‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 43 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des sentimens d'admiration et d'espérance.

L'admiration est le cinquième sentiment dans lequel on peut s'exercer en méditant sur les mystères de la passion ; et on peut l'exciter en soi en admirant, par exemple, que Dieu souffre et meurt , lui qui est impassible et immortel ; qu'il souffre et qu'il meurt pour ceux même qui le font mourir , et qui étoient si indignes de toutes sortes de grâces, et qu'il souffre plus que personne n'a jamais souffert. On peut encore s'occuper à admirer l'excès de son amour et de sa bonté pour les hommes ; les richesses de sa sagesse infinie et la profondeur de ses conseils , d'avoir choisi un moyen si propre au salut

rorem misericordise, et gratiae fluenta non recipiens. Bern. in Cant. scrm. 5i. n. 7. serm. 1. in e. jtjun. tt contra vit. pcs. ingrat»

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du genre humain , et si convenable en même temps à sa miséricorde et a sa justice. Et sans doute c'est une espèce d'oraison très-sainte, de s'entretenir dans la considération de tant de merveilles , qui éclatent dans l'accomplissement de la rédemption du monde, de les bien examiner, et de se remplir d'étonnement, de ce que Dieu s'est porté à de si grands excès de bonté et d'amour, pour des créatures si indignes et si ingrates. C'est même une sorte de contemplation très-sublime, d'êtreabsorbé dans l'admiration des œuvres de Dieu. Or , cette admiration augmente a mesure qu'on les connoît et qu'on les approfondit davantage: outre cela elle renferme en soi un grand amour de Dieu, et unegrandereconnoissance de ses bienfaits; de sorte que, comm e c'est un sentiment dont on peut tirer degrands fruits, il faut aussi s'exercer souvent à en produire des actes.EnplusieursPsaumes,le texte hébreu met à la fin des versets la parole Selà , qui marque qu'il faut y faire une pause , pour se donner le loisir d'en pénétrer et d'en admirer lesens;et celanous apprendaussi, quequand nous méditons sur les mystères , il faut les examiner à loisir et se donner le temps d'en admirer les merveilles.

Le sixième sentiment que nous pouvons exciter en nous par la méditation de la passion , est une vive espérance et une ferme confiance en Dieu , fondée sur ce qu'il a fait pour nous, quoique nous ne le méritassions

pas , et que même nous nous en fussions rendus indignes. Car quand on fait une profonde réflexion la -dessus et sur le désir ardent que Jésus-Christ a eu de notre salut , dont la soif la pressé jusque sur la croix , on.se porte aisément a espérer de la bonté et de la miséricorde de Dieu , qu'il nous donnera libéralement tout ce qui nous est nécessaire pour nous sauver. Celui qui lia pas épargné son propre fils , mais qu'il Ta licré pour nous , ne nous a-t'il pas aussi donné toutes choses avec lui (i) ? dit l'Apôtre. Que si lorsque nous étions ennemis de Dieu , nous lui avons été réconciliés par la mort de son Fils , nous serons encore bien plutôt sauvés par sa vie , "maintenant que nous sommes réconciliés (2). Ce raisonnement est digne de remarque , et nous pouvons y trouver un grand sujet de consolation. En effet, si Dieu nous aregardés avec des jeux de miséricorde, lorsque nous étions encore ses ennemis, et que nos offenses dévoient attirer sa haine, et s'il a bien voulu qu'il lui en ait tant coûté pour nous réconci» lier à lui , comment nous regardera-t-il maintenant que la réconciliation est faite , et que nous ne lui pouvons plus rien coûter ] Celui qui nous a aimés, lorsque nous étions encore tout défigurés par le péché, comment pour-

(1) Qui etiàm proprio fîlio suo non pepercit , sed pro nobis Omnibus tradidit illum : quomodô non etiàm cum illo nobis omnia donavit? Rom 8. 5â.

(2) Si enim cùm inimici essemus, réconciliât! sumus Deo per mortem filii ejus ; multô magis reconciliati , salvi erimus in vità ipsius. Rom, 5. 10.

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roit-il ne nous pas aimer, à présent qu'il nous a lavés avec son sang précieux ? Et si lorsque nous fuyions de lui , et que nous résistions à ses inspirations, il n'a pas laissé de nous chercher et de nous inviter, et s'il n'a point eu de repos qu'il ne nous ait menés en sa maison comment pour roit-il nous oublier et nous abandonner après nous y avoir fait venir ?

