lettre; et qu'en étant fort pressé par plusieurs personnes de qualité, et particulièrement par les ducs de Najare et d'Albuquerque , il répondit que ces sortes d'affaires ne le regardoient plus, et n'éloient point de sa profession; qu'il y avoit long-temps qu'il avoit renoncé au monde, et qu'il y étoit mort ; qu'il ne devoit pas retourner a ce qu'il avoit quitté , ni entrer dans des choses si éloignées de sa vocation; qu'enfin il ne vouloit pas reprendre la tunique dont il s1 étoit dépouillé en quittant le monde , ni salir de nouveau ses pieds , après les avoir lavés (2).
Il ne fut jamais possible non plus d'obtenir de saint François de Borgia (3) , qu'il demandât une dispense a Rome pour don Alvare de
(1) Inejus vltâ . I, 5 c . 5.
(2) Expoliavi me lunicâ meâ : quomodô induar illâ? Lavi pedes meos : quumodô inquinabo illos ? Cant. 5. 3.
^3) In vUâ S. Franc, de Borgiâ , /. 4» c. 6.
Borgia,son troisième fils, qui recherchent eu mariage une de ses nièces , qui étoit une héritière très-riche. Cependant il s'agissoit d'un établissement très-considérable pour dom Àlvare, à qui elle portoit le marquisat d'Alcagnize : et le Saint étoit si bien auprès du pape, qu'il avoitlieud' en espérer toutes choses.L'empereur Charles-Quint reconnut par lui-même, dans une autre occasion , la vérité de ce qu'on lui a voit dit , que ce Saint vivoit dans un entier détachement de tons les liens du sang et de la chair. Car l'ayant jeté une fois sur quelque affaire qui regardent les intérêts de son aîné, le duc de Gandie, le Saint ne parla jamais là-dessus , que comme il eût pu parler sur les intérêts d'un étranger ; ce qui édifia extrêmement l'empereur, et le confirma dans la haute opinion qu'il en avoit.
Considérons cependant de quelles affaires ces Saints refusoient de se mêler, quelque moyen qu'ils eussent de les terminer promptement ; et regardons d'un autre côté , en quels embarras d'intérêts et d'intrigues se jettent aujourd'hui quelques religieux. Que si de si grands Saints ont appréhendé la contagion des affaires du siècle , comment ne l'appréhendons-nous point , nous qui ne sommes pas Saints , et qui avons par conséquent de plus grands sujets de crainte? C'est assurément parce que nous ne sommes pas Saints, et que nous ne songeons pas à le devenir; car si nous aspirions véritablement a la sain-
teté et à la perfection, nous craindrions comme eux les dangers qui sont inséparables de ces sortes d'affaires , et nous les éviterions comme ils faisoient.