CHAPITRE Vf
Delà tristesse que cause la tiédeur au service Je Dieu , et de la joie que donne la bonne conscience.
La nonchalance pour le service de Dieu , et pour les choses de notre profession, est encore une des principales et des plus ordinaires causes de la tristesse. Aussi , voyonsnous tous les jours, et chacun peut l'éprouver
(i) Henrlcus Suso , in horotog. Sapient. c. 14. T. IT. ,7
en soi-même , que quand on s'acquitte exactement de son devoir, on ne se sent pas de joie, au lieu que quand on ne fait pas ce qu'on doit, on tombedanslabattementet dansle chagrin.
C'est le propre du péché de rendre triste. Un mauvais cœur , dit le Sage, sera surchargé de douleur; il ne causera que de la tristesse ; (i); et l'Ecri t ure-Sa i n t e nous apprend que lorsque Caïn vit la différence que Dieu faisoit du sacrifice d' Abel au sieu , la colère le saisit , et le visage lui devint abattu (2). C'est un effet du mauvais dessein qu'il venoit de concevoir, et qu'il ne pou voit si bien cacher dans son cœur, que l'altération de son visage n'en donnât des marques. C'est pourquoi le Seigneur lui ayant demandéla cause de cechangement: Si vous faites bien , lui dit-il , nen recevrezvous pas la récompense (3)? Ou comme porte une autre version, ne leverez-vouspasla têtel C'est-à-dire , n'aurez-vous pas le visage gai ? Mais si vous faites mal, le péché ne sera-t-il pas aussitôt à votre porte ?Ne vous tourmentera-t-ilpasau-dedans par les remords, et ne paroîtra-t-il pas sur votre front? De même que les actions vertueuses donnent naturellement de la joie , parce qu'elles sont conformes à la raison;de mêmelesmauvaisesactions donnent
(1) Cor nequam gravabitur in doloribus. Eecli. 3. 29. 'Et
cor pravum dabit tristitiam ltid 5'>- aa.
(a) Quarè iratus es, etcur concidit faciès toa F Gènes. 4. 6» (5) Nonnè si benè egeris, recipies ? Legit alla versio , le-
vabis caput tuum. Sin autem malè, statim in foribus pecca-
tum aderit ? Jbid. 7.
DE LA TRISTESSE ET DE LA JOIE. iq5
naturellement du chagrin, parce qu'elles sont contraires à la raison; et parce qu'il faut combattre contre ses propres lumières pour faire le mal,, et que les reproches de la conscience ne donnent jamais de repos.
Il n'y a point de plus grand supplice , dit saint Bernard , que celui d'une mauvaise conscience; elle porte son supplice avec elle : on a beau cacher son crime aux jeux des hommes,, et leur paroître innocent , on ne peut se le cacher a soi-même , ni e'viter la condamnation de sa propre conscience (i). Faites tout ce que vous voudrez 5 cherchez les compagnies et les divertissemens , pour vous délivrer des reproches qu'elle vous fait; vous n'en viendrez jamais à bout, et elle vous tourmentera toujours sans relâche. C'est ce qui a fait dire à Senèque , que la plus grande punition du crime étoit de l'avoir commis. Plutarque(2) compare la peine qu'on en souffre, à celle que donne le chaud et le froid de la fièvre, et dit que comme les malades sont bien plus incommode's du froid et du chaud qui vient de la fièvre, que les gens qui se portent bien ne le sont du froid et du chaud qui vient de la diversité' ou de Tinconstance des saisons ; de même les chagrins que nous donnent nos fautes, et les remords
(f) NulIapœDagraviorestpravâconscientiâ : mala conscient proprm agitur stimulus si publica fama non te dam-
^mfulTT* *5 c.°°dem,nat> <l™™™ nemo potest sensumiugere. Bern. de tnter. domo. c. 15. (a) Plutarq.ep. ad Pae.
de notre conscience nous tourmentent bien plus cruellement que ceux que nous causent les seuls accidens de la fortune. Cela surtout se vérifie en ceux qui ont commencé a goûter Dieu, et qui, après l'avoir servi quelque temps avec ferveur, se relâchent et se démentent; car la misère esl plus sensible et plus douloureuse à celui qui s'est vu dans l'abondance , qu'à celui qui n'y a jamais été. Quand on se souvient delà ferveur avec laquelle on servoit Dieu dans un autre temps, et des grâces qu'on en recevoit , et qu'on vient à comparer le présent avec le passé , il est impossible que cela ne donne de cruels î^egrets , et ne pénètre vivement le cœur.
Si vous voulez donc bannir la tristesse loin de vous , et vivre toujours content , dit saint Bernard, vivez comme vous devez; songez quelles sont vos obligations ; appliquez-vous à y satisfaire et h vous corriger de vos péchés; ce sont eux qui troublent la paix de votre ame. Un homme de bien est toujours dans la joie; un méchant homme a toujours la conscience bourrelée (i): et comme il n'y a point de supplice plus cruel pour l'un , que les reproches de sa conscience , il n'y a point aussi de joie plus sensible pour l'autre, que les témoignages de la sienne. 72 ny a point de plus grand plaisir que la joie du cœur, dit l'Ecriture (2)5
(1) Vis nunquàm esse tristis, bcnè vive : bona vita semper gaudium babet; conscicntia rei seroper in pœnàest. VLisup,
(2) Non est oblectamentum super cordis gaudium. Eccli. 3o. »6.
