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CHAPITRE IV

Des causes et des remèdes de la tristesse.

Allons maintenant a la source du mal, et voyons quelles sont les causes de la trislesse , afin d'en connoître mieux aussi les remèdes , et de les appliquer plus a propos. Cassien et Saint BonavGnture disent (i), que la tristesse peut naître de diverses causes. Quelquefois elle ne vient que de la constitution du tempérament , et de ce que l'humeur mélancolique domine sur tout le reste; et alors c'est un mal qui a plus besoin de médecins que de directeurs. Il est pourtant à remarquer que cette humeur se nourrit et s'augmente par les pensées chagrines dans lesquelles on s'entretient ; et qu'il est si dangereux de se laisser aller à ces sortes de pensées , que Cassien dit qu'il faut les éloigner de nous , avecautant de soin quecelles qui sont contre la pureté et contre la foi.

Quelquefois on ne sauroit dire précisé-

(0 Cass. I. g. de insf. renunt. cl Bonav. tract, de refûrm. mentis ,c. 12.

ment d'où cette tristesse vient: car il arrive souvent que, sans en avoir aucun sujet , on tombe tout d'un coup dans une profonde mélancolie > qui fait qu'on ne prend plus plaisir, à rien, que tout blesse, que tout déplaît, qu'on fuit tout le monde, même ses meilleurs amis, qu'on se fait arracher les paroles, et qu'on ne dit rien qu'avec sécheresse et avec dureté. Cela nous fait voir , dit Cassien , que nos impatiences et nos promptitudes ne viennent pas toujours du sujet que nous en donnent nos frères, mais de la mauvaise disposition de l'intérieur, et de ce que nous ne réprimions pas assez nos passions. Ainsi , le remède qu'il faut y apporter , ce n'est pas de nous retirer de la société des hommes; c'est de bien mortifier nus pa&siuns : car, sans cela, quelque part que nous allions , et en quelque désert que nous puissions nous cacher , nous porterons toujours avec nous la cause de notre chagrin et de notre colère.

Il est rapporté dans la vie de saint Euthyjne, abbé (i), qu'un de ses religieux, dont la promptitude et la colère étoient devenues insupportables à tous les autres , résolut de sortir du monastère , et de se retirer dans le désert, s'imaginant que quand il n'auroit plus rien a démêler avec personne , et qu'il seroitseul, il n'auroit plus d'occasion de se fâcher , et vivroit en paix. Il exécute sa réso-

(i) Surius în vitâ S, Euthym, mensejcinuar. et Ruf. SS* Patr. num, 98.

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lution , s'enferme dans une cellule ; et à peine y étoit-il entré , qu'une cruche d'eau qu'il avoit porte'e avec lui, vient à se répandre. Il va la remplir, et ne Ta pas plutôt mise à terre, qu'elle se répand encore. Il retourne la remplir, prend garde à la bien poser, et elle se renverse pour la troisième fois; alors il la prend de colère, la jette contre terre, et la casse en mille pièces. Ensuite , revenant à lui, il fit réflexion sur l'emportement qu'il avoit eu ; et voyant bien par-là qu'il ne de voit point rejeter sur ses frères la cause de sa promptitude et de sa colère, mais qu'il ne de voit l'attribuer qu'au peu desoin qu'il avoit de se réprimer , il retourna promptement au monastère. Vous voyez donc que si vous avez des mouvemens de colère et de promptitude, vous ne devez vous en prendre qu'à vousmême, et non pas à votre prochain. Mortifiez vos passions , dit Cassien, et de cette sorte, non-seulement vous vivrez en paix avec vos frères, mais, suivant les paroles de l'Ecriture : Les bêtes mêmes de la terre s'apprivoi^ seront pour vous (i).

La tristesse, dit saint Bonaventure, vient encore quelquefois , ou de ce qu'il nous sera arrivé quelque chose de fâcheux, ou de ce que nous aurons manqué à obtenir ce que nous souhaitions avec ardeur. Saint Grégoire et saint Augustin sont du même sentiment^),

( i) Et bestise terrae pacificae erunt tibi. Job, 5. >3. (2) Greg. /. 22. Mor. c . 10. 4ug. Tr. 4* inJomutt sup, Ps. inillud : Coacepit dolorem, etc.

et disent que la tristesse dans les gens du siècle, vient de leur attachement aux choses du siècle; car il est certain que celui qui aime quelque chose, ne peut s'en voir priver qu'avec regret , au lieu que rien ne peut affliger celui qui est détaché de tout , et de qui Dieu seul Fait tous les contentemens et tous les désirs. Il n'y a point de doute , dit le père Avila , que ce ne soient nos désirs qui font nos inquiétudes et nos chagrins. Plus les désirs sont ardens, plus l'inquiétude est violente; moins on a de désirs, moins on a d'inquiétude ; et quand on ne désire plus rien, on jouit d'un parfait repos d'esprit. Enfin, il est vrai de dire que nos désirs sont nos bourreaux, et que ce sont eux qui nous donnent continuellement la gêne, et qui font tout notre supplice.

