‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 30 sur 67 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des grands maux que cause la tristesse.

Chassez la tristesse loin de vous , dit le Sage , car elle a fait mourir beaucoup de ge7is , et elle n est bonne arien (i). Cassien , dans un Traité particulier qu'il a composé de l'esprit de tristesse, dit (2) que c'est un mal qui n'est pas moins dangereux et moins difficile a guérir que toutes les autres infirmités spirituelles; et il prouve par l'autorité même de l'Ecriture, les fâcheux effets qu'elle produit. Gardez-vous ,, dit-il, de donner aucune entrée en votre aine a la tristesse , car si elle s'empare une fois de vous , elle vous ôtera bientôt le goût de l'oraison et de la lecture spirituelle ; elle fera que vous en trouverez le temps long, et que vous y en donnerez moins qu'à l'ordinaire; quelquefois même, elle sera cause que vous les abandonnerez tout-a-fait; et enfin elle répandra tant d'ennui

(1) Tristitiara longé repelle à te : multos enim occidit tristitia , et non est militas in illâ. Eccli» 3o. a4. 25. (a) Lib, 9. de instit, rtnunt.

et tant de dégoût sur tous vos exercices spirituels, qu'il vous sera impossible den'en être pas rebuté. Le Prophète royal exprime bien tout cela , ajoute Cassien , dans ces paroles : Mon cime s'est endormie d'ennui (1). Il ne dit pas que son corps s'est endormi : il dit que son ame s'est endormie, parce qu'en effet la tristesseetlalangueurspirituelledonnenttant d'ennui et tant de dégoûta l'ame pour tous les exercices de dévotion , et pour toutes les choses saintes, qu'elle tombe comme dans l'assoupissement, et devient incapable de rien faire de bien. Ce dégoût va même si loin quelquefois , qu'on se sent choqué de la ferveur qu'ont les autres, et qu'on tâche de les en détourner,

La tristesse fait encore un autre mal, dit Cassien., c'est qu'elle nous donne de l'aigreur et de la rudesse pour nos frères. St. Grégoire dit (2) qu'elle porte aisément à la colère; en effet, nous éprouvons tous les jours que quand nous sommes chagrins , tout nous fâche et tout nous blesse. De plus, elle rend l'homme impatient , soupçonneux et intraitable; quelquefois même elle lui trouble l'esprit de telle sorte, qu'il semble qu'elle lui ait ôté le jugement, suivant ces paroles du Sage^ quou il y a de T amertume de cœur et de la tristesse, Un y apoint de raison (3) . Aussi voyons-

(i) Dormitavit anima mea prae taedio. Ps. 118. 28.

(i) Tristisex propinquo habetiram. Grcg. Ub. 5i. Moral,

(3) Non «st sensus , ubi est amaritudo. Ecel. 21. i5.

l68 PART. II. TRAITÉ VI. CHAP. I.

nous souvent , que quand on est attaqué de cette passion , on a des craintes , des défiances et des imaginations si déraisonnables, que ceux qui sont en leur bon sens ne peuvent les regarder que comme des égaremens d^esprit. Des gens même d'un grand mérite et d'un grand savoir s'abandonnent quelquefois à cette humeur noire et mélancolique , jusqu'à pleurer devant le monde comme des enfans ; de sorte que quand ils sentent que ce mal les prend, ils s'enferment dans leur chambre, pour y pleurer en liberté, et'ne pas se faire tort a eux-mêmes, en se laissant voir en cet état.

Si vous voulez savoir au fond, dit Cassien , les mauvais effets que la tristesse produit dans le cœur, le Saint-Esprit vous l'apprendra par ces paroles du Sage : De même que les vers rongent les habits et le bois où ils se metlent , de même la tristesse ronge le cœur de V homme (i). Comme donc un habit rongé de vers ne peut plus servir , et n'est bon à rien , et comme du bois vermoulu n'est plus propre a mettre en œuvre, ni à rien appuyer dessus, parce qu'il tombe en poussière dès qu'on y touche : aussi un homme rongé de tristesse devient inutile à tout. Mais le mal ne s'arrête pas encore là; ce qui est pis , c'est que la tristesse est cause de beaucoup de tentations et de chutes , suivant ces paroles de

(i) Sicut tinea vesfimento, et verrais ligao : ità tfistifia ▼m nocet cordi. Prov. a5. ao.

l'Ecriture : La tristesse en a fait mourir plusieurs (1). Et de là vient que quelques-uns l'appellent une retraite de démons, et appliquent à ce sens ces mots de Job } en parlant du démon : Il dort à l'ombre (2). C'est, disentils , dans cette humeur sombre et noire , où vous vous entretenez , et dans ces ténèbres épaisses qui vous offusquent l'esprit , que le démon se retire et se repose : et c'est justementlorsque vous êtes dans cetétatqu'ilprend son temps pour vous attaquer et pour vous perdre.On explique encore dans le même sens ces paroles du Prophète : Quand vous avez répandu les ténèbres i et que la nuit est venue, toutes les bétes sauvages se promènent (3). Car de même que les bêtes farouches attendent l'obscurité de la nuit pour sortir de leurs tanières ; de même les démons attendent que les ténèbres de la tristesse se soient répandues sur vous pour vous inquiéter par toutes sortes de tentations :Ils tiennent leurs Jlèches toutes prêtes dans les carquois, pour tirer dans l'obscurité sur ceux qui ont le Cœur droit (4).

