‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 28 sur 67 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De plusieurs autres maux que cause l attachement aux parens , et que Jésus- Christ même nous le défend.

Saint Basile dit (i) que l'amour déréglé envers les parens porte quelquefois les religieux jusqu'au sacrilège, en faisant qu'ils dérobent le bien de leur ordre, pour les secourir dans leurs besoins. Que si on ne prend pas directement le bien de l'ordre pour les aider, on détourne du moins a leur utilité particulière ce que les âmes charitables a voient dessein de donner a l'ordre. On tire aussi tout ce que l'on peut des personnes dont on a la direction , et cela avec un grand préjudice pour le ministère qu'on exerce : car le moyen qu'on s'en acquitte avec une entière liberté, à l'égard des gens dont on a besoin , et a qui on a ces sortes d'obligations 1 Le moyen aussi qu'il ne naisse pas de là plusieurs scrupules touchant le vœu de pauvreté, et qu'on puisse bien démêler si c'est à vous , ou a un autre qu'on donne , et si c'est proprement vous qui

(1) Basil, in Const, Monast. c. ai.

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donnez ensuite, ou si c'est un autre qui donne par vous ? Ce qu'il y a de plus fâcheux dans cette tendresse inconsidérée pour les proches , c'est qu'on en est quelquefois si préoccupé , que même on ne prend pas garde a ces sortes de choses; et que regardant comme permis ce qui ne l'est pas , on s'imagine ne rien faire contre le vœu de pauvreté, lorsque l'on y contrevient directement. Mais quand un religieux ne déroberoit à son ordre que le temps qu'il emploie aux affaires de ses parens, ce seroit toujours un vol assez important. Car, comme dit St. Basile, vous n'êtes plus à vous; vous appartenez à votre ordre, auquel vous vous êtes donné tout entier, et qui, par cette raison, est chargé de votre corps aussi bien que de votre ame, et prend soin de L'un comme de l'autre. Que si vous employez vos soins et votre temps au service de vos proches , outre le scandale que vous donnez à ceux qui vous voient si attaché aux choses du siècle, n'est-ce pas un larcin que vous faites à l'ordre qui vous nourrit et qui vous fournit tout ce qui vous est nécessaire ? Si quelqu'un vient à moi; dit Jésus-Christ, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme, ses enfans, ses frères, ses sœurs, et même son ame, il ne peut être mon disciple ( i ). Et saint Grégoire remarque sur ce passage (2) , que

(i) Si quis venit ad me , et non odit patrem suum , et ma-

trem , et uxorein , et filios , et fratres , et sorores , adhùc au-

tem et animamsuam, non potest meus esse discipulus. Luc, i4- 26.

(2) Greg. U ouMor. c. 14.

Dieu nous recommande la haine des parens , aussi bien que la haine de nous-mêmes. Ainsi, comme par cette raison que vous n'avez point de plus grand ennemi que vous-même , vous êtes obligé d'avoir une sainte haine pour vous , et de vous en faire sentir les effets par la mortification de vos sens, et par une opposition continuelle a tous les désirs et à tous les mouvemens déréglés de votre chair; vous devez aussi avoir une sainte haine pour vos parens , et n'avoir jamais aucune condescendance pour eux dans les choses qui peuvent apporter quelque obstacle a votre salut et à votre avancement dans la perfection. Car ils sont une partie de vous-même , et par conséquent vos ennemis aussi bien que vous , suivant ces paroles de l'Ecriture : Les domesti» ques de l homme , et ceux de sa propre maison , sont ses ennemis (i).

Il est rapporté dans les Chroniques de saint François (2), qu'un séculier ayant dit un jour a frère Gilles , qu'il vouloit absolument se faire religieux , le serviteur de Dieu lui répondit : Si vous en avez véritablement envie, allez, et tuez tous vos parens. Cet homme étonné de cette réponse , se mit à pleurer, et à le prier de ne point l'obliger à commettre de si grands crimes ; et alors % le frère lui reprochant son peu d'intelligence: Je ne vous dis pas, lui dit-il , que vous alliez

(1) Inimici hominis domestlci ejus Mich. ". 6. (a) Chron. S. Franc. 1. Part. c. 10.

