CHAPITRE VII
Qu'il y a une tristesse louable et sainte.
Mais faut-il donc être toujours dans la joie, me dira-t-on? ne faut-il jamais s'affliger? et n'y a-t-il point quelque sorte de tristesse qui soit utile et avantageuse à l'ame? Il y en a une, sans doute , dit saint Basile (3), puisque Jésus-Christ lui-même nous le marque par ces paroles : Bienheureux ceux qui pleurent , car ils seront consolés (4). Cassien , après le même Saint , et après saint Léon
(1) Vidi te quasi angelum Dei. Esther. i5. 16.
(2) Bonus es tu in oculis meis, sicut angélus Dei. 1. Begt
(3) Basil, in Regul. brevior. 192. et 194.
(4) Beati qui lugent , quoniàm ipsi consolabuntur. Maith. 5.5.
pape , établit deux sortes de tristesse; l'une purement humaine et selon l'esprit du monde ; l'autre spirituelle et selon Dieu. La tristesse selon le monde est de s^affliger des mauvais succès et des choses fâcheuses qui arrivent dans le monde ; et de celle-là, les vrais serviseurs de Dieu doivent en être entièrement exempts. Il ne faut pas , disoit saint Apollonius à ses disciples (1), que les véritables serviteurs de Dieu, eux à qui le royaume du ciel est promis, aient jamais de tristesse ; car si les gens du siècle se réjouissent de posséder des biens fragiles et passagers , quels sentiniens de joie ne doit point exciter en nous l'espérance que nous avons de posséder Dieu éternellement clans le ciel , et d' y participer à sa gloire ? C'est aux Juifs , n'est aux Gentils et aux pécheurs a s'affliger et à pleurer continuellement ; mais pour les justes qui ont une foi vive et une ferme espérance des biens éternels , quils se réjouissent dans le Seigneur , dit le Prophète , et quils soient ravis de joie ; et que tous ceux qui ont le cœur droit , se glorifient en lui (2). L'Apôtre même nous marque qu'il ne faut pas s'affliger avec excès de la mort de ses parens et de ses amis : Nous ne voulons pas , dit-il, mes frères, que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant ceux qui dorment du sommeil de la
(1) Ruf. in vit. S. A poil. c. 7.
(a) Lœtamini in Domino, et exultate , justi ; et gloriamini omnes recti corde. Ps. 3i, 11.
mort, de peur que vous ne vous affligiez de leur mort , comme les autres qui nonipoint d'espérance (i)-Il ne nous défend pas absolument de nous affliger de la perte de nos amis et de nos parens ; car il n'y a point de mal d'en être touché : c'est un sentiment juste et naturel, qui marque l'affection qu'on a eue pour eux. Jésus-Christ lui-même fut touché de la mort de Lazare , c'est pourquoi lorsque les Juifs le virent pleurer , ils dirent : Voyez comme il r aimoit (2). Ce que l'Apôtre nous défend en cela , c'est de nous affliger comme les infidèles, qui n'avoient nulle connoissance de la résurrection. Il veut que notre tristesse soit modérée par l'espérance de revoirbientôt dans le ciel ceux que nous avons perdus sur la terre; et que si nous ne pou\ uns pas , comme hommes, empêcher que les accidens de cette yie ne fassent impression sur nous, ce ne soit du moins qu'une impression foible et passagère. Que ceux qui pleurent soient comme s'ils ne pleur oient pas , et ceux qui se réjouissent , comme s'ils ne se réjouissoient point (3).
Quant à la tristesse spirituelle et selon Dieu , elle est bonne et salutaire i les serviteurs de Dieu peuvent y être sensibles ; et
(1} Fratres, nolumus vos ignorare de dormientibus , ut non contristemini , sicut et cseteri , qui spem non habent. i Thess. 4. 12.
(2) Ecce quomodô amabat eum. Joan. u. 56.