Saint François disoit que la tristesse dans le cœur des Chrétiens étoit un sujet de joie pour le démon, parce qu'alors il lui est aisé

(1) Ubisuprà.

(?.J Sub umbrâ dormit. Job. 4o. îG.

(3) Posuisti tenebras, et facta est nox : in ipsa pertransibuntomnes bestiae silvx. Ps. io5. 30.

(4) Paraverunt sagittas suas inpharetrà, ut sagittent in obscuro rectos corde. Pu. 10. 21.

T. IV. l5

ou de les jeter dans l'accablement et dans le désespoir, ou de les faire tourner du côté des plaisirs du monde. Et que Ton remarque bien ceci; car c'est une vérité très-importante. En effet , ce qui arrive à ceux qui s'abandonnent à la tristesse, c'est que tantôt le démon les jette dans le désespoir, comme nous le voyons dans l'exemple de Caïn et de Judas: tantôt, croyant de mieux en venir à bout par une autre voie , il leur propose les divertissement et les plaisirs, comme le seul moyen dese.i'-er del'abattement d'esprit où ils sont; et tantôt il leur présente des pensées d'impureté, pt tâche de faire en sorte qu'ils s'y entretiennent sous le même prétexte. Or , ces sortes de tentations qui regardent les plaisirs et l'impureté, et qui ne soin qm; uop ordinaires aux personnes qui se plongent dans la tristesse, sont très-dangereuses , parce qu un religieuxs'imaginant alors qu'il seroit plusheureux dans le monde , se dégoûte bientôt de sa vocation, et y renonce fa :' i.L'ame, dit

saint Grégoire , ne peut jamais êtresans quelque plaisir : il faut qu'elle en trouve ou aux clioses du ciel, où à celles de la terre (i). C'est pourquoi, dès qu'elle n'en prend plus a celles du ciel,, le démon , qui connoît parfaitement bien ce que c'est que l'homme, lui présente des pensées d'impureté, et le soulagement que ces objets de plaisir apportent à

(t) Sioe delectatione anima non potcst esse: nàni aut infirmis delectatur , aut summis. Greg. lib, 18. Moral*, c. 8. Idem, notât. S. Bonav. de prof cet* ret. c. 2.

sa tristesse, fait qu'il les embrasse comme un remède à son mal.

La tristesse enfin produit tant de maux , que le Sage dit que la tristesse du cœur est la plus grande de toutes les plaies , et quelle conduit bien vite à la mort(i). Elle conduit même à la mort éternelle de l'enfer, dit saint Augustin (2); et c'est dans ce sens qu'il explique ces paroles de Jacob a ses Cn*ans : "oies serez cause que sur mes vieux jours la doilz leur me fera aller aux enfers. Jacob , dit-il , craignoit que le regret qu'il auroit delà perte de Benjamin , ne fût capable de le mettre au hasard de son salut, et de le précipiter en enfer ; et c'est par cette raison, ajoute-il, que l'Apôtre nous avertit, rlcprpndre garde que quelque racine d 'amertume venant à pousser en haut , ne fasse obstacle à la grâce 3 et ne souille beaucoup de ge7is(3). Ce n'est pas, au reste , pour notre satisfaction et notre commodité particulière -, que l'Ecnture et les Saints nous avertissent si soigneusement de ne pas nous abandonner à la tristesse; car s'il ne s'agissoit d'autre chose , il importeroit peu que nous fussions tristes ou non ', c'est parce que la tristesse est la source d'une infinité de maux et de péchés , et c'est aussi pour cela

(1) Omnis plaga tristitia cordis est. Eceti. 25. 17. A trislitiâ festinat mors. Ibid. 38. 9.

(3) Aug. de G en. ad tiit. inillud : Dedncetis canes meos cnm dolore ad inferos. Gen. 4.2. 38.

(3J Nequa radix amaritudiois sursùmgermiaans impediat, et per illam inquinentur multi, Heb, 12. i5,

même que le démon fait tout ce qu'il peut pour nous jeter dans l'abattement d'esprit.

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