‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 29 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que r amour dérègle pour les parens se déguise quelquefois sous des prétextes de piété et de devoir; et quel remède on peut apporter à cela.

Comme il n'y a point de tentations plus dangereuses que celles qui se cachent à nous sous le voile de piété et de devoir , et que le trop grand attachement aux parens est de cette nature , saint Ignace , pour obvier aux inconvéniens qui pourroient en arriver , ordonne dans ses Constitutions (2) , qu'on exige de tous ceux qui voudront entrer en notre compagnie, que toutes les fois qu'ils se croiront obligés de secourir leurs parens, ils ne s'en rapporteront point à leurs propres lumières, mais au jugement et à la

(1) Magister, die fratri meo, ut dividat haereditatem. Homo, quis me constituit judicem, aut divisorem super vos î Lue. îa. i3. i|.

(s) Cap. 3. Exam. §. 3.

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décision des supérieurs. Car en ce qui regarde nos parens , nous nous préoccupons d'ordinaire de passions, comme en ce cjui nous regarde nous-mêmes; et ainsi nous ne pouvons pas être bons juges dans ces sortes d'occasions. Or , le remède que notre saint fondateur a établi pour cela ne nous laisse aucun sujet de scrupule ou d'inquiétude à ce sujet; au contraire, il nous met dans une grande tranquillité d'esprit, en nous obligeant de nous en tenir au sentiment d'une compagnie qui , étant si sage, si éclairée et si remplie de la crainte de Dieu, ne sauroit manquer de bien examiner toutes cboses, et de décider selon la conscience et la vérité. C'est pourquoi on propose d'abord à tous ceux qui veulent entrer parmi nous , de se soumettre la-dessus au jugement de la Compagnie : que s'ils refusent de le faire, on ne les reçoit point; et c'est une grande grâce que nous avons à. rendre à Dieu, de ce que moyennant cela nous pouvons avoir l'esprit en repos sur ce sujet, et ne songer uniquement qu'à notre avancement spirituel et à notre salut.

C'est encore pour éviter les surprises du sang et de la chair, que le même Saint nous ordonne que , quand il s'agira de distribuer notre bien a nos parens pauvres, nous nous en rapportions à deux ou trois personnes que nous aurons choisies , avec l'approbation du supérieur , et qui jugeront ensuite de la pauvreté et du besoin de nos parens. De sorte

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que quelque pauvres qu'ils soient , nous ne pouvons disposer de notre bien enleur faveur que par l'avis d' autrui : au lieu que pour en disposer en faveur des autres pauvres , on nous laisse une liberté entière, sans nous assujettir à aucune consultation; et cela, parce que l'affection naturelle qu'on a pour ses proches peut aisément nous tromper.

Aussi le grand saint Grégoire , parlant de celui à qui Jésus-Christ ne voulut pas permettre d'aller ensevelir son père, remarque ( i) , que ce qu'il ne lui auroit pas défendu à l'égard d'un étranger , mais ce qu'il lui auroit , au contraire , conseillé , comme une œuvre de miséricorde, il le lui défend à l'égard de son père , pour nous apprendre , dit ce saint docteur , que souvent les devoirs que la charité nous fait rendre aux étrangers , ne doivent pas se pratiquer envers nos parens , a cause que notre tendresse naturelle pour eux est sujette à beaucoup d'illusion, et parce qu'il n'est pas édifiant de voir un disciple de Jésus-Christ s'embarrasser dans des intérêts de chair et de sang. En effet, il est constant qu'on prend les affaires de ses proches d'une autre sorte , que celles d'un étranger : celles-ci laissent l'esprit dans une entière tranquillité , au lieu que les autres nous ravissent la paix de l'ame , et nous troublent dans nos exercices spirituels. C'est pourquoi lorsqu'il s'agit de secourir nos pa-

(1) Lib. 7. Mer. c. i^Lue. 9. 60.

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rens , il vaut mieux que cela se fasse par un autre religieux que par nous-mêmes ; et c'est ce que saint Basile nous enseigne , et ce que nos règles nous prescrivent. One si on nous en clonnoit le soin , et que nous ne fussions pas bien dépouillés de tous les sentimens de la chair , nous voudrions toujours que nos parens fussent riches et à leur aise; cependant Dieu les veut peut-être dans la pauvreté et dans la souffrance pour les humilier et pour les sauver. Il y a même pins, c'est que la vanité s'empare quelquefois tellement de l'esprit de certains religieux, qu'ils se servent du crédit et de l'accès que leur donne leur habit, pour élever leurs parens à des choses où ils n'auroient eu d'eux-mêmes ni la pensée ni le moyen de parvenir ; et en cela, ils montrent bien qu'ils n'ont rien de religieux que le nom et l'habit ; puisque devant être plus humbles que les gens du siècle, ils sont cependant plus enflés de vanité et de présomption.

