CHAPITRE III
Comment il faut méditer sur la Passion de Jésus- Christ, et des mouwemens de compassion qu'elle doit exciter en nous,
La méthode que nous devons garder dans la méditation des souffrances de Jésus-Christ, est la même que les maîtres de la vie spirituelle veulent qu'on garde dans l'oraison. Car ils ne veulent pas qu'on emploie tout le temps de l'oraison a parcourir tous les points de son sujet, mais qu'on s'y occupe principalement à échauffer la volonté, par des mouvemens affectueux, qui étant premièrement produits dans le cœur , aient ensuite leur effet dans toutes nos actions : et c'est à cela^ disentils, qu'il faut s'attacher particulièrement dans l'oraison. Comme celui qui creuse et qui fouille la terre , soit pour trouver de l'eau, soit pour découvrir un trésor , cesse de creu-
232 PART. H. TRAITE Vil. CHAP. m.
ser dès qu'il a trouvé ce qu'il cherchoit ; de même lorsque par le moyen d'une profonde méditation vous avez trouvé le trésor de la charité et de l'amour de Dieu , et la fontaine d'eau vive que vous cherchiez, il n'est pas nécessaire de vous appliquer davantage à creuser , il ne faut songer qu'à vous enrichir des trésors de la grâce que vous avez trouvés , et à vous désaltérer a longs traits a cette source de la vie éternelle, en vous entretenant dans les mouvemens affectueux dont vous vous sentez touché. C'est là le hut de l'oraison, c'est là le fruit qu'on doit en tirer, et c'est à quoi doivent aboutir toutes les méditations et toutes les réflexions de l'esprit. Nous avons déjà parlé ailleurs de cette méthode; et comme celle qu'il faut tenir dans la méditation de la passion de Jésus-Christ est toute semblable , il n'est plus question que de marquer ici les sentimens affectueux qu'il faut tirer de cette méditation, et sur lesquels il faut le plus insister; et c'est ce que nous allons faire, en touchant en même temps les points les plus propres à les exciter.
Il y a plusieurs sortes de sentimens affectueux que la considération des souffrances du Fils de Dieu peut produire en nous , et dans lesquels nous pouvons nous entretenir avec fruit -, mais on les réduit ordinairement à sept, et le premier est la compassion. Or, la compassion est proprement un vif sentiment des douleurs d'autrui, par lequel on
les partage en quelque sorte, et qui les adoucit et les soulage, de même qu'une joie maligne les aigrit et les augmente. Il est vrai que nous ne pouvons plus apporter, par ce moyen, aucun soulagement aux souffrances de Jës us-Christ, puisqu'elles sont passées; mais il ne laisse pourtant pas d'être bien-aise que nous en soyons touchés, et que nous fassions, pour ainsi dire, nos propres douleurs des siennes. C'est pourquoi 1 Apôtre nous dit: Si nous sommes enf ans, nous sommes aussi héritiers; héritiers véritablement de Dieu , mais cohéritiers de Jésus-Christ , pourvu toutefois que nous souffrions avec lui , afin de participera sa gloire (i).
Pour exciter en nous cette compassion , il sera bon de considérer l'excès des douleurs de Jésus-Christ, parce que selon le sentiment de tous les théologiens, elles ont été plus grandes que toutes celles que l'on ait jamais souffertes, et qu'on puisse jamais souffrir en cette vie. Et c'est ce que Jérémie nous a exprimé par ces paroles : O vous fous qui passez par le chemin , regardez et voyez , s'il y a quelque douleur semblable à la mienne (2)! Premièrement, il n'y a eu nul endroit de son corps qui ait été exempt de douleur. Depuis la plante des pieds, dit Isaïe, jus-
{:) Si autem filii, et hœredes : haeredes quidem Dei» cohaeiedes autemChristi : Si tamen compatimur, ut et coaglorificemur. Rom 8. 17.
(2) O vos omnes qui transita per viam , attendite, et videtesi est dolor , sicut dolor meus ! Tlircn. 1. 12.
^34 PART- n- TRAITÉ rl1- CHAp' n* au au sommet de la tête , il ri y a rien de sain en lui ( 0. Ses mains et ses pieds cloués , sa tête percée d'épines , son visage meurtri de soufflets , tout son corps déchiré à coups de fouets, et tousses os disloqués par l'extension sur la croix ; tout cela donne l'idée du supplice le plus cruel qui fût jamais.
Mais ce ne fut pas seulement en son corps qu'il souffrit ; il souffrit aussi en son ame , et d'une façon bien plus douloureuse ; car quoique la nature humaine fût unie en lui en la personne divine, il ne laissa pas de sentir l'indignité de sa passion aussi vivement que si cette union n'eût point été. Ajoutez à cela que pour rendre la douleur plus grande, il fut privé de toute consolation; et c'est ce qui lui fit dire sur la croix : Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ( i ) ? Les saints martyrs ont étésoulagés dans leurs lourm ens par les consolations du ciel qui leur faisoient souffrir toutes choses , nonseulement avec courage, mais aussi avec joie? et Jésus-Christ, afin de souffrir davantage pour l'amour de nous , a voulu , quant à son humanité sacrée , être dénué de toutes les consolations du ciel et de la terre , non-seulement être abandonné de ses disciples et de ses amis, mais l'être même du Père éternel. Je suis devenu , dit-il, par la bouche du Psal-
(i) A planta pedis usque ad vertîcem non est in eo sanitas. Isal. 1.16.
