CHAPITRE IV
Que la douleur et la cojitrition de nos péchés est un des fruits que nous devons tirer de La méditation des souffrances du Sauveur,
Le second sentiment affectueux auquel nous devons nous exercer , et que nous devons essayer d'exciter en nous parla méditation des souffrances de Jésus-Christ, est la douleur et la contrition de nos fautes; et iln'y a point, ce semble, de fruit qu'on doive plus aisément en tirer, parce qu'il n'y a rienqui soit plus propre ànous découvrir l'énormité du péché. La qualité du remède qu'il a fallu appliquer doit nous faire connoîtrelaqualitédumal.Reconnoissez, ô homme, dit saintBernard , quelles doivent être les blessures pour la guérison desquelles il a fallu que Jésus-Christ ait été blessé (i). Ni l'éternité des peines qui sont dues au péché, ni quelque autre chose que ce soit, ne peut si bien nous faire voir ce que c'est que la grièveté du péché , comme de songer qu'il a fallu que Dieu même se soit fait homme, pour nous acquitter envers la justice divine, qui ne pouvoit jamais être pleinement satisfaite
(i) Agnosce , ô homo, quàm gravia sunt vuloera pro quibus necesse est Dominum Christum vulaerari I Bern, serm. 3. deNativit.
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d'une autre manière.Car l'offense ayant été en quelque sorte infinie, puisqu'elle s'aclressoit à Dieu qui est infini ; et l'homme n'étant pas capable de la réparer dignement, a cause de la distance infinie qui est entre Dieu et lui , il falloit nécessairement que celui qui en feroit la réparation fût d'une dignité infinie, et égal en lout à celui qui avoit reçu l'injure. Les théologiens ont coutume d'éclaircir cela par un exemple. Un paysan, disent-ils, donne un soufflet ou des coups de bâton à un roi. 11 est constant que quelque vengeance que ce roi puisse en prendre, la satisfaction nesauroit répondre à l'injure, a cause de l'extrême différence qu'il y a du paysan au roi : car quelle proportion y a-t-il d'un outrage fait à un roi, au supplice et à la mort d'un paysan ] Que faudroit-il donc pour satisfaire pleinement le roi ] Il faudroit que celui qui auroit fait l'inpre devînt d une dignité égale a la sienne, et qu'il se soumît à en faire une satisfaction convenable; et l'offense alors seroit entièrement
réparée. . ,
Il en est de même ici : l'homme qui n est que cendre et que poussière,avoit offensé mortellement le roi de la gloire. Quand Dieu le feroit mourir , l'injure ne seroit pas réparée : il faudroit pour cela que cet homme fût Dieu, égal a celui qui est offensé, et qu'il la réparât par ses souffrances. Quel remède donc, puisqu'il n'y a point d'autre Dieu que celui à qui l'offense a été faite] Or, c'est en ceci que la miséricorde de Dieua été infinie,et qu'il a trouve
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nu tempérament admirable , pour pouvoir pardonner ài'honmie sans faire tort a sa j ustice. Car ayant été l'offensé , et ny ayant point d'autre Dieu qui pût lui faire satisfaction de cette offense , il se fait homme lui-même, afin que l'homme souffre et meure , puisque l'homme a offensé Dieu; et en même temps c'est Dieu lui-même qui souffre , afin que comme F offense a été en quelque sorte infinie, les souffrances et la satisfaction soient aussi d'un mérite infini en sa personne. Voilà ce qui fait la nécessité des souffrances de Jésus- Christ, et ce qui marque bien aussi quelle est ia grièveté du péché. C'est pourquoi saint Jean Damascène dit (i), que si Dieu, en punition du péché, eût damné éternellement tous les hommes qui furent et qui seront jamais, sa justice n'auroit pas été si satisfaite qu'elle l'a été par l'incarnation et par la mort du Fils de Dieu , et ce n'est point là une hyperbole, ni une exagération ; c'est une vérité effective : car tous les tourmens de l'enfer ne sont point un paiement égal à celui de la mort de Jésus- Christ ; puisque comme Dieu il a satisfait suffisamment par sa mort, à la j ustice de Dieu, au lieu qu'une éternité de peines ne peut jamais satisfaire entièrement pour un seul péché mortel.
Or, cela étant, je dis maintenant qu'un des plus grands fruits que nous devions tirer de la méditation des souffrances de J. C, c'est de pleurer et de détester nos péchés qui lui ont
(i) Jwn Dumas, l. i. e, 5.
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tant coûté. Ce sont mes pe'che's, Seigneur, qui sont cause de cette couronne d'épines qui vous perce la tête, et de cette flagellation cruelle qui vous déchire tout le corps ; ce sont mes péchés qui vous ont mis dans l'état où vous êtes. C'est moi qui ai péché; c est moi qui ai fait tout le mal : je vous conjure que votre main se tourne contre moi (i). Prenez-moi et me jetez dans la mer y car je sais que cette grande tempête n'est arrivée qu'à cause de moi (2). C'étoit moi , Seigneur , qui méritois cette croix; c'étoit moi qui méritois les opprobres , les affronts et les outrages que vous avez soufferts pour moi.
Saint Bernard feint à ce sujet un exemple de cette sorte. J'étois , dit-il (3) , dans la place publique à jouer; cependant on prononçoit une sentence de mort contre moi dans le ca- Linet du roi , sans que j'en susse rien. Le fils unique du prince l'ayant appris , ôte aussitôt sa couronne de dessus sa tête, se dépouille de ses habits royaux, et sort revêtu d'un sac, les pieds nus, la tête couverte de cendre \ pleurant et gémissant de ce qu'on avoit condamné a mort un de ses serviteurs. Tout d'un coup je le vois passer en cet état, j'en demeure surpris, j'en demande le sujet, et on me répond qu'il va mourir pour me sauver la vie.
