‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 31 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qu'il faut toujours servir Dieu avec joie , et des raisons gui doivent nov& y obliger.

Bèjouissez-vous toujours dans le Seigneur , dit l'Apôtre ; je vous le redis encore j rèjouissez-vous (i). Le Psalmiste nous recommande aussi très-souvent la même chose. Que les justes , dit il , se réjouissent dans le Seigneur , et soient ravis de joie , et que tons ceux qui ont le cœur droit se glorifient en lui (2). Que tous ceux qui vous cherchent^ 6 mon Dieu , se plaisent et se réjouissent en vous{o). Que foute la terre se réjouisse en Dieu; quelle serve le Seigneur avec plaisir , et quelle se présente devant lui avec joie (4). Que le cœur de ceux qui cherchent le Seigneur se réjouisse (5). Il nous exhorte encore en plusieurs autres endroits, de servir Dieu avec joie, et quand l'ange Raphaël salua Tobie, il ne lui dit autre chose sinon '.Que la

(1) Gaudete in Domino semper, iterùm dico gaudete» Philip p. 4 4.

(2) Lcttamini in Domino , et exultate ■ justi t et gloiiamini, omues recti corde. Ps 5i. il.

(3J Exultent et laetentur in te omnes qui quaerunt te. Ps, 69. 5.

ii) JubHs«« r>-- »mD;stcfr* servite Domino in laetitiâ :

joie soit toujours avec vous (i). Saint François avoit coutume de dire, que c'étoit au démon et aux médians à être tristes : mais que les véritables religieux dévoient être toujours dans la joie. On ne doit entendre dans la demeure des justes que des cris de réjouissance pour leur salut (2). Et comment pourrionsnous être tristes, nous que Dieu a choisis entre tant d'autres , pour nous mettre dans sa propre maison ?

Ce que nous avons déjà dit des effets de la tristesse, et le soin avec lequel l'Ecrituresainte invite si souventles justes à se réjouir, montre assez combien il importe de servir Dieu avec joie: mais afin qu'on y soit encore plus excité par la vue des avantages qu'on en retire , nous toucherons ici quelques raisons qui doivent nous y porter. La première de toutes est , que Dieu veut être servi de cette sorte : Car Dieu aime , dit saint Paul , celui qui donne avec joie, et non pas avec chagrin ou par contrainte (3). Et c'est ce que nous marque aussi le Sage par ces paroles : Que tout ce que vous donnerez soit toujours accompagné d'un visage gai (4). Comme dans le siècle les maîtres veulent être servis de leurs domestiques avec joie, et qu'ils ne peu-

(1) Gaudium tibi sit semper. Tob. 5. n.

(2) Vox exultationis et salulis in tabernaculis justorum» P*. 117. i5.

(3) Non ex tristitiâ aut ex necessitate : hilarem enim datorem diligit Dominus. 2. Cor. 9. 7.

(4) In omnidato hilarem fac vultum tuum. Eccli. 35. 11»;

vent souffrir ceux qui les servent avec chagrin : aussi Dieu, qui est le souverain maître , vent être servi avec affection et avec joie , et rejette ceux qui le servent avec chagrin et avec dégoût. L'Ecriture-sainte remarque que quand le peuple d'Israël offrit une si grande quantité' d'or, d'argent et de pierreries pour t'âtir le temple, cela se fît avec une extrême joie ( 0 ; et David rendit des grâces publiques à Dieu , du zèle et de la bonne volonté du peuple. Aussi est-ce là proprement ce que Dieu estime ; il ne regarde pas tant à ce que l'on fait , qu'à l'esprit avec lequel on le fait. Dans le monde même ne dit-on pas ordinairement qu'on fait plus de cas de la bonne volonté que de tout le reste, et qu'elle donne un prix infini aux moindres choses; au lieu que sans cela les plus grands services ne touchent point , et sont même à charge. Ce sont de bonnes viandes , mais apprêtées d'une manière qui les gâte , et qui en a ôté tout le goût.

