CHAPITRE V
Que les tentations servent à nous faire mieux conîioître notre foiblesse } et a nous J aire recourir à Dieu,
La tentation porte encore un autre avantage avec elle; c'est qu'elle fait que l'on se connoît soi-même. Souvent nous ne nous connoissons pas nous-mêmes, dit Thomas à Kempis (i), mais la tentation nous découvre ce que nous sommes, et cette connoisnoissance de nous-mêmes est la pierre fondamentale de tout l'édifice spirituel , sans laquelle on ne sauroit rien bâtir qui soit de durée , et par le moyen de laquelle l'anie venant à mettre tout son appui en Dieu, en qui elle peut tout, est capable de s'élever jusqu'au comble de la perfection chrétienne. Ce que fait donc la tentation , c'est qu'elle nous ouvre les jeux sur notre foiblesse et notre ignorance; car avant cela, l'homme ne connoît point assez sa misère , et comme il ne Ta point encore éprouvée, il n'a pas aussi une assez basse opinion de lui-même. -Mais quand il voit par expérience que le moindre souffle le renverse, qu'il ne faut qu'un rien pour lui faire perdre courage, qu'une légère tentation le déconcerte et lui
(1) Imit. Christ. /. i. c. i3.
DES TENTATIONS. 3l
fait une plaie dangereuse , que le jugement et la fermeté l'abandonnent au besoin , et que les ténèbres l'environnent de toutes parts ; alors il commence a modérer sa présomption et sa vanité , à s'humilier, et à n'avoir de luimême que des sentimens conformes à sa bassesse. Si ce n'étoit la tentation , dit saint Grégoire (i), nous aurions trop bonne opinion de notre courage et de nos forces; mais quand il arrive une tentation, quand on se voit sur le point de tomber, et qu'il semble qu'on n'est plus qu'à deux doigts du naufrage, alors on reconnoît sincèrement sa foiblesse, et on entre dans de véritables sentimens d'humilité et d'abaissement. Aussi , l'Apôtre parlant de luimême : De peur } dit-il, que la grandeur des révélations que j'ai eues ne m 'élevât trop , V aiguillon de ma chair, ï ange de Satanl ma été donné pour me tourmenter (2).
Il s'ensuit de là un autre bien; c'est que la connoissancede notre foiblesse nous fait connoître le besoin que nous avons d'être secourus de Dieu , de recourir à lui dans la prière , et de nous attacher à lui uniquement, suivant ces paroles duPsalmiste '.Mon âmes1 est attachée à vous ; il ni est avantageux d'être attaché à Dieu (3). De même qu'une mère
(1) Greg. I. 23. Mor. c. 17.
(2) Ne magnitudino revelationum extollat me , datus est mihi stimulus carnis meae , angélus Satanae ; qui me colaphizet. 2. Cor. \i. 7
(3) Adhaesit aoima mea post te... Mihi autem adherere Deo bonum est. Ps. 6s. 9. et 72. 28.
qui veut que son enfant n'aille qu'à elle , lui fait peur de tout le monde, afin que cela l'oblige à se rejeter entre ses bras ; de même le Seigneur permet que le démon nous épouvante par le moyen des tentations , afin que cela nous fasse revenir plus promptement à notre Père céleste. Il s'éloigne de nous pour un peu de temps , dit Gerson , comme l'aigle qui s'éloigne de ses petits , pour les exciter à, voler à elle , comme une mère qui laisse son fils pour un moment , afin qu'il crie plus fortement après elle, qu'il la cherche avec plus de soin, qu'il l'embrasse plus étroitement après l'avoir trouvée , et qu'elle le caresse aussi plus tendrement qu'à l'ordinaire (i). Saint Bernard dit (2) que quand Dieu semble s'éloigner quelquefois de nous, c'est afin que nous le rappelions avec plus d'empressement, et que nous fassions plus d'effort pour le retenir. C'est ainsi qu'étant avec les deux disciples qui alloient à Emmaiis , il feint de vouloir les quitter, et d'être obligé de passer outre, afin qu'ils le pressent davantage de s'arrêter avec eux, et qu'ils lui disent : Demeurez avec nous; car il se fait tard , et le jour commence déjà à tomber (3).
(1) Ut provocet sicut aquila pullos ad volandum , ut mater filium ad horam relinquit, quô instantiùs ille clamet , accuratiùs qurerat, arctiiis stringat, et iila vicissim blandiatur suavui^. Gers, de inst. T/:co(og. prat consid. vel. indust.arl.6.
Cs] ficrn. sirm. -\. sup* Canlicu.
(-) Mane nobiscum , Domine, qiioniàm advesperascit , et icclinata est jam dies. Luc, 24. 29.
Il arrive encore par ce moyen, que voyant le besoin que nous avons du secours de Dieu, nous en faisons aussi plus d'estime. C'est aussi ce qui fait dire à saint Grégoire ( i ), qu'il nous est utile que Dieu retire quelquefois sa main de nous, parce que s'il ne nous abandonnoit jamais , nous pourrions faire moins de cas de sa protection, et la croire moins nécessaire qu'elle n'est ; au lieu que quand il nous quitte pour quelque temps , et qu'ensuite il nous tend la main au moment que nous étions près de tomber, nous concevons beaucoup mieux alors le prix de ses grâces. Quand on songe que sans lui on étoit perdu : Pour peu que le Seigneur eût tardé à me secourir, mon ame seroit descendue aux enfers (2) ; on a alors unereconnoissance bien plus vive de ses faveurs, et on entre dans de bien plus profonds Sentimensde sa misérirorde et dp sa bon lé.
En quelque temps que je 'vous appelle , je connois aussitôt que vous êtes mon Dieu (3) , par le secours que vous me donnez.Dès qu'on a recours à Dieu dans la tentation , on en reçoit du secours , on éprouve la fidélité de Dieu à nous assister dans le temps de la nécessitent cette épreuve fait que le regardant alors plus particulièrement comme notre père et notre défenseur, on s'enflamme davantage
(1) Greg. I. a3. Mor. c. 19.
(2) Nisi quia Dominus adjuvit me, paulô minus habitâsset in inl'emo anima mea. Ps. 90. 17.
(3) In quâcumqucdie invocaverote, ecce cognoviquoniam
Deusmeus es. Ps. 55. 10.
en son amour , et on se répand en ses louanges , comme firent les enfans d'Israël, lorsqu'ils virent périr dans les flots de la mer rouge , leurs ennemis qui les poursuivoient ? Un autre bien que produit encore la tentation , c'est qu'elle apprend a l'homme a ne s'attribuer aucun avantage à lui-même, mais à rapporter tout a Dieu, et à lui donner la gloire de tout; et ce bien-là est d'autant plus grand, que c'est aussi un remède très-efficace contre les tentations , et un moyen très-propre pour obtenir de nouvelles grâces de Dieu.