et un esprit tranquille est toujours comme dans un festin perpétuel (i) De même qu'en un festin la diversité des viandes , la présence des conviés donnent de la joie 5 de même c'est un grand sujet de joie pour un chrétien qui s'acquitte soigneusement de son devoir, que le témoignage de sa conscience, et la possession de la grâce dont il a de si grandes marques en lui-même. Car si notre cœur ne nous reproche rien y dit saint Jean , nous devons avoir confiance en Dieu (2). Et ce qui fait notre gloire, dit l'Apôtre, cest le témoignage de notre conscience (3). Saint Chrysostôme dit (4) que la bonne conscience dissipe les ténèbres du cœur , comme le soleil dissipe les nuages *, et que la tristesse qui tombe dans une bonne conscience , s'y éteint aussi facilement qu'une étincelle de feu qui tomberoit dans un grand lac. Saint Augustin la compare au miel , qui non-seulement est doux de luimême , mais qui rend douces les choses les plus amères , et il dit qu'elle adoucit toutes les peines et toutes les amertumes de la vie. C'est pourquoi le Prophète, parlant descommandemens du Seigneur , dit quils sont plus désirables que Vor et les pierres précieuses , et plus doux quiui rayon de miel (5). Les
(1) Secura mens , quasi juge convivium. Prov. i5. i5. (2 Si cornostrum non reprehenderit nos,Gduciarnhabernus ^d Deum. r. Joan. 3. 21.
(3) Gloria nostra haec est, teslimoninm conscientire nostrae. a. Cor. i. ia.
(4) Clirysost. Hom. 25. ad pop. Antioch.
(5) Dcsiderabilia super aurum et lapidera preliosum multum, et dulciora super mel et favum. Ps. 18. ti«
igS PART. II. TRAITE VI. CHAP. VI.
histoires ecclésiastiques rapportent (i) que dans la persécution qui s'éleva sous Marc- Aurèle , on fit une chose qui ne s'étoit jamais pratiquée auparavant 5 c'est que tous les chrétiens que l'on pouvoit attraper, soit qu'ils renonçassent à J. C. , soit qu'ils persévérassent dans la foi, j étoient mis indifféremment dans les mêmes prisons , et ensuite condamnés } non plus comme chrétiens , mais comme des assassins et des voleurs. Cela n'empêchoit pas cependant qu'on ne remarquât unegrande différence entre les uns et les autres , quand on les menoit au supplice. Car on voyoit un air de joie et comme des rayons de divinité sur le visage des saints martyrs : il sembloit que leurs chaînes les eussent embellis , et que la saleté et la puanteur des prisons n'eussent servi qu'à les rendre plus agréables aux yeux de Dieu et des hommes ; au lieu que les autres marchoient dans une contenance triste , avoient la vue affreuse et égarée, et faisoient horreur à voir. C'est que ceux-ci étoient plus cruellement tourmentés par les reproches de leur conscience criminelle , que par les souffrances de leur prison et par la vue des tourmens ; et que ceux-là, au contraire, sentoient toutes leurs peines adoucies par le témoignage de leur conscience , et par l'espérance de la gloire dont ils étoient près d'aller jouir. Les gens de bien éprouvent souvent la même
(I) Histi Ecct. p. 1. /. 4. c. 3. et apudEuseb. t. 5. c 3.
chose en eux, dans le temps de leurs plus grandes afflictions ; car, lorsque se voyant comme abandonnés de tout le monde, et privés de toute sorte de consolation , ils tournent la vue sur eux-mêmes, et voient le bon état de leur conscience , cette vue les console aisément de tout , parce qu'ils savent bien qu'il importe peu au fond de quelle manière tout le reste puisse aller.
Mais la joie dont nous parlons n'est passeulement un effet de la bonne conscience; elle en est aussi une marque , comme saint Bonaventure nous l'apprend par ces paroles : La joie spirituelle est une grande marque de la grâce. (1). LeS. Esprit nous enseigne la même vérité en plusieurs endroits de lEcriture. La lumière est faite, pour le fus tendit David, et la joie pour ceux qui ont le cœur droit : mais les méchans ne marchent que clans les ténèbres ; ils ne trouvent dans leur chemin que confusion et que malheur, et ils nont point connu la paix (2). Aussi un des sujets pour lesquels saint François vouloit toujours voir de la joie sur le visage de ses religieux , c'est qu'il regardoit cette joie comme un des fruits du S. JEsprit(3), et comme la marque de la demeure de Dieu dans leurs âmes. Il disoit même
(1) Maximum inhabitantis gratiae sigaum est spiritualis lsetitia. Bonav. in spec dUcip. p. 1. c 3.
(2» Lux orla est justo , et rectis corde laetitia. Ps. 96. 11. Impi' autem in tenebris ambulant. Ps. 81. 5. Contritio et infelicitas in viis eorum , et viam pacis non cognoverunt. Ps. i3. 3.
(3) Fructus autem spiritûs est gaudium. Gai. 5. 22.
qu'elle faisoii tant d'impression sur lui , que toutes les fois qu'il se sentoit porté a la tristesse et au découragement , il n'avoit qu'à jeter les yeux sur ses frères , et qu'aussitôt il se sentoit délivré de cette tentation , parce qu'en les voyant il lui sembloit voir des anges. C'est voir en effet des anges sur terre, que de voir les serviteurs de Dieu qui sont en sa grâce ; et c'est dans ce sens qu'on peut entendre ces paroles de l'Ecriture : Je vous ai vu comme un ange de Dieu (i). Fous êtes agréable à mes jeux comme un ange du Seigneur (2).