CHAPITRE VI
Du sentiment de reconnaissance envers Dieu,
Le quatrième sentiment auquel nous devons nous exercer en méditant sur les mystères de la passion , consiste en reconnoissance et en action de grâce envers Dieu, Notre esprit peut-il penser , dit saint Augustin, notre bouche peut-elle proférer, notre plume peut-elle écrire quelque chose de meilleur que ces paroles : Grâces à Dieu? On ne peut ni rien dire de plus court , ni rien entendre de plus agréable, ni rien concevoir de plus élevé , ni rien faire de plus utile (i). Dieu lui-même a toujours pris tant de plaisir Il la reconnoissance et aux actions de grâces des hommes, que dès qu'il avoit fait quelque
(i) Quid meliùs et animo geramus, et ore proferamus , et calamo exprimamus, quàm Deo gratias? Hoc nec dici bre- ▼iùs, Dec audiri laetiùs , nec intelligi grandiùs , nec agi fructuosiùs potest. August. Epist. 77.
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faveur extraordinaire à son peuple, il vouloit qu'on lui en chantât aussitôt un cantique de louange. Immolez à Dieu un sacrifice de louange (i) ; et l'Ecriture-sainte est pleine des cantiques que les patriarches et les enfans d'Israël ont chanté après quelque bienfait signalé. S. Jérôme dit (a) que c'étoit une tradition parmi les Hébreux, que la maladie dont le roi Ezéchias pensa mourir, lui avoit été envoyée, en punition de ce qu'après avoir été délivré miraculeusement des Assyriens , par la main de l'ange du Seigneur, qui en tua cent quatre-vingt mille en une nuit, il n'en avoit point rendu grâces à Dieu par un cantique de louange. Et S. Augustin parlant des dix lépreux qui furent guéris par Jésus-Christ, remarque (3) que le Sauveur du monde loua la reconnoissance de celui qui vint le remercier de sa guénson, etbiâma l'ingratitude des autres. 2Vy en a-t-il pas eu dix de purifiés? dit-il : où sont les neuf autres? Il ne s'est trouvé que cet étranger , qui est revenu pour rendre gloire à Dieu (4). Ne soyons point ingrats comme eux aux bienfaits que nous avons reçus de la main de Dieu ; et moins encore au plus grand de ses bienfaits , qui est de s'être fait homme , et d'être mort pour nous
(1) Immola Deo sacrificium iaudis. Ps. 4g. i4« (a) Hieron l.x.sup. Isai. c 3g. in illud : iEgrotavit Ezéchias ad mortem. 4- Reg ■ 20. i- et Isai. 38. 1.
(3) Aug, serm. 10. deverb. Apost.
(4) Noone decem mundati sunt ? et novem ubi sunt ? Non est inventus qui rediret , et daret gloriam Deo , nisi hic alienigena. Luc. 17. 17. 18.
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sur une croix. N'oubliez pas } dit le Sage , la
grâce que vous a faite celui qui a répondu pour vous; car il a donné so?itame pour vous (i). Jésus-Christ a répondu et payé pour nous; il lui en a coûté la vie : il est juste que nous avons une extrême reconnoissance d'un si grand bienfait, et que rien ne nous le fasse jamais oublier.
S. Thomas (a), parlant delà gratitude, dit qu'elle opère de trois manières. La première consiste à faire dans le fond de son cœur toute l'estime qu'on doit du bienfait qu'on a reçu et à en savoir gré à celui dont on l'a reçu* la seconde, à l'en remercier de paroles fet la troisième , a lui rendre la pareille, selon son pouvoir. Exerçons-nous sur tous les mystères de la passion , à former en nous ces trois actes de reconnoissance. Appliquons-nous premièrement à produire dans notre cœur de grands sentimens d'estime, pour tant de bienfaits que renferme chaque mystère ; et examinant en détail toutes les grâces que nous en avons reçues, et que nous en recevrons jamais, excitons-nous par cette considération a ressentir plus vivement l'obligation ou elles nous mettent deservii Dieu éternellement de toutes nos forces. Attachons-nous ensuite à le louer et à le glorifier de bouche,selon ces paroles de S.Paul: Offrons donc toujours à Dieu par lui une hostie de louange > c'est-à-dire , le fruit des
(i) Gratiam fidejossoria toi ne obliviscaris : dédit enim pro te animam suam. Eccti. 29. 10.
(a) S. Thom. 2. 2, 7. 107. art. 8.
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/<^n?5 qui confessent son nôm(i); et souhaitons que tout V univers nous aide a lui rendre grâce. Enfin, tâchons de répondre par nos actions a tant de bienfaits ; et pour cela, abandonnons-nous entièrement a lui, comme nous le disions dans le chapitre précédent , et offrons-lui tout ce que nous sommes. ■
SaintBei nardditqu'à chaque mysterequ on médite,ilfaut s'imaginerqueJésus-Chnst nous dit les mêmes paroles qu'il aditesases apôtres après leur avoir lavé les pieds : Savez-vous ce Le foi fait pour vous (2) ? savez-vous ce que c'est que ce mystère? savez-vous ce que c est mie la srâce de la création , que celle de la rédemption, que celle delà vocation? Hélas que noussommeséloignésdeconnoitrecequeDieu a fait pour nous ! Car si je concevais bien , o mon Dieu , que vous vous êtes fait homme, et nue vous êtes mort en croix pour 1 amour Te moi , il ne me faudroit point d autre considération que celle-là, pour vous donner tout mon cœur , et pour m'absorberons votre amour; et ceseroitlaune reconnoissance telle qu'un véritable chrétien devroit avoir.