(3) Qui fient , tanquàm non fientes ; et qui gaudent, tanquàm non gaudentes. i. Cor. 7. 3o,
saint Basile et Cassien disent qu'elle peut avoir quatre causes. Premièrement, elle peut procéder de la vue de nos péche's , suivant ces paroles de l'Apôtre : Maintenant je me réjouis , non pas de la douleur d'esprit que vous avez eue, mais de ce que cette douleur vous a portés à vous repentir : car vous vous êtes affligés selon Dieu ; et la tristesse qui est selon Dieu, produit un ferme repentir , qui est utile pour le salut (i) C'est donc une tristesse sainte et selon Dieu, que celle qui nous fait pleurer nos péchés , et qui est causée en nous par le regret de l'avoir offensé. Saint Clir jsostôme (2) fait à ce sujet une remarque digne de son esprit. De toutes les pertes , dit-il, qui peuvent arriver à un homme, il n'y a que celles qui lui arrivent par le péché, qui puissent se réparer par la douleur et par le regret ; et ainsi dans toutes les autres choses , la douleur est inutile , car elle augmente Î)lutôt nos pertes, qu'elle ne les diminue. Mais es pertes qui sont causées par le péché, se réparent entièrement parla douleur du péché ; et c'est pourquoi ce n'est que de ses péchés qu'il faut s'affliger.
En second lieu, cette tristesse peut naître de la considération de tant de péchés qui se commettent tous les jours dans le monde ;
i\) Gaudeo non quia contristati estis. sed quia contristatx e«tis ad poenitentiam. Contristati enim estis secundùm Deum, quae enim secundùm Deum tristitia est , pœnitentiam in salutem stabilem operatur. a. Cor. 7. 9. 10.
(a) Chys» infinetom. 5.
3<>4 PART. II. TRAITÉ VI. CHAP. Vil.
et alors elle est encore très-sainte , puisqu'elle part d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. C'étoit d'une douleur de cette nature que David avoit le cœur pénétré, lorsqu'il s ecrioit à Dieu : Je suis tombé en défaillance, son géant aux pécheurs qui abajidonnent votre loi (i). Le zèle nia desséché, parce que mes ennemis ont mis vos commandemens en oubli (2) : J'ai vu les médians , et je me desséchois , de voir au ils ne gardoient pas vos ordonnances (3). i^e prophète Jérémie est encore rempli de ces mêmes sentimens ; et cette sorte de tristesse qui sied bien a tous les serviteurs de Dieu , nous convient surtout à nous autres , puisque la fin particulière de notre institua tion étant que Je nom de Dieu soit glorifié de tout le monde , la plus grande de nos douleurs doit être par conséquent de voir que cela ne soit pas , et que tout le contraire
arrive.
^En troisième lieu , cette tristesse peut procéder du désir d'une plus grande perfection ; ce qui arrive lorsque ce désir est si ardent \ qu'on ne cesse de s'affliger , lorsqu'on ne fait pas plus de progrès dans la vertu. Et ce sentiment est selon l'esprit de Dieu ; puisque Jésus-Christ lui-même a dit : Bienheureux
leg^^^r^ikTs^0 P6CCat0rib- derelinquentibus
tua(t^crrie^ie^lusmeus'quia °biiti SUOt -rba
^S^St&^À tabesceb*m' ** eloqoia tu.
DE LA TRISTESSE ET DE LA JOIE. 2o5
ceux qui ont faim et soif de la justice , car ils seront rassasiés (i).
Enfin la considération des biens éternels dont on est privé en cette vie > et l'impatience d'en jouir bientôt dans l'autre, est encore un légitime sujet de tristesse pour les véritables serviteurs de Dieu. C'est ainsi que les enfans d'Israël songeant aux beautés et aux merveilles de Sion , s'affligeoient dans Babjlone durant leur exil (2); et c'est aussi dans cet esprit quele prophète royal s'écrioit; Hélas ! pourquoi faut-il que mon exil soit prolongé (3) ? Ces paroles que l'Eglise adresse à la Vierge : Nous soupirons , nous pleurons* nous gémissons après vous dans cette vallée^ d'exil et de larmes (4) , sont des paroles qui font un concert bien dcmx et bien agréable aux oreilles de Dieu.
Cassien (5) donne des marques pour discerner la tristesse selon Dieu, d'avec celle qui ne l'est pas. Il dit que îapremière est obéissante* affable, humble, douce et patiente; qu'enfin comme elle naît de l'amour de Dieu, elle renferme en elle tous les fruits du Saint-Esprit dont parle saint Paul (6), c'est-à-dire , la cha-
(1) Beati qui esuriunt et sitiunt justitiam , quonîàm- ipsî saturabuntur- Matlh. 5. 6. ; ' • i
(2) Super Humilia Babylonis^, illic sedimus, et flevimas cum recordaremur tuî, Sion. Ps. i36 1.
(3) Heu mihi , quia incolatus meus prolongatus est, Rx.