Pour passer maintenant des choses générales a l'application particulière, je dis que souvent ce qui fait le trouble et la tristesse d'un religieux, c'est qu'il n'a pas assez cle soumission et d'indifférence pour tout ce que l'obéissance peut lui prescrire. Il est en peine sionnele tirera point d'un lieu oùilse trouve bien ; si on ne lui ôtera point l'emploi dans lequel il se plaît; si on ne lui donnera point celui pour lequel il a de la répugnance ; et voila ce qui le rend si mélancolique et si cbagrin. C'est qu'il désire ce qu'il n'a pas, dit saint Grégoire , et qu'il craint de perdre ce qu'il a ; ainsi, la crainte et l'espérance l'agitant sans cesse, selon que V état où il se trouve

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lui semble heureux ou malheureux ; il flotte continuellement de côté et d'autre, et souffre en son esprit tous les divers changemens qui arrivent aux choses auxquelles il s'attache ( i). Il n'en est pas de même d'un religieux qui se tient toujours clans une égale disposition d'esprit pour toutes les choses auxquelles l'obéissance peut l'obliger, et qui ne met son contentement qu^en Dieu; celui-là jouit d'une joie parfaite , que personne ne peut troubler. Ses supérieurs peuvent bien l'ôter du lieu et de l'emploi oii il est ; mais ils ne peuvent pas le priver de la satisfaction dont il y jouit, puisqu'il n'attache sa satisfaction a aucun lieu, ni à aucun emploi , mais seulement à l'accomplissement de la volonté de Dieu sur lui; ainsi , quelque part qu'il soit , et à quelque chose qu'on l'occupe , il est toujours également satisfait. Si vous voulez donc l'être toujours, mettez tout votre contentement a faire la volonté de Dieu , et ne l'attachez a rien de déterminé, ni à suivre les mouvemens de la vôtre; car ce n'est pas là le moyen d'être content ; c'est celui de ne l'être jamais, et d'avoir mille dégoûts et mille chagrins.

Enfin pour approfondir encore davantage cette matière, c'est d'ordinaire l'orgueil, plutôt que la mélancolie , qui nous rend tristes ; c'est pourquoi, tant que l'orgueil régnera

(0 Quia aut non habita concupiscit, sut adepta metuit ne amittat; et cùm in adversis sperat prospéra, ia prosperis formidat adversa : hùc et illùc quasi quibusdam fluctibus volvitur, ac per modos varios rerum alternantium mutabilitate yersatur. Greg. ubi sup.

DE LA TRISTESSE ET DE LA JOIE. l8g

en vous, soyez assuré que vous ne serez point exempt de chagrin, car vous ne manquerez point de sujets d'en avoir : ainsi vous n'aurez jamais de repos et de douceur. Ce que nous venons de dire du défaut de soumission pour toutes les choses auxquelles l'obéissance peut nous engager, peut se rapporter à ce que nous disons ici; car le plus souvent, lorsque nous craignons certains emplois, ce n^est pas la difficulté qui y est attachée qui nous les faitappréhender, puisqueceux que nous recherchons en sont ordinairement pins remplis ; c'est l' orgueil,^ estl'amour-propre,c'estrenvie de nous attirer de la considération, qui nous porte à vouloirlesuns et à fuir les autres. Voilà ce qui est cause que les emplois les moins pénibles et les plus aisés nous paroissent si fâcheux et si difficiles-, voilà ce qui nous rend si chagrins en les exerçant,et ce qui fait que même la seule pensée et la seule appréhension d'un emploi de cette espèce nous alarme et nous afflige. lie remède contre cette sorte de tristesse est sans doute d'être humble, et d'aimer les plus bas emplois. Apprenez de moi > dit Jésus-Christ , que je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos dé vos âmes (i). Si nous imitons l'humilité du Sauveur , dit saint Augustin sur ces paroles , bien loin de trouver de la peine et de la difficulté dans la pratique de la vertu , nous y trouverons du plaisir et de la facilité ; car ce

(i) Discite à me , quia mitis sum , et humilis corde ; et invenietis requiem aniraabu3 vestris. Matth, 11,29.

qui la rend difficile, c'est rattachement à sa volonté et à ses propres lumières ; c'est la vanité , c'est l'orgueil, c'est l'amour de soimême, de ses plaisirs et de ses commodités. Or, l'humilitésurmonte aisément tous ces obstacles ; car elle fait qu'on s'estime peu , qu'on renonce a ses sentimens et à sa volonté, qu'on méprise les biens, les plaisirs et les vanités du monde ; et cela gagné , la pratique de la vertu n'a rien d'ailleurs de fâcheux et de difficile : elle est au contraire remplie de satisfaction et de douceur.

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