Il nous sera encore d'un grand secours pour nous exciter à une sainte confiance , de nous arrêter a considérer la miséricorde infi. nie de Dieu, telle que l'Eglise la conçoit, quand elle lui adresse ces paroles : Seigneur de qui le propre est d'être toujours miséria cordieuoc, et de pardonner (i) .11 est vrai que Dieu est juste, aussi bien que miséricordieux, et que sa justice est aussi grande en lui que sa miséricorde : car en Dieu tout est égal ; mais les marques de sa miséricorde sont bien plus grandes et plus fréquentes que celles de sa justice. Le Seigneur est doux à tout le monde, dit David , et ses miséricordes surpassent toutes ses autres œuvres (2). Il semble que la miséricorde lui appartienne plus proprement qu'aucun autre attribut; de sorte qu'elle est même appelée par excellence, l'œuvre de Dieu , et que St. Paul dit que Dieu est riche en miséricorde (3) : Ce n'est pas qu'il ne soit riche en tout; mais c'est une façon déparier,

(1) Deus, cni proprium est misereri semper et parcere. (a) Suavis Dominus universis, et miserationes ejus super omnia opéra ejus. Ps. 144.

(3) Deus autem , qui dives est iu misericordiâ/JE/?A«. 2.4,

pour exprimer que c'est en cela particulièrement qu'il fait le plus paroître sa richesse , comme quand on dit qu'un homme est riche en meubles, en tableaux, en pierreries.

L'Eglise reconnoît aussi cette vérité, lorsqu'elle dit à Dieu : que c'est à pardonner et a être miséricordieux, qu'il fait principalement éclater sa toute-puissance (i). En effet, c'est en cela qu'il semble mettre sa gloire , comme si , par exemple , un prince trèsaccompli en toutes choses, prenoit principalement plaisir a faire paroître ou sa valeur , ou sa libéralité, ou quelque autre vertu particulière.

Saint Bernard dit (2) qu'il est naturel à Dieu de faire miséricorde , que les grâces et les bienfaits découlent naturellement de ses mains , et qu'il n'a pas besoin de nos mérites ,' pour user de miséricorde envers nous ; mais que de punir, c'est une chose qui lui est comme étrangère , parce qu'il faut pour cela que nous Yy provoquions , et que nous l'y contraignions par nos péchés. De même que le propre de l'abeille est de faire le miel, et qu'elle ne pique que quand on l'irrite; ainsi le propre de Dieu est défaire des grâces; et il ne punit que quand les hommes l'irritent, et l'y contraignent en quelque sorte par leurs crimes ; encore ne laisse-t-il pas de faire toujours paroître sa miséricorde, parla

(1) Deus qui onmipotentiam taam parcendo maiimè et miserando manifestas, (a) Bern. term, 5. de Natlv. Dom,

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douleur qu'il a d'être oblige de les châtier. Il ue prit la résolution d'envoyer le déluge, que quand il vit que la méchanceté des hommes ne se dounoit plus de bornes , et qu'elle alloit toujours en augmentant. Il voulut at- I tendre à l'extrémité pour les punir; et alors j touché d'une profonde douleur: J'ôterai, ditil, de dessus la face de la terre V homme que j fai créé (i). Ces paroles font bien voir que ce j n'est qu'avec un extrême regret qu'il se porte j à perdre les hommes. L'Evangile ue nous ap* prend-il pas aussi que quand Jésus-Christ annonça la ruine de Jérusalem , il pleura sur. S cette ville en la voyant (2) ] Et le Seigneur fi ne dit-il pas lui-même danslsaïe : Hélas\, j'aurai enfin satisfaction de mes ennemis 3 et je \ me serai vengé d'eux (3) ! Il parle en cet en- |! droit comme un juge pitoyable , qui ne pou- I vant s'empêcher de condamner un criminel j à mort, en signe l'arrêt en pleurant. Mais sa tendresse pour nous ne s'arrête pas encore là : il nous montre sa miséricorde infinie et l'envie qu'il a de notre salut, jusque dans les menaces qu'il nous fait ; et c'est ce que remarque saint Chrysostôme(4)sur ces paroles du Prophète royal : Si vous ne vous convertissez , il a bandé son arc; il le tient prêt , et

(1) Tactus dolore cordis intriosecùs : Delebo, inquit , ho* nainem quem creavi, à facie terrae. Gen. 6. 6. <-. (9) Videns civitatem flevit super illam. Lue. 19. 4r-

(3) Heu consolabor super hostibus meis , et vindicabor de inimicis meis Jsai. 1.24.