La seconde raison est que, quand on sert Dieu avec joie , cela tourne a son honneur et à sa gloire, parce qu'on témoigne par-là qu'on agit avec affection , et que tout ce qu'on fait n'est rien au prix de ce que Ton ■\oudroit faire. Il n'en est pas de même de ceux qui servent Dieu avec tristesse; on diroit qu'ils croient faire beaucoup , qu'ils gémissent sous le faix, et qu'ils sont comme

(1) Cum ingeutigaudio. 1. Part. 29. 17.

accablés de la pesanteur du joug. Or, cela déplaît extrêmement à Dieu , et est un mauvais signe; c'est pourquoi une des raisons pour lesquelles saint François ne vouloit point voir ses religieux tristes, c'est que la tristesse est la marque d'une volonté niai disposée et d'un corps pesant. Quant à ceux qui servent Dieu avec joie et avec promptil n;!e , ils semblent vouloir dire, que tout ce qu'ils font, n'est rien en comparaison decequ'ils auroient envie de faire. Tout ce que je fins pour vous , Seigneur , disoit «a ne Bernard , se 'ait en moins d'une heure; on si ce-a va plus loin, l'amour fait que je ne m'en aperçois pas (il. Voilà ce que Dieu demande de nous. Gardez-vous , dit-il, quand vous jeûnez, d'être tristes comme des hypocrites; ils se rendent le visage pcile et défiguré , afin de faire voir au x hommes qu ils jeûnent ; mais pour vous, quand vous jeûnez, parfumez-vous la tête et lavez-vous le visage , afin que les hommes ne s* aperçoivent pas que vous jeûnez (2). Il est boa de remarquer ici en passant , que quelquesuns s'imaginent que pour demeurer dans la décence et dans la modestie religieuse , il faut tenir toujours les yeux baissés, et avoir une contenance triste; mais en cela ils se trompent. La modestie des ni Vieux, dit

(i) Opus meum vix unius est horae ; et si plus , prx amore non senti 0. Bcrn. serm i4« sup Canl.

(2J Nolite fieri sicut hypocrilae , triées Exterminant enim faciès suas , ut videantur hominibus jfjunantes. Tu auteru, cùm jejunas , unge caput tnum , et f'acicm tuam lava , ne videaris bominibus jejunans. Mutth. 6. 16. 17 18.

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saint Léon , pape, doit être sainte , mais elle ne doit pas être triste(i) : il faut qu'en eux la modestie soit mêlée de gaîté,etquelagaîtésoit tempérée de modestie; et ces deux choses bien alliées produisent un bon effet, et ont bonne grâce dans la personne d'un religieux.

La troisième raison est que non-seulement Dieu enestplus honoré, mais que le prochain en est aussi plus édifié, et la vertu plus estimée : car l'exemple de ceux qui servent Dieu de cette sorte, a une grande force pour persuader que dans le chemin de la vertu on ne rencontre point les peines etles difficultés que les médians s'imaginent ; et comme les hommes aiment naturellement la joie, celle qu'ils se promettent d'y trouver les porte plus facilement a le suivre. -Nuus devons aur-tout , nous autres que notre profession engage particulièrement dans le service des âmes, et par conséquent dans le commerce du monde, exercer notre ministère avec joie : car rien n'est plus propre a inspirer l'amour de la vertu et de la perfection; et il est même arrivé que la joie et la satisfaction qui paroît sur le visage des vrais religieux, a fait embrasser la vie religieuse à beaucoup de gens. Tous les hommes ne cherchent qu'à vivre contens ; et s'ils savoient quelle est la satisfaction d'un véritable religieux, le monde ne seroitbientôt qu'un désert : mais cette satisfaction est une

(i; Religiosorum modestia non sit nioesta, sed saocta. Léo. papa, serm. \. Quadrag»

manne que le Seigneur ne découvre qu'à ceux qu'il lui a plu de choisir. Il vous l'a découverte à vous , et l'a cachée à votre frère : c'est ce qui a fait qu'il est demeuré dans le siècle, et que vous êtes entré dans la religion ; c'est ce qui doit aussi vous obliger a rendre à Dieu de continuelles actions de grâces.

