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CHAPITRE IV

De quelques autres avantages qu'apportent les tentations.

Heureux l'homme qui supporte la tentation , car lorsqu'il aura été éprouvé ^ il recevra la couronne de vie (2). S. Bernard , expliquant ces paroles de S. Jacques. Il est nécessaire, dit-il, que les tentations arrivent ; car qui est-ce qui sera couronné , sinon celui qui aura légitimement combattu ? Et comment combattra-t-on , si on n'est point attaqué (3) 1 1/Ecriture et les saints Pères nous apprennent qu'il y a une infinité d'avantages attachés aux souffrances et aux adversités , tous ces avantages sont de même attachés aux

(1) Mala qu» nos hic premunt, ad Deum nos ire compellunt. Greg. ubi sup.

(2) Beat us vir qui suffert tentationem , quoniàm^ùm probatus fuerit, accipiet coronam vitae. Jacob, i. 12.

(3) Necesse est ut veniauttentationes : quisenim coronabitur, nisi qui légitimé certaverit? aut quomodô certabitur, si desit qui impugnet ? Bern, wrm, 64. sup, Cant. çx 2. Tim+ a. 5.

tentations ; et entre ceux-là, un des plus considérables est celui qui nous est proposé par ces paroles de saint Jacques : Dieu nous envoie des tentations , afin que notre mérite devienne plus grand , et que notre récompense soit plus éclatante : car cest par le chemin des souffrances que nous devons entrer dans le royaume de Dieu(i). Aussi lorsque la gloire des bienheureux fut découverte à saint Jean , un des vieillards qui assistoient devant le trône, lui dit : P^oilà ceux qui sont venus par le chemin des afflictions , et qui ont lavé et blanchi leur robe dans le sang de lJ Agneau (2). Saint Bernard demande à ce sujet (3), comment elles sont devenues blanches dans le sang de l'Agneau , car le sang n'a pas accoutumé de rendre blanc ce qu'il touche ; au contraire , il le rougit. Elles sont devenues blanches , répond-il , parce qu'avec le sang qui sortit du sacré côté de Jésus- Christ , il sortit aussi de l'eau qui les a blanchies , ou disons plutôt, qu'elles sont devenues blanches , parce que le sang de cet Agneau sans tache est blanc et vermeil , selon ces paroles de FEpouse, dans les Cantiques : Mon bien-aimé est blanc et vermeil ; il est

(1) Quonîam per militas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei. Act. i\. 21 .

(2) Hi saut qui venerunt de tribulatione magnâ , et lavcrunt stolas suas , et dealbaverunt eas in sanguine Agni. Apoc. 7. 4.

(3) Bern. Sertn, 1. de Resurrect.

choisi entre mille (i). Ainsi , c'est par les peines et par les souffrances qu'on entre dans le royaume du ciel. C'est ici qu'il faut tailler et polir les pierres qui doivent servir à bâtir le temple de la Jérusalem céleste ; car on ne donnera pas un coup de marteau dans cette sainte cité. Lorsqu'on bdtissoit la maison du Seigneur, on n entendit aucun bruit > ni de marteau , ni de scie> ni de quelque ferrement que ce fût (2). Or, plus l'endroitoù les pierres doivent être posées est considérable, plus il faut donner de coups de marteau et de ciseau pour les polir. Celles , par exemple , qui doivent former l'ouverture de la porte d'un bâtiment, doivent être mieux travaillées que les autres, afin quelles rendent l'entrée du bâtiment plus belle ; et non-seulement c'est pour cela que Jésus-Christ s'étant fait pour nous la porte du ciel , a voulu être affligé par tant de souffrances et d'opprobres; mais c'est encore, afin qu'ayant a passer par une porte où les souffrances et les opprobres a voient, s'il faut ainsi dire , donné tant de coups de marteau et de ciseau , nous eussions honte de n'en avoir pas reçu quelques - uns auparavant , pour être plus propres à servir à ce bâtiment céleste. On ne taille pas avec soin les pierres qu'on veut jeter dans les fondations; aussi

(1) Dilectus meus candidus, et rubicundus , electus ex millibus. Cant. 5. 10.

(2) Malleus et securis , et omne ferramentum non sunt aaàita in domo cùm sedificaretur. 5. Reg. 6. 7.

n'est il pas nécessaire que ceux qui doivent être précipités dans l'enfer , soient éprouvés par les afflictions et par les tentations. Que les réprouvés ne songent donc qu'à se divertir , qu'ils ne refusent rien a leurs sens , qu'ils suivent ]eur inclination en toutes choses , mais pour ceux qui sont destinés a remplir les places des anges désobéissans , il faut qu'ils soient exercés par les tentations et par les souffrances. Car si nous sommes enfans de Dieu y nous sommes par conséquent ses héritiers : héritiers de Dieu , et cohéritiers de Jésus-Christ 9 pourvu toutefois que nous souffrions avec lui, afin d'être aussi glorifiés avec lui (i).