\94) Ad te clamamus exules filii Ev» ; ad te suspirsunus gemenreset flentes in hâc lacrymarum valle.
(5) Cassian. ubi sup,
(6) Ad Gai. 5. 22.
rite , la joie , la paix , la patience , la bonté ,'la foi , la modestie et la continence; mais que l'autre est rude,, impatiente et pleine de chagrin et d'amertume ; qu'elle donne de l'éloignement pour le bien, et qu'elle jette dans le découragement et dans le désespoir. Outre cela, celle-ci, ajoute-t-il , n'est mêlée d'aucune consolation , ni d'aucune douceur : pour l'autre , elle est gaie en quelque sorte (1) , elle porte sa consolation avec elle, elle donne du courage et des forces pour faire le bien, ainsi qu'on peut le connoître en parcourant les quatre sortes de tristesse dont nous venons de parler. Car premièrement , quelque douleur dont on se sente pénétré , quand on pleure véritablement ses péchés, il ne laisse pas d'y avoir de la douceur et de la consolation à les bien pleurer ; et quand cela nous est arrivé , ne voyons-nous pas , par expérience , quelle satisfaction il nous en reste \ Aussi une des choses en quoi on connoît autant combien la vie spirituelle des serviteurs de Dieu est préférable à la vie sensuelle des gens du monde , c'est que les larmes que les serviteurs de Dieu répandent pour leurs péchés, leur laissent une plus grande et plus véritable joie que tous les plaisirs de la terre n'en laissent à ceux qui les goûtent. Saint Augustin fait cette remarque, et dit : Si ceux qui commencent à servir Dieu trouvent tant de douceur dans la première chose qu'ils
(1) Est quodam modo l«ta, Cass, ubl tup.
font , qui est de pleurer leurs péchés , quelle satisfaction n'auront-ils point quand Dieu répandra ses consolations sur eux dans la prière, quand il les comblera de ces joies spirituelles dont il favorise ses élus ; et que selon les paroles de l'Apocalypse ,il essuiera toutes les larmes de leurs yeux, quil n y aura plus de mort , ni dejunérailles , ni de crisj et quil n'y aura plus de douleur (0- H est encore aisé de juger que les larmes de ceux qui pleurent les péchés d' autrui sont accompagnées d'une grande douceur intérieure : car c'est le propre desenfans bien nés d'être jaloux de la gloire de leur père; et le zèle de celle de Dieu ne peut jamais être sans douceur. Quant à la tristesse qui naît d'un désir ardent d'avancer dans la vertu , ou d'une sainte impatience de retourner dans la céleste patrie , que peut-il y avoir de plus agréable pour un véritable chrétien, que des sentimens de cette nature? Car qu'y a-t-il de plus beau et de plus doux , dit saint Augustin (2) , parmi les ténèbres et les amertumes de cette vie , que de s'occuper toujours de la pensée des' choses célestes, et d'être toujours en esprit dans le séjour éternel de la véritable
joie?
On peut encore comprendre de tout ceci , que la joie que nous demandons dans les
(0 Absterget Deas omnem lacrymam ab oculis eorum , et mors ultrà non erit, neque luctus , neque clamor , neqne dolor erit ultra. Apoe. 21. \,
(a) Auguste merf. «. 36.
serviteurs de Dieu , n'est pas une joie vaine et frivole , qui fasse que l'on éclate de rire, que Ton dise de bons mots , et que l'on se répande inconsidérément dans l'entretien de toutes les personnes qu'on rencontre. Car ce ne seroit pas là une joie convenable a des serviteurs de Dieu : ce seroit évaporement d'esprit : ce seroit immodestie et dérèglement. La joie que nous demandons est une joie sage, qui vienne de l'intérieur, et qui paroisse au-dehors sur le visage , car de même que la tristesse de l'esprit fait impression sur le corps, suivant ce passage : U esprit triste dessèche les os (i); de même la joie intérieure rejaillit au-dehors , suivant cet autre passage : Le cœur joyeux rend le visage gai (2). Aussi lisons-nous de plusieurs Saints, qu'ils avoient toujours une joie et une sérénité sur le front, qui rendoient témoignage de la paix et de la satisfaction du dedans; et c'est .là proprement Ja joie qu'il est àsouhaiter que nous ayons.
(1) Spiritus tristis exsiccat ossa. Prov. \-, 22. (2} Cor gaudeos exhilatat f'aciem. Prov, i5. i3.