‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 34 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que la prière est un grand remède contre la tristesse.

Cassien dit (1) que c'est un excellent remède contre toute sorte de tristesse , d'avoir recours à la prière , et d'élever sa pensée à Dieu et à l'espérance des biens éternels qui nous sont promis; et que cela dissipe tous les nuages de l'esprit , et chasse le démon de la tristesse, de même que le son de la harpe de David chassoit le démon qui tourmentoit Saùl. L'apôtre saint Jacques nous propose le même remède dans son Epître canonique , quand il dit : Si quelqu'un de 'vous est triste , quil prie (2). Et le Prophète royal nous marque aussi qu'il s'en servoit : Mon ame , dit-il, rejetoit toute sorte

(1) Cass. lib. 9. deinst.renunt. c. ait.

(a) Tristatur aliquis Testrûm , oret. Jaê% 5 , i3.

DE LA TRISTESSE ET DE LÀ JOIE. igi

de consolation , j'ai songé à Dieu , et je me suis réjoui (i). Vos décrets, Seigneur ,étoient mes cantiques de réjouissance dans le lieu de mon exilai). Il ne fautsouvent que l'entretien de nos amis pour dissiper notre chagrin , et pour nous donner de laj oie : quelle consolation et quelle douceur ne devons-nous point espérer, à plus forte raison, de trouver dans l'entretien de Dieu 1 Ce n'est donc point dans la conversation des hommes , ni dans la lecture des auteurs profanes , ni dans les concerts de musique, ni dans les autres divertissemens dusiècle^qu'un bon religieux doit chercher du soulagement et du secours contre la tristesse; il n'en doit chercher qu'aux pieds de Dieu, par le moyen de la prière ; et c'est la qu'il trouvera infailliblement de la consolation et de la joie. Nous lisons dans l'Ecriture-sainte, qu'après que l'arche se fut arrêtée sur les montagnes d'Arménie , Noé , pour connoître si les eaux étoient entièrement écoulées, fit sortir le corbeau, qui ne retourna point; et qu'il fit sortir ensuite la colombe, qui ne trouvant point d'endroit où elle pût mettre le pied, retourna à lui dans V arche (3). Les saints Pères forment làdessus une objection, et disent : Puisque le corbeau ne retourna point , il ne faut point douter qu'il ne trouva un endroit pour se re-

(\) Renuit consolari anima mea : memor fui Deî, et delectatussum. Ps. 76.34.

(a) Cantabiles mihi erant justifîcationes tuse, in loco peregrinationis meae ; id est , erant mihi cantica etsolatium. Ps. 118. 54.

(3) Quse cùm non invenissetubi quiesceret pes ejus, reversa est ad eu m in arcam. Gènes, 3. 9.

poser. Pourquoi donc l'Ecriture dit-elle que la colombe n'en trouva point? C'est, répondent-ils , que le corbeau, qui est un oiseau sale et de rapine , trouva a se reposer sur les bourbiers et sur les corps morts , et que la colombe , qui est l'image de la pureté , ne put s'y arrêter un moment. C'est ainsi qu'en use un bon religieux, et un véritable serviteur de Dieu ; il ne trouve rien dans les vains amusemens du monde qui lui donne du plaisir, rien dans la corruption des choses du siècle, où il puisse s'arrêter : ainsi il retourne aussitôt à l'arche comme la colombe , c'est-à-dire, il se recueille en lui-même; il fait toute son occupation de penser à Dieu , de l'adorer , d'épancher son cœur en sa présence, et de lui dire : Comment pourrois-je être triste devant vous, o mon Dieu, vous qui êtes la source déboute sorte de joie } Saint Augustin (1) expliquant ces paroles du Psalmiste : Vous avez mis la joie dans mon cœur : Ce n'est donc pas au-dehors , dit-il , qu'il faut chercher la joie , e*est dans l'homme intérieur, c'est au-dedans de soi-même , et dans une retraite de coeur , qui est destinée à la méditation et à la prière. Sévère Sulpice (2) dit que saint Martin n'a voit point d'autre délassement de toutes ses fatigues que la prière ; et que de même

(i) Ang. \n Ulud : Dedisti loetitiam in corde meo. Ps. 4« "• Non ergô foris quaerenda est lœtitia , sed intùs in interiori Tioimne ,'ubi habitat Christus, in ipso corde, id est, in illo cubiculo , ubi orandum est.

(2) Sevçr. S ni p. in vit, 5. Martini, EpLsc, mçnse $ov.

DE LA TRISTESSE ET DE LA JOIE. ig3

que les forgerons se délassent à frapper à vide sur l'enclume de temps en temps ; de même ce grand Saint se délassoit a prier, et donnoit souvent a l'oraison, le temps qu'on croyoit qu'il donnoit à son repos. On rapporte d'un autre serviteur de Dieu (i), qu'étant un jour en sa cellule, et se sentant pressé d'une extrême amertume d'esprit , par laquelle il plaisoit à Dieu de l'exercer de temps en temps, il entendit une voixduciel, qui retentissoitau fond de son cœur, et qui lui disoit : Pourquoi vous laissez-vous consumer inutilement de tristesse 1 Levez-vous, et méditez sur les mystères de ma passion. Il se leva , se mit à y méditer profondément, et en moins de rien , toute sa tristesse se dissipa ; il se trouva rempli de consolation et de ferveur, et ce saint exercice , qu'il continua toujours depuis, le délivra entièrement d'une tentation si fâcheuse.

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