(1) Deus meus , Deus meus , ut quid dereliquisti me ! liatth, 27. 46.
DES BIENS QUE NOUS POSSÉDONS EN J. c. 235
miste , comme un homme sans secours ( i ) cependant cet homme étoit le seul homme libre entre les morts , c' est-a-dire, le seul qui fût libre de tout péché, et il devoit par conséquent être exempt de toute peine.
Pour concevoir jusqu'où a été l'excès de ses douleurs , il suffit de dire que la seule idée qu'il s'en forma dans le jardin, excita par tout son corps une sueur de sang si abondante , crue la terre en fut arrosée. Car quelles ont dû ctre des souffrances dont la seule imagination produisit en lui un effet si extraordinaire et si douloureux? Elles ont été si violentes et si excessives, disent les Saints, qu'étant impossible que la nature humaine y résistât sans miracle , il eut besoin de se servir de sa divinité, pour ne pas mourir dès les premières. Mais ce que la divinité opéroit alors , ce n'étoit pas d'étouffer en lui le sentiment des douleurs, c'étoit seulement d'empêcher que la violence des douleurs, ne le fît mourir ; c'étoit de prolonger sa vie, afin qu'il cela ïTbontéc* la miséricorde infinies au seigneur : il agit miraculeusement sur les saints martyrs, afin deleur ôter le sentiment de leurs peines; et il agit miraculeusement sur luimême,afin de pouvoir souffrir davantagepour l'amour de nous. , .
Mais quelque violentes qu aient ete en lui les douleurs qui étoient communes a son
(i) Factussum sicut homo sine adjutorio , inter mortuo* liber. P*. 87. 5.
236 PART. II. TRAITÉ Vil. CHAP. 111.
corps et à son ame , celles qui ont affligé immédiatement sa sainte ame, ont été incomparablement plus excessives. Car depuis le moment de sa conception jusqu'à celui de sa mort, il eut toujours présens à l'esprit tous les péchés qui avoient été commis depuis le commencement du monde , et tous ceux qui se commettroient jusqu'à la fin. Et comme d'un côté l'amour qu'il avoit pour son père lui faisoît ressentir vivement les injures qui le touchoient,et quedel'autrela tendresse qu'il avoit pour les âmes lui en faisoit désirer le salut avec ardeur , et qu'il voyoit que malgré le sacrifice de sa vie , il s'en perdroit une infinité qui ne voudroient pas en profiter ; le déplaisir de leur perte , et le zèle de la gloire de son Père étoient un glaive à deux tranclians , qui lui perçoit continuellement le coeur , et qui lui causoit des douleurs audessus de toute sorte d'imagination.Toutcela donc et toutes les souffrances avec tous les affronts dont la seule pensée fut capable de
à Fagonie dans le jardin ; enfïnTout ÏJg f ma:s sou?ei't en toute sa vie, il l'a toujours
SXg cl7amliy'eux'comme--veK
iWà eeî, TIS 1HS{alU deSa «option, jusqua ceuu de sa mort; et c'est ce „„';
bous apprend lui-même par ces parole? du
T.n„. ' CCla ét31lt> ne POUVODS-
nous pas ,uger que tous les jours de sa yL (') Et dolor meusi,, comptctumeosempsi, ft, 3:. ,8.
DES BIENS QUE NOUS POSSEDONS EN J. C. zSj
ont été pour lui comme le jour de sa passion; outre que l'attente du mal a souvent quelque chose de plus fâcheux que le mal même ; et ne pouvons-nous pas dire que toute sa vie a été un abîme de douleurs , dans lequel sa sainte ame a été continuellement plongée , sans avoir jamais de relâche ?
Quand on considère bien attentivemeut toutes ces choses dans le détail -, que l'on songe que celui qui les souffre est le Fils de Dieu, qu'il les souffre pour nous et par un pur excès de tendresse > il faut avoir le cœur plus dur que le marbre , pour n'en être pas touché. La terre tremble , dit saint Bernard (i) , les pierres se fendent } les sépulcres s'ouvrent, le voile du temple se déchire, le soleil et la lune s'obscurcissent, enfin toute la nature donne des marques de sa compassion : serons-nous seuls a n'en point avoir pour celui qui n'a souffert que pour nous \ Laissons toucher notre cœur ; laissons-le pénétrer a la douleur, et ne soyons pas plus durs que les pierres , ni plus insensibles que les créatures qui n'ont aucun sentiment. Mon fils Absalon , disoit David , Absalon mon Jils , que ne puis-je mourir pour vous ? Absalon mon Jils , mon Jils Absalon (2)! Que si la tendresse naturelle a pu lui inspirer ce sentiment pour un fils qui étoit mort en voulant lui ôter la couronne, a combien plus
(1) Bern. asrm. ferice quartœ S. Ihbd.
(2) Filimi , Absalon, Absalon fîli mi, quis mihi tribuaf > vt ego moriar pie te ? 2. Zfc£. 28. 33.
forte raison devons-nous l'avoir pour le Fils de Dieu , qui n'est mort que pour nous délivrer de l'esclavage du démon, et pour nous faire part du royaume de son père ?