(i) Ego su» qui peccavi, ego inique egi : vertatur, obsecro , manus tua cootrà me. a. Reg. 24. 17.
(2) Tollite me , et mittite me in mare : scio enim quoaiàm propter me tempestas haec grandis venit. Jon. 1 u
(») Bern. Serm. 3. deKativ. Dom,
t. ir. 21
2l2 PART. IL TRAITÉ VII. CHAP. IV.
Que faut il que je fasse alors, continue le Saint , et qui est l'homme assez insensible et assez brutal pour continuer son jeu , et ne pas tout quitter pour accompagner du moins le fils du prince, et mêler ses larmes aux siennes ] C'est ainsi que par des considérations semblables , nous devons essayer dans l'oraison de nous exciter à pleurer et à regretter nos péchés qui ont été cause de la mort du Fils de Dieu. Aussi ce que S. Ignace (i) veut que nous demandions a Dieu dans les exercices de la passion, c'est d'avoir de la douleur , de l'indignation et de la confusion de ce que le souverain maître de toutes choses a tant souffert pour nos péchés. Or, ce qu'il marque pour le sujet de la demande , dans le préambule de chaque exercice , est précisément le fruit qu'il veut que nous en tirions. Cet exercice est extrêmement recommandé par les Saints , et il est bon de ne pas le négliger : car la pratique en est très-utile , tant pour ceux qui ne font que d'entrer dans la voie de Dieu , que pour ceux qui y sont déjà bien avancés. Premièrement il est très-propre à nous entretenir dans l'humilité ; la vue de nos péchés , accompagnée du regret de les avoir commis , étant un des plus puissans motifs que nous puissions avoir pour vivre toujours dans un grand mépris et dans une grande confusion de nous-mêmes. Celui qui songe qu'il avoit mérité l'enfer , pour avoir
(1) 5. Ignat, l. Exere. Splrlt.
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Offense son créateur et son maître, quels »f
jeste infinie de Dieu? En second lieu cet exercée nous donne une grande assurance
Une des choses qui doivent le plus nous as surer du pardon de nos péchés , c'est d'en avoir eu beaucoup de regret , de sorte que s! vous les regardez toujours avec douleur et avec confusion, Dieu les oubliera , et ne les regardera pas. C'est pourquoi David Xnt touche du regret des siens, disoit à Dieu afin
veux y,0", t,el3u,il « détournât les yeux . Je cannois bien mon iniquité , Seigneur et mon péché est toujours* devant moi (i). G est une remarque que fait saint Jérôme sur ces paroles du même Prophète : Détournez votre face de mes péchés, et £
Z e M ZqUltéS (2)- Si V0US avez «43 votre pèche devant vous, dit ce saint docteur Dieu ne aura point devant lui (3). En effet tjp a r'en 1ui <*lige plus Dieu à UôutS les yeux de nos péchés , que de voir que nous
avons un J?0™"» P°int' Ct ^nou. « avons un tres-grand repentir; et il n'y a rien aussz qui pmsse nous donner plus de côQ
^44 PART- lh TRA1TÉ VI1, CHAP* ly'
fiance et plus de joie a l'heure de la mort ; et par consécment il est à propos d'y pourvoir dès auparavant. De plus , cet exercice n'est pas seulement un remède pour les péchés passés , il est aussi un préservatif pour s'empêcher d'y retomher et d'en commettre d'autres : car celui qui s'entretient continuellement dans une très-vive douleur d'avoir offensé Dieu , est bien éloigné de l'offenser de nouveau. C'est encore un très-bon moyen pour consoler et pour rassurer ceux qui sont toujours dans l'inquiétude desavoir s'ils ont consenti ou non à quelque tentation , et qui sont agités de pareils scrupules. Car lorsqu'on s'exerce souvent à former des actes de contrition , à détester le péché, a faire une ferme résolution de mourir plutôt mille fois, que de commettre le moindre péché mortel, on peut se répondre de n'avoir pas consenti aux tentations dont on est en doute, n'étant pas facile que, sans le savoir, il échappe aucun consentement pour une chose dont on a tant d horreur. Enfin cet exercice est un exercice d'amour de Dieu ; car la véritable contrition venant d'amour de Dieu, et n'étant autre chose qu'une douleur très-sensible d avoir offensé un maître si bon , si aimable et si digne d'être servi , plus on aime Dieu, plus on a aussi de douleur de l'avoir offensé.
Saint Clément (i)dans le livre qu'on lui attribue , dit que toutes les fois que S. Pierre
(i) CUmens. Ub. a. recôgnitionum.
songeoit qu'il a voit renoncé Jésus-Christ il pleuroit si amèrement , que les larmes lui brûloient le visage , et lui avoient creusé les joues a la longue. Il dit aussi que ce souvenir le faisoit lever toutes les nuits au premier chant du coq, pour se mettre en prières; qu'il ne dormoit plus ensuite de toute la nuit , et qu'il pratiqua cette coutume toute sa vieAous devons tâcher d'imiter la douleur de ce grand Saint , et sans doute un des plus utiles exercices , dans l'oraison et hors de l'oraison , est de former de fréquens actes de contrition, en détestant le péché , en nous proposant fermement de mourir plutôt mille fois que de commettre un péché mortel , et en demandant instamment à Dieu qu'il nous retire à lui , plutôt que desouff.-ir que nous l'offensions. Ne permettez pas , Seigneur , que rien ne me sépare jamais de vous. Qu'ai-je affaire de la vie > si ce n'est pour vous servir ! je n'en veux que pour cela seul : retirez-moi à vous seul: retirez-moi a vous , ô mon Dieu , avant qu'il arrive que je vous offense.