(4) Çhrysost. in illud : Nisi conversi fueritis, arcum suum tetendit , et paravit illura. Et in eo paravit vasa mortis, sagittassuas ardentibus effecit. Ps, 7. i3. 14.

Oloi PART. II. TRAITÉ VU. CHÀP. \ia.

il y a préparé des traits qui portent la mort. Il a rendu ses flèches ardentes. C'est une grande bonté, dit-il, et une grande clémence que celle de Dieu , de nous menacer de la sorte avec un arc , et de vouloir nous épouvanter par la crainte du châtiment, afin que nous tâchi ons de Y éviter : il en use comme les pères, qui aimant extrêmement leurs enfans, leur font voir beaucoup de colère dans leurs paroles , afin que la seule crainte les corrige, et qu'il ne soit pas nécessaire d'en venir au châtiment. De plus , remarque ce saint docteur, l'épée blesse de près; et pour faire qu'elle «il son effet, il ne faut que la tirer , et pousser le coup; mais la flèche frappe de loin ; et pour blesser avec un arc, il faut le bander, tirer les flèches du carquois , les mettre sur la corde; et tout cela ne se fait qu'avec du temps et du bruit. Aussi Dieu, continue ce Père, ne nous menace avec un arc , qu'afin que nous ayons le temps d'éviter le châtiment, suivant ces paroles du Prophète: Vous avez donné une marque à ceux qui vous craignent, afin qu ils fuient de devant votre arc, et que ceux que vous aimez soient déli" vrés (i). Quand il voulut détruire le monde par le déluge, il l'annonça cent ans auparavant, pour donner le temps aux hommes de penser a eux, et de pourvoir à leur sûreté. Enfin il est tout rempli d'amour pour eux , et

(i) Dedisti metuentibus te sigoificaticmena , ut fugiant à îacie arcûs etliberentur dilecti tui. Ps. 5g, 6,

il fait tout ce qu'il peut, pour n'être point obligé de les châtier. Le même Saint pailant de la malédiction que Dieu donna au serpent qui a voit séduit Eve : Admirez , dit-il, la miséricorde de Dieu ; de même qu'un père qui trouve l'épée dont on vient de tuer son fils ne se contente pas de venger sa mort sur son assassin , mais qu'il prendl'épée , et la rompt en mille pièces ; de même Dieu s'en prend aussi au serpeut, comme à l'instrument de la malice du démon, et le condamne à une punition perpétuelle. Dieu ne veut point la mort du pécheur, et il n'est pas bien-aise de perdre les hommes; car si cela étoit, vou&Vaî avez donné assez d'occasions de vous perdre; et combien y auroit-il que vous seriez en enfer si vous étiez mort la première fois que vous êtes tombé en péché mortel ? mais sa bonté infinie n'a pas voulu permettre à la mort et au démon de vous enlever. Est-ce que je veux quel impie meure, dit le Seigneur, et non pas plutôt au il se détourne de ses voies, et quil vive ( i ) ? Il vous a acheté trop cher, pour vouloir vous perdre : vous lui avez coûté son sang et sa vie; et cJest un prix infini, qu'il voudroit bien qu'il ne fût pas inutile. Il veut , au contraire, comme dit l'Apôtre, que tous les hommes soient sauvés , et parviennent à la connoissance de la vérité 0)«

(1) Nùmquid voluntatis meae est mors impii , dicit Dominus Deus, et non ut convertatur à viis suis, et vivat l Ezech. 18 a3.

(2) Qui omnes homines vult salvos fieri , et ad agnitionem veritatis venire. i. 77m. 2.4.

Ces sortes de considérations, avec tant d'autres que l'Ecriture et les Pères peuvent nousfournir, celles sur-tout que l'onpeuttirer de la passion et des mérites de Jésus-Christ , doivent servir à produire en nous une sainte confiance en la miséricorde de Dieu.

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