La nécessité de l'épreuve des tentations nous est encore bien marquée par ces paroles de Fange a Tobie : Parce que vous étiez agréable à Dieu , il a fallu que vous ayez été éprouvé par la tentation (2). Et le Sage dit : Que c est la tentation qui afaitparoître ïa fidélité d' Abraham (3). Aussi , parce qu'il fut trouvé ferme dans la tentation , Dieu lui propose aussitôt la récompense de sa vertu , et lui jure qui! multipliera ses descendons comme les étoiles du ciel, et comme le sable de la mer (4). Ainsi , une des raisons

(1) H^redes quidetn Dei, cohaeredes autem Christi : si tamencompatitnur, ut et glorificemur. Rom. 8. 17

(2) Quia acceptus eras Deo , necesse fuit ut tentatio probaret te. Tob. ia. i3.

,(3) Et in tentatione inventus est fidelis. Eccl. 44. ai.

(4) Multiplicabo sçmen tuum sicut stellas cœli , et velut

pour lesquelles Dieu nous envoie des tentations , c'est pour nous faire mériter une plus grande récompense et une plus riche couronne. C'est pourquoi les Saints disent que Dieu nous fait plus de grâces en nous envoyant des tentations et en nous donnant la force de les surmonter, que s'il nous en délivroit entièrement ; car de cette sorte nous serions privés de la récompense de la gloire qu'elles nous donnent occasion de mériter.

S. Bonaventure ajoute une autre raison( i), qui est que l'amour que Dieu a pour nous, fait que non-seulement ilveutquenousparvenions à la gloire, et à un haut degré de gloire , mais que nous puissions aussi jouir bientôt de la gloire, sans être obligés de demeurer longtemps dans le lieu qu'il a destiné a la purgation denos fautes. Pourceteffet,il nous envoieicibas des tentations et des souffrances, qui purifiant notre ame des taches et de la rouille du péché, la mettent en état de jouir plutôt delà vue de Dieu. Otez la rouille de V argent , dit le Sage, et on en fera un vase très-pur (2). C'est ainsi qu'il faut que notre ame soit purifiée de ses souillures, avant que d'être capable de la gloire; et sans doute ce n'est pas une grâce médiocre que celle que Dieu nous fait, de nous mettre ainsi en état de

arenam qux est in littore maris, et benedicentur in semine tuo omnes gentes terrae. Gènes, 22. 17. 18.

(1) Bcnav. de proc. 4« Relig. c. 1.

(a) Aufer rubiginem de argento , et egeedictur vas puris» fiimura Prov. 2 5. 4-

jouir plutôt delà gloire : outre que c'en est encore une très-grande de vouloir bien que les tourmens que nous aurions dû souffrir en purgatoire, soient convertis en quelques peines légères dont il nous châtie en cette vie.

L'Ecriture-sainte est remplie d'exemples qui nous font voir que la prospérité nous éloigne ordinairement de Dieu, et que l'adversité , au contraire , nous fait retourner a lui. N'est-ce pas la prospérité qui fit que réchanson de Pharaon oublia sitôt Joseph? Toutes choses prospérant à V êchanson, dit l'Ecriture, il ne se souvint plus de son interprète (i). N'est-ce pas la prospérité qui fit que le roi Ozias , après avoir si bien commencé, finit si mal] Lorsqu'il vit sa puissance bien affermie , son cœur s'éleva pour son malheur, et il négligea le Seigneur son Dieu (2). N'est-ce pas enfin la prospérité qui fut la source des malheurs de Nabuchodonosor , qui fit prévariquer Salomon; qui porta David à faire le dénombrement du peuple, et qui fit que les enfans d'Israël ayant reçu tant de bienfaits de la main de Dieu, en perdirent si aisément la reconnoissance et le souvenir ? Mon bien-aimé s'est engraissé , et a regimbé. Il est devenu gras y il est devenu tout bouffi de graisse , et cT embonpoint; il a abandonné le Dieu qui

(1) Succedentibus prosperis, prœpositus pincernarum oblitus est iuterpretis sui. Gen. 4o. a3.

(2) Gùm roboratus esset , elevatum est cor ejus in interitum , et neglexit Dominum Deumsuum.2. Parai. 26. 16.