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les égorger effectivement , mais que vous les fassiez mourir dans votre cœur, par un détachement absolu de tout ce qui vous attache à eux; car Jésus-Christ nous apprend lui-même, que celui qui ne hait pas ses par ens > ne peut être son disciple (i).

C'est une chose digne de remarque, combien de fois celte doctrine nous est répétée dans l'Evangile. Car tantôt Jésus-Christ répond à celui qui vouloit le suivre ^ et qui lui demandoit permission d'aller disposer aupa= rayant de son bien : Quiconque met la main a la charrue , et regarde derrière soi , nest pas propre au royaume de Dieu (2). Tantôt il dit a celui à qui il avoit commandé de le suivre, et qui le prioit de lui permettre d'aller ensevelir son père auparavant ; Laissez les morts ensevelir leurs morts > mais vous^alleZy et annoncez le règne de Dieu (3). Quelle frayeur ne doit point faire cette première réponse à ceux qui regardent derrière eux, c'est-à-dire, qui s'embarrassent dans les affaires du siècle , après avoir commencé a suivre les conseils évangéliques ] Ne doivent-ils pas appréhender que Dieu ne les rejette , comme n'étant pas propres a son royaume ? Que si, dit Théophilacte, sur le second exemple que nous avons rapporté, il n'a pas été

(0 Cbisuprà.

(2) >~emo mittens manum suam ad aratrum , et respiciens retrô , aptus est regno Dei. Luc. 9. 62.

(3) Sine ut mortui sepeliant mortuos suos ; tu auteni vade, et annuntia regnum Dei. Luc. 9. 60.

DE L'AFFECTION ENVERS LES PARENS. i5h

permis à cet homme d'aller ensevelir son père, malheur a ceux qui ayant emhrassé la vie religieuse ^ retournent aux affaires du monde qu'ils avoient quittées (i).

Mais Jésus-Christ ne s'est pas contenté de nous enseigner par sa parole et par l'exemple d'autrui, à vivre dans un entier détachement de nos parens : il a voulu encore nous l'apprendre par son propre exemple ; et cela paroît en plusieurs endroits de l'Evangile , où Ton voit qu'il témoigne même au-dehors de la sévérité et de la sécheresse à sa sainte mère. Pourquoi me cherchiez-vous , lui ditil, quand elle l'eut trouvé dans le temple ? Ne saviez-vous pas bien qu il faut que je sois occupé aux affaires de mon Père (2) ? Et lorsqu'aux noces de Cana elle l'avertit que le vin ma'nquoit : Femme y lui dit-il , que m importe , et à vous aussi (3) 1 II nous a montré par-la, dit saint Bernard (4) , comment nous devons en user envers nos parens , lorsqu'ils veulent nous détourner des emplois de la profession religieuse ; c'est pourquoi nous devons alors leur répondre comme lui : Il faut que je sois occupé aux affaires de mon Père : il faut que je travaille uniquement à mon salut. N'est-ce pas encore une ré-

(1) Si autem illi neque patrem sepelire licuit , vae his qui monasticam vitam professi, ad mundana regrediuntur negotia ! Thephil, in Luc. loco suprà cit.

(a) Quid est quôd me quasrebatis ? nesciebatis quia in his , quae Patris meisunt, oportet me esse. Luc. 2. 4<J«

(3) Quid mihi et tibi est , mulier? Joan. 2. 4.

(4) Bern. serm. 2. Dom. 1. post. fest. Epiplu

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ponse qui semble très-sèche , que celle qu'il fit , lorsque quelqu'un lui ayant dit : Maître, dites à mon frère quil partage la succession avec moi : il lui répondit : Homme , qui ma constitué pour vous juger, ou pour faire vos partages (i)l Et cela ne vous apprendil pas qu'un religieux ne sauroit trop éviter de se mêler des affaires qui ne sont point de sa profession.

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