La quatrième raison pour laquelle nous de* vons le servir avec joie, c'est que nos bonnes oeuvres en ont plus de mérite devant lui , et en sont plus saintes et plus parfaites; car c'est une maxime de la philosophie, que la joie perfectionne ce que l'on fait, et que la tristesse le gâte (i). Et ne voyons-nous pas tous les jours qu'il y a une grande différence entre celui qui fait une chose avec plaisir , et celui qui ne la fait qu'à regrei ? Il beiublt: queTun ne la fasse que par manière d'acquit, et seulement pour pouvoir dire qu'il l'a faite; mais l'autre est tout appliqué à bien faire ce qu'il fait, et tâche de sJen acquit! er du mieuxqu'illui estpossible. Ajoutez a cela ce que dit S. Chrysostôme (2), que le contentement et la joie donnent du courage et des forces pour la pratique des bonnes oeuvres; c'est pourquoi le Prophète royal disoit a Dieu : J'ai couru dans la voie de vos commandemens , lorsque vous avez dilaté mon cœur (3). Or , c^est la joie qui

(1) Delectatio perfîcit operationem , tristitia corrnmpit. Arist. lib. 10. Elhic. c. 4. et 5.

(•a) Chrysost. Hom. sup. Gen. 4-1»

(3) Viarn raandatorum tuorum cucurri, cùm dilatàsti cor meum. Ps. n8, 3a.

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fait que rien ne donne de la peine aux justes ; quils courent, etne se fatiguent point; quils marchent^ et ne se lassent jamais ( i). La tristesse, au contraire, serre le cœur, et elle ôte non-seulement l'envie, mais aussi la force d'agir , et fait que ce qui étoit auparavant très-facile, devient pénible et insupportable. Aaron reconnut en lui cette foiblesse , lorsque venant de perdre deux de ses enfans,que le feu du ciel avoit tués , et étant repris par Moïse, de ce qu'il n'avoit pas entièrement consommé le sacrifice : Comment , dit-il ^, auroisje pu plaire au Seigneur , portant aux cérémonies un esprit accablé de deuil (2)? Et comment ..disoient aussi lesenfansdlsraèldans la captivité deBab y\oue pourrions-nous chanter des cantiques au Seigneur dans une terre étrangère (3) \ Enfin , l'expérience nous fait voir tous les jours, que non-seulement la tristesse de Vanie abat V esprit (4) > comme dit le Sage;mais qu'elle abat aussi le corps, au point qu'il semble qu'on n'ait ni force ni vigueur; et c'est par cette considération que les saints nous avertissent de ne point nous laisser abattre par la tristesse dans le temps des tentations , car cela ne sert qu'à nous décou-

(1) Current, et non laborabunt; ambulabunt, et non déficient Jsaî. ^o. 3i

(2) Qnomodo potui placere Domino in caeremoniis mente lugnbri ? Levitic. 10. 19,

(3 Quomodô cantabimus canticum Domini in terra aliéna? Ps. i3tt. 4.

(4) In mœroreanimi dejicitur spiritus. Prov» i5. i3.

DE LA TRISTESSE ET DE LA JOIE. 1 7g

; rager et à nous rendre moins propres a la

1 résistance.

Une cinquième raison pour laquelle il est encore extrêmement à souhaiter que les Chrétiens , et sur-tout les religieux , servent Dieu avec joie, c'est que quand on s'y prend de cette sorte , il y a tout lieu d'espérer que Ton ira jusqu'au bout; au lieu que quand on s'y prend d'une autre manière , il y a grandsujet de craindre que l'on n'aille pas bien loin. Quand on voit qu'un homme chargé ma relie pesamment et comme a regret , qu'il paroît tout hors d'haleine , qu'il s'arrête à chaque pas pour se reposer, ou pour redresser sa charge, et qu'il en laisse tomber tantôt une chose , tantôt une autre , on juge aussitôt que c'est un homme qui n'en peut plus , et qui va tomber avec son fardeau. Mais quand, au contraire , en en voit un autre qui porte sa charge délibérément , et qui chante en marchant, on s'imagine bien que celui-là en porteroit encore davantage , et qu'il ne demeurera pas en chemin. Il en est de même des religieux : ceux qui ont la tristesse peinte sur le visage, en s'acquittant des devoirs de leur profession , et qui semblent gémir sous le faix , donnent mauvaise opinion de leur persévérance ; car, de tirer toujours à la rame

I comme un forçat, c'est un métier qu'il est difficile de faire long-temps. Mais ceux qui portent le joug du Seigneur avec joie , qui s'acquittent avec plaisir des fonctions les plus

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basses, et des exercices les plus pénibles de la religion , et qui n'y trouvent rien de trop difficile; ceux-là donnent de grandes espérances de devoir être toujours fidèles à leur vocation.

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