Va fait : il s'est éloigné du Dieu qui l'a sauvé (i). Les afflictions , au contraire, les ramenoient vers Dieu. Et c'est ce qui fait dire au Prophète: Seigneur , couvrez leur front d'ignominie, et ils chercheront votre nom (2). Lors q 11 ils se voy oient affligés Jls invoquoient le Seigneur (3) : lorsqu'il les tuoit , ils le recher choient, ils retournoient à lui, et ils s'adressoient à lui aussitôt (4). Lorsque Nabuchodonosor est changé en bête (soit que ce changement fût réel,soit qu'il n'eût d'effet que dans son imagînation),c'est alors qu'il connoît Dieu. Et David n'est-il pas plus fidèle, lorsque Saûllepersécute,qu' Absalon se révolte contre lui , et que Semeï l'outrage, que quand toutes choses lui prospèrent 1 Aussi l'expérience qu'il avoit des avantages que les afflictions portent avec elles , fait que s'adressant à Dieu, il lui dit : Nous nous sommes réjouis , à cause des jours où vous nous avez humiliés } et des années où vous nous avez affligés. Il ma été avantageux que vous m'ayez humilié (5). Combien de gens , que la pros-

(1) Incrassatus est dilectus, et recalcitravit; incrassatus, impinguatus , dilatatus, dereliquit Deum factorem suum, et recessit à Deo salutari suo. Deut. 5a. i5.

(2) Impie faciès eorum ignominià , et quaerent nomea tuum, Domine. Ps. 82. 17.

(3) Et clamaverunt ad Dominum cùm tribularentur. Ps. 106. 10.

(4) Et cùm occideret eos , qnaerebant eum , et revertebantur; et diluculô veniebant ad eum. Ps. 77. 34.

(5) Laetati sumus pro diebus quibus nos humiliàstis : annis quibus yidimus mala. Ps. 89. i5. Et bonum mihi quia humiliâsti me. Ps. 118. 71.

périté auroit perdus , ont été sauvés de cette sorte : Je me suis converti clans le temps de mon affliction , dit le Psalmiste , et lorsque f en sentois davantage les épines (i). Lorsque ces sortes d'épines viennent a piquer, c'est alors qu'on rentre en soi-même , et qu'on a recours à Dieu. C'est une maxime commune parmi les gens du monde , que le châtiment rend sages ceux qui sont fous. Le Saint-Esprit nous apprend aussi la même chose , lorsqu'il dit par Isaïe, que le châtiment seul donnera de r intelligence pour entendre (2); et lorsque s'expliquant plus clairement par le Sage , il dit (.[aune grande maladie rend Pâme plus sage et plus retenue (3), et que le châtiment et la correction donnent la sagesse. (4). La prospérité rend l'homme vain et insolent : c'est un taureau qui n'a point encore souffert le joug ; et Dieu , pour le réduire , lui impose celui des tentations et des afflictions. Vous m avez châtié, et vous m avez dressé comme on dresse un taureau indompté (5). Ce fut avec du fiel que l'ange guérit Tobie ; ce fut avec de la boue que Jésus-Christ rendit la vue à l'aveugle; et c'est dans le même dessein de nous guérir , que Dieu nous envoie les tentations,, qui sont les

(1) Conversus sum inaerumnà meâ , dùm configitur spina» Pt, 3 1 . 4.

(a) Sola vexatio dabit inlellectum auditui. Jsai. aS. 19. :{3) Tnflrmitas gravis sobriam facit animam. Eccl. 3i. 2. ^4) Et virgaatquecorrectiotribuit sapientiam. Prov.ug. i5^ (5) Castigâsti me, et eruditus sum, quasi juvenculus iodo* taitus. Jercm, i3. 18.

plus grandes souffrances auxquelles ceux qui le servent véritablement puissent être exposés. Car les pertes de biens , les maladies et les autres choses de cette nature , sont des afflictions peu sensibles pour les véritables serviteurs de Dieu. Comme elles ne touchent que le corps, et qu'elles ne vont qu'au-dehors et a Técorce , ils s'en mettent peu en peine; mais quand il s'agit d'une chose qui pénètre jusqu'à l'ame , comme la tentation, qui va à les séparer de Dieu , et qui semble les mettre en danger de perdre sa grâce , c'est alors que se sentant touchés jusqu'au vif, et pressés par la révolte de la chair , qui yeut entraîner l'esprit après elle, ils s'écrient avec l'apôtre, dans l'excès de leur douleur: Malheureux que je suis , qui me délivrera, de ce corps mortel (i)î La corruption de la chair m'entraîne au mal; je suis rempli de bons desseins que je n'exécute point : qui me tirera des liens d'une servitude si funeste et si dangereuse 1

(i) Infelixcgo homo , quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Rom. 7. 24* & 7« 19-

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