Saint Chrystôme remarque (3) a ce sujet une chose qui peut être d'une tres-grandeutilité. H dit qu'il est d'unbon serviteur de faire autant de cas des grâces que son maître luifait
/ * P.r inmim ergô offeramus hostiam laudis semper De(o! M 'JfiZéÏÏ**** confitentium .oa..m ejus,
'^'Scitisquidfeccrim vobis? Joan, i3. 1». (3 Ub. a. decompunct. cord.
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en commun, et d'en avoir autant de ressentiment que si elles n'étoient faites qu'a lui seul et qu'il fût chargé lui seul de l'obligation et de la reconnoissance. C'est ainsiqu'en usoitl' Apôtre, lorsqu'il disoit : Celui qui nia aimé jus* quà se livrer lui-même pour moi (i). Et c'est avec raison qu'il le disoit, continue ce saint docteur, et que chacun peut le dire aussi, puisque chacun tire autant d'avantage de la mort de Jésus-Christ, que s'il n'étoit mort que pour lui seul. De même que la lumière du soleil m'éclaire autant quesi ellen'éclairoitque moi, et que l'avantage que j'en tire, bien loin de diminuer en se communiquant aux autres augmente, au contraire, parce qu'en les éclairant aussi,elle leur donne le moyen de m'aider et de me secourir dans l'occasion : de même l'incarnation et la mort duFils deDieu mesont aussi utiles , que s'il ne s'étoit fait homme , et n'étoit mort que pour moi .L'avantage queles autres en retirent aussi bien que moi, ne diminue rien de celuique j'en reçois; il l'augmente, au contraire, parce qu'il fait qu'ils m'animent et qu'ils m'aident à mériter lagloirealaquelle j'aspire. De plus, l'amour de Dieu est aussi grand pour chacun de nous en particulier, que si Dieu n'aimoit rien autre chose-etquant à la volonté et à l'amour de Jésus-Christ , il étoit aussi disposé à souffrir pour un seul homme , s'il en eût été besoin , que pour tous
(■) Qui dilexit me , et tradidit semetipsum propter me.
Gai.
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les hommes : il n'auroit pas refusé, dit saint Clirysostôme(i),de faire pour un seul ce qu'il a fait pour tous ensemble. Il est encore vrai outre cela, que Dieu s'est souvenu particulièrement de moi , qu'il m'a eu présent devant les yeux, en se faisant homme et en mourant sur la croix, qu'il m'a aimé avec une charité perpétuelle (2) , comme il le dit lui-même par la bouche de Jérémie, et qu'enfin il s'est livré volontairement a la mort , pour me racheter la vie. Ainsi chacun doit regarderies bienfaits de Dieu, comme si Dieu n'a voit rien fait que pour lui, regarder l'amour d'où ils partent, comme si Dieu n'avoit aimé que lui seul , et dire avec saint Paul : Celui qui m'a aimé , et qui s" est livré à la mort pour moi. Quand on considérera tout cela de cette manière, ilsera impossible de ne pas se sentir excité à de grandssentimensdereconnoissanceetd'amour envers ce divin Sauveur , qui nous a toujours aimés avec une charité perpétuelle.
Les Saints (3) ajoutent encore que si Dieu exige de nous que nous lui rendions grâces de ses bienfaits , ce n'est pas qu'il ait besoin de notre reconnoissance ; c'est seulement qu'il veut que par-là nous nous rendions dignes de recevoir de nouvelles grâces.L'ingratitude,dit Saint Bernard , est un vent qui tarit et qui dessèche la source de la miséricorde de Dieu, et qui bouche le canal de ses grâces (4) ; et
(1) Chrys. in ep. ad Gai. 2.
(2) In caritate perpétua dilexi te # Jercm. 3i. 3.
(3) Chrys. hom. 25. in Gen. Prosp. de ingrat, e. 29.
(4) Ingratitodo est ventus urens fontem pietatis, exsiccans
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comme Dieu prive de ses bienfaits les hommes qui sont assez ingrats pour les oublier , aussi il en comble ceux qui les reconnoissent , et qui lui en rendent les actions de grâces convenables. La mer qui est la source de toutes les eaux, rend aux fleuves toutes celles quelle en reçoit; et Dieu qui est la source de tous les dons et de toutes les grâces que nous possédons, nous rend ces mêmes dons et ces mêmes grâces avec usure , lorsque par une fidèle reconnoissance nous lui rendons ce que nous tenons de lui.