CHAPITRE VIII
De F Imitation de Jésus -Chrisî , qui est le principal finit que nous devons tirer de lu méditation de sa vie et de ses souffrances,
LW-i atiox des vertus de Jésus-Christ est en dernier lieu ce que nous devons nous proposer dans la méditation de sa passion, et le fruit que nous devons essayer d'en tirer. Le Fils de Dieu, disent les Saints, est venu au monde principalementpourdeuxchoses.Lapremière, pour nous racheter par sa mortet par ses souffrances; la seconde, pour nous donner un parfait modèle de tontes les vertus, et nousporter par son exemple à les pratiquer. C'estpourquoi dans la dernière cène, après qu'il se fut abaissé a cet excès d'humilité , de se mettre à genoux devant ses disciples, et de leur laver les pieds,, il leur dit aussitôt : Je vous ai donné ï exemple y afin que vous fassiez comme je vous ai fait (i). Or, ce qu'il nous marqua
(1) Exemplum enim dedi vobis, ut quemadmodùm ego feci vobis , ità et vos faciatis. Joan, i3. i5,
alors , que nous devions faire à son imitation , doit s'entendre de toutes ses autres actions. C'est ce que nous enseigne saint Pierre, lorsqu'il dit : Jésus-Christ est mort pour nous > ojous laissant un exemple, ufin que vous suiviez ses traces (i). Et c'est ce qui a fait dire à saint Augustin, que la croix de Jésus. Christ n'est pas seulement le lit où il meurt , mais qu'elle est aussi la chaire d'oùilnousenseigne ce que nous devons faire a son exemple (2). Car quoique toute sa vie ait été un parfait modèle de vertu , il semble que toutes celles qu'il nous avoit enseignées pendant sa vie , par ses actions et par ses paroles , il ait voulu les rassembler dans sa passion , et les y faire paroître dans le souverain degré : de sorte que ce que nous devons tâcher de tirer de la méditation de ses souffrances , c'est un désir ardent d'imiter ses vertus. Pour cet effet, il faut s'appliquer à examiner a loisir chaque vertu séparément , s'exercer a en former un extrême désir dans son cœur , faire une ferme et constante résolution de la pratiquer , et concevoir une sainte aversion et une sainte horreur pour le vice qui lui est opposé. En considérant, par exemple, l'humilité de Jésus- Christ , qui étant Dieu , s'est soumis volontairement aux mépris et à l'opprobre des hommes , il faut se remplir de mépris pour
('.) Christus passus est pro nobis , voIjîs relinquens excmplum , ut sequamini vestigia ejus. i. Pet. •>.. 21.
(2) Crux Christi non solùm est lectulus morientis, sed c cathedra docentis. Aug% Orat. 119. in Joan.
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soi-même, souhaiter de tout son cœur de ne recevoir jamais des hommes aucune marque d'honneur , d'estime et de préférence, et se proposer non-seulement de souffrir avec soumission toutes sortes d'affronts et d'injures, mais de les regarder même avec joie , comme une occasion de ressembler en quelque chose à Jésus-Christ. Il faut de même, en considérant la patience du Fils de Dieu , former la résolution de recevoir de bon cœur toutes les choses fâcheuses qui pourront arriver, souhaiter que les occasions s'en présentent, et les demander à Dieu, afin que nous soyons vrais imitateurs de son Fils. Je ne veux point, Seigneur, disoit saint Bonaventure, vivre sans quelque douleur et sans quelque plaie, puisque je vous vois tout couvert de plaies (i). Enfin il faut parcourir de la même manière toutes les vertus , l'obéissance , la charité, la douceur, la chasteté, la pauvreté, l'abstinence et les autres , car elles éclatent dans toute la vie et dans les souffrances de Jésus-Christ , et s'exercer a former dans son cœur un véritable désir de l'imiter en les pratiquant.
Il y a au reste une chose à observer en ceci, et nous en avons déjà dit un mot ailleurs (2); c'est qu'à chaque vertu sur laquelle nous méditons, il faut descendre dans le détail des occasions qui peuvent s'offrir de nous
(1) Nolo, Domine, sine vulnere vivere, quia te rideo vnlneratnm. In Médit, de pass. Christ, ei in ejus vitâ. U) 1. Ps. 5. c 16. î. P. Tr. 3. c. 27. ;
y exercer, et les embrasser en esprit avec joie pour l'amour de Dieu. Si, par exemple, votre méditation est sur l'humilité , il faut vous représenter les différentes rencontres où il peut vous arriver d'être méprisé, premièrement les moins fâcheuses, ensuite celles auxquelles il vous semble que vous seriez plus sensible, et former la-dessus des actes d'hu> milité et d'abaissement, comme si les occasions étoient effectivement présentes. La même chose doit se pratiquer à l'égard de la patience , delà mortification , de l'indifférence a toutes choses,, de la conformité à la volonté de Dieu , et de toutes les autres vertus • car par ce moyen, celle sur laquelle la méditation se fait , pénètre peu à peu dans l'aine et y prend racine , et le vice qui lui est opposé , perd ses forces. Tout devient d'une pratique plus aisée dans l'occasion , quand on s'est préparé de la sorte ; et c'est principalement à acquérir cette facilité, que doivent tendre tous les désirs et toutes les résolutions que l'on forme dans la méditation.
Voilà une ample et riche matière pour méditer long-temps sur la passion du Fils de Dieu et sur les mystères de sa vie; etpersonne ne pourra se plaindre raisonnablement de ne savoir comment faire cette méditation ; et comment s'y entretenir, puisque nous avons marquetant de sentimenssur lesquels on peut à tous momens s'arrêter. J'ajoute encore cependant, que pour émouvoir et pour échauf-
fer davantage notre esprit et notre cœur , il est bon à chaque mystère qu'on médite , et à chaque sentiment qu'on veut en tirer, de considérer les choses suivantes. Premièrement, miel est celui qui souffre; en second lieu , ce qu'il souffre ; en troisième lieu , de quelle manière il le souffre, c'est-à-dire , avec combien de paiience , d'humilité > de douceur et de charité ; en quatrième lieu , pour qui il souffre; en cinquième lieu, de qui; et enfin dans quelle vue et dans quel dessein. Ces six points que les Saints nous proposent ordinairement peuvent nous fournir de quoi nous arrêter long-temps très-utilement. Mais quand nous n'aurions point d'autre sujet pour nous occuper que l'imitation du Fils de Dieu , il y en auroit assez pour toute notre vie, par deux raisons. La première, parce que nous y trouvons toutes les vertus, et que comme il n'y en a aucune dont nous n'ayons besoin , nous pouvons aussi les parcourir toutes. La seconde , parce que si à chaque vertu nous venons au déiail des différentes occasions qui peuvent s'offrir, et que nous ne voulions point cesser, que nous ne les ayons toutes surmontées, jusqu'à les envisager , non-seulement avec soumission , mais avec joie, il y a en quelque vertu que ce soit , de quoi nous occuper pour toujours. Aussi peut-on dire, que quoique les autres sentimens affectueux dont nous avons parlé (i) , soient très-considéra-
(i) Ci-dessus. Traite 3. c . i
bles et très-nécessaires , cependant celui qui regarde l'imitation duFils de Dieu, l'est plus qu'aucun autre, parce qu'il les renferme tous, et parce que c'est un sentiment d'amour de Dieu , et que tous les actes de toutes les vertus y sont compris. Ainsi cette imitation n'est pas , à le bien prendre , un des sentimens affectueux dont nous avons parlé dans ce traité; c'est plutôt l'abrégé de tous les sentimens