Comme il n'arrive que trop souvent que plusieurs quittent la religion pour aller, disent-ils , assister leurs parens dans le monde , il est bon d'observer que ce n'est pas là d'ordinaire ce qui les mène , et qui les rend infidèles à leur vocation. Leur esprit d'immortification , leur peu de ferveur et de courage k: supporter les saintes austérités de leur règle, et les autres causes cachées quJils savent euxmêmes, est ce qui leur fait quitter la profes--

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sion religieuse; mais parce qu'ils n'oseroient pas alléguer les véritables motifs , ils ont recours à des prétextes spécieux. En effet , ne voyons-nous pas tous les jours, qu'après qu'ils sont sortis , ils sont plutôt à charge a leurs parens, que de leur être d'aucun secours , et qu'ils n'ont ordinairement ni le pouvoir de les assister , ni le soin de s'en mettre en peine? Ce n'est donc pas le dessein de les secourir qui les a fait sortir , puisque dans la religion même ils auroient été plus en état de le faire : c'est l'esprit de libertinage et d'indocilité: c'est l'envie de vivre à leur volonté et à leur mode. Ils peuvent tromper les hommes, mais ils ne sauroient tromper Dieu : et malheur à celui qui commence à ne pas marcher droit sur cet article, et qui ne veut pas s'en tenir a la décision de ses supérieurs et à celle de sa règle?

Quiconque veut donc parvenir à la fin qu'il a dû se proposer en entrant dans la religion, doit renoncer au commerce de ses proches , et se détacher entièrement du soin de leurs intérêts. Car ceux qui ont dit à leur père et à leur mère : Je ne sais qui vous êtes ; et à leurs frères : Je ne vous commis point , et qui ont méconnu leurs enfans : ceux-là , Seigneur , ont gardé vos commandemens , et sont demeurés fermes dans votre alliance (i).

(r) Qui dixernnt patri suo, et matri suae : Nescio vos; et fratribussuis : Ignorovos ; et nescierunt filios suos : hi custodierunt eloquiuta tuum , et pactum tuum servayerunt. Deut. 33. 9. AdHeb. 7. 3.

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Un vrai religieux, dit saint Bernard,, doit être comme un autre Melchisédech , de qui l'Apôtre dit qu'il n'avoit ni père, ni mère, ni naissance. Ce n'est pas qu'il n'en eût point en effet, puisqu'il éloit homme; mais c'est que comme l'Ecriture, dans l'endroit où elle parle de lui, ne le considère qu'en qualité de prêtre, elle ne fait aucune mention ni de sa généalogie, ni même du commencement ou de la fin de sa vie: pour nous apprendre, dit ce Saint, que les prêtres du Seigneur, et surtout les religieux, doivent être aussi détachés des liens du sang et de la chair , et aussi appliqués aux choses spirituelles , que s'ils étoient descendus du ciel; et qu'enfin il faut qu'ils soient d'autres Melchisédechs dans le cœur, c'est-à-dire., qu'ils soient entièrement dépouillés de tout ce qui peut retarder le moins du monde leur course vers Dieu.

Concluons avec saint Bernard , et disons: Demeurez donc dans lasollitude comme une tourterelle; qu'il n'y ait nulle liaison entre le monde et vous, nul commerce entre vous et les hommes ; oubliez même votre pays et la maison de votre père > et le roi sera épris de votre beauté (i). Et certes, c'est une grande récompense , dit saint Jérôme (2) sur ces paroles du Prophète ; que celle qui est at-

(1) Sedeitaque solitarius sicut turtur : nihil tibi , et turbis, niuil cum mnltitudine cseterorum, etiàinque ipsum obliviscere populum tuum et domum patris tui , et concupiscet rex decorem tuum. Ps 11. 44* 12« Bern. serm. 4. m Cant.

(2) Hicron, in reg. Monach, à Lupo do OUveto colU

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tachée à oublier son père, puisque par-îà on devient l'objet de l'amour du roi des rois.

Il est rapporté dans les Chroniques de saint François (i), qu'un docteur de Sorbonne ayant pris l'habit de cet ordre, sa mère, qui avoit dépensé le peu de bien qu'elle avoit à l'entretenir dans ses études, et qui se trouvoit dans une très-grande pauvreté , courut aussitôt au monastère tonte éplorée. Elle crie, elle gémit devant son fils, lui découvre son sein , le conjure par les entrailles qui l'ont porté, et par la peine qu'elle a eue à l'élever, de ne point l'abandonner dans sa misère ; et enfin elle l'attendrit dételle sorte, qu'il résolut de sortir le lendemain. Cependant, comme il sentoit à ce sujet de grands combats dans son ame, il eut recours à la prière, dès que sa mère fut retirée; et se prosternant devant un crucifix , le cœur serré de douleur : Seigneur, dit-il, je ne veux point vous quitter, et ne souffrez pas que cela arrive jamais; je ne veux qu'assister ma mère, qui est dans une extrême nécessité. En achevant ces paroles qu'il prononcoit les yeux attachés sur le crucifix, il en vit couler du sang , et entendit une voix qui lui dit : A ous m'avez bien plus coûté qu'à votre mère, puisque je vous ai racheté de mon propre sang; vous ne devriez pas me quitter pour elle. Et il fut tellement touché de cette vision , que préférant Jésus-Christ à la tendresse et à la compassion naturelle qu'il

fij 2. Part. Chron.S. Franc, c. 3.

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avoitpour sa mère ^ il continua a le servir dans cet ordre, et y persévéra jusqu'à la mort. Quoiqu'il semble que tout ce que nous avons dit dans ce Traité ne regarde que les religieux , cependant , si cela pouvoit aussi faire quelque impression sur les gens du monde, en sorte qu'ils voulussent Lien n'engager plus les religieux dans l'embarras de leurs affaires, et ne se mêler plus eux-mêmes , comme ils font, de celles des religieux, en sollicitant des emplois et des change niens de demeure pour leurs parens ou pour leurs amis , ce seroit un grand avantage pour eux et pour nous.

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