‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 41 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du sentiment de F amour de Dieu.

Le troisième sentiment auquel nous devons nous exciter par la considération des souffrances de Jésus-Christ , est l'amour de Dieu. Rien ne porte davantage a aimer que de voir qu'on est aimé; rien n'attache et ne lie si

fortement : et cela étant., c'est ici que l'ame considérant à loisir l'extrême amour que Jésus-Christ lui a fait paroître dans sa passion, doit par-là s'enflammer d'amour et de reconnoissance envers celui qui l'a aimée si tendrement. C'est en quoi a paru la charité de Dieu envers nous, dit S. Jean, d'avoir envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui(i) S. Luc parlant de ce qui se passa dans la transfiguration de notre Seigneur , lorsqu'Elie et Moïse parurent à ses côtés , appelle sa passion un excès d'amour. Ils s entretenoient , dit-il, avec lui , et parlaient de ï excès quil devoit accomplir en Jérusalem (2). Et sans doute c'est avec beaucoup de raison qu'il appelle la mort du Fils de Dieu un excès d'amour. Premièrement, parce qu'il mourut pour ses ennemis. // ny a point de plus grande marque aV amour , dit le Sauveur du monde , que de donner sa vie pour ses amis (3). Mais l'amour de ce divin Sauveur va encore plus loin; il va jusqu'à donner la sienne pour ses ennemis: Et cest en cela , dit saint Paul , que Dieu fait éclater sa charité envers nous , que J. C. soit mort pour nous lorsque nous étions encore pécheurs (4). En second lieu , cette mort est

(1) In hoc apparuit caritas Dei in nobis, quoniàm filium suum unigenituru misit Deus in mundum, ut vivamus pet eum. 1. Joan. 4» 9.

(7) Dicebant excelsum ejus, queni completurus erat in Jérusalem. Luc. 9. Si.

(3) Majorem bàc dilectionem nemo babet, ut anima in suam ponat quis pro amicis suis. Joan. i5. i3.

(4) Commendat autem Deus caritatemsuamin nobis, quo-

appelée justement excès d'amour, parce qu'à la rigueur une seule des gouttes du sang que Jésus-Christ répandit à sa circoncision , et une seule des gouttes de sueur qu'il versa dans le jardin , enfin la moindre chose qu'il eût faite pour nous racheter , suffisoit pour la rédemption du monde , et pour celle de mille mondes, comme disent les Saints, puisqu'étant Dieu il ne pou voit rien faire par conséquent , qui ne fût d'un prix et d'un mérite infini. Cependant sa bonté infinie ne se contenta pas de ce qui pouvoit suffire; et il voulut donnerlibéralementpour nous jusqu'à la dernière goutte de son sang. L'Apôtre parlant de cet amour , l'appelle un trop grand amour : A cause , dit-il, du trop grand amour dont il nous a aimés (i). En effet , cet amour excède infiniment tout ce qu'on peut en dire, et tout cequ'onpeutenpenser.LeprophèteZacharie, père de saint Jean-Baptiste, parlantde la grâce que Dieu étoit sur le point de faire au genre humain en la personne de Jésus-Christ, ne se contente pas de dire que c'est une grâce qui part de la miséricorde de Dieu : il dit qu'elle part des entrailles de sa miséricorde, dans les* quelles il lui a plu de nous visiter (2).

Qui pourra s'empêcher d'aimer celui qui Fa tant aimé ? Aimons donc Dieu > dit saint

niàm cùmadhùc peccatores essetous, Christus pro nobis mortuus est. Rom. 5. 8. 9.

(1) Propter niuiiam caritatem suam quâ dilexit nos. Ephes. 2. 4.

(aj Per viscera misericordiae , in quibas visitavit nos oriens ex alto. Luc. 1. 78.

2 4$ PART« U- TRAITÉ VII. CHAP. y.

Jean , car Dieu nous a aimés le premier (i) : Rendons-lui la pareille : répondons à ses bontés et à sa tendresse , et tâchons de lui témoigner notre amour comme il nous a témoigné le sien. Il nous Ta témoigné par des preuves effectives et en même temps très-difficiles. C'est à quoi on connoît l'amour ; et c'est ce qui a fait dire a saint Ambroise : Je dois donc davantage, Seigneur, a votre passion , par laquelle vous m'avez racheté , qu'à votre toute-puissance, par laquelle vous m'avez créé(2). Car quelque grand que fût le bienfait de la création , il ne vous a rien coûté; vous n'avez eu qu'à parler : Vous avez dit, et tout a été fait ; vous avez commandé ' } et tout a été créé (3). Mais il n'en a pas été de même de la rédemption du genre humain ; elle vous a coûté mille affronts, mille opprobres, mille souffrances; elle vous a enfin coûté jusqu'à la dernière goutte de votre sang. Répondons a de si grands effets par d'autres effets ; et comme dit saint Jean : Aimons Dieu^ mes chers en fans , non pas , en paroles et de la langue , mais en effet et en vérité (4)« C'est en voulant être méprisé pour l'amour de nous , que le Fils de

(i) Nos ergô diligamus Deum , quoniàm Deus prior dilexit dos. î . Joan 4* 19.

(2) Plus igitur, Domine Jesu, injuriis tuis debeo , quôd redemptus sum, quàm operibus , quôd creatus sum. Amb. I. 2. sup. Luc.

(5) lpse dixit, et facta sunt : ipse mandavit, et creata sunt. Ps 148. 5.

(4) FUioli mei , non diligamns verbo, neqaelinguâ, sed opère et veritate. 1. Joan. 5. 18.

DES BIFJTfi v>UE NOUS POSSEDONS EN J. C. 24Q

Dieu nous a montré qu'il nous aimoit : montrons-lui que nous l'aimons , en recherchant d'être méprisés pour l'amour de lui, et en nous réjouissant , quand il se présente quelque occasion de l'être. Il nous a montré son amour, en s'offrant entièrement pour nous en sacrifice au Père éternel : montrons-lui le nôtre en nous offrant entièrement à lui , en nous abandonnant tout à lui , en remettant toutà-fait notre cœur entre ses mains , afin qu'il dispose de nous en toutes choses selon sa divine volonté. C'est à cela qu'on connoît véritablement l'amour , et non pas à dire de bouche : Seigneur, je vous aime : et c'est dans ce sens que les saints Pères interprètent ces paroles de l'Apôtre : La patience rend les œuvres parfaites (i). Car celui qui embrasse les peines , les humiliations et les mortifications avec joie pour l'amour d'un autre, marque bien que son amour est effectif et véritable, puisqu'il ne se dément point dans les temps fâcheux , qui sont les temps où l'on connoît ceux dont on est véritablement aimé.

Voila donc encore un des principaux fruits que nous devons essayer de tirer de la méditation sur la passion de Jésus- Christ ; et pour cet effet , il faut nous exercer souvent dans l'oraison à former les actes d'amour que nous Tenons de marquer. Surtout attachons-nous à nous y offrir à Dieu de tout notre cœur , afin qu'il fasse de nous tout ce

(1) Patientia autem opus perfectum habet. Jac, 1.4»

ZSO PART. II. TRAITÉ VU. CHAP. yi.

qu'il voudra, et quand, et comment il voudra- Ensuite venant au détail des choses pénibles et des occasions difficiles qui peuvent se présenter , ne laissons rien passer sur quoi nous ne formions des actes et des résolutions d'un entier abandonnèrent à sa sainte volonté; car cet exercice est d'une très-grande utilité ; il mène à une grande perfection, et fait voir un cœur bien pénétré de l'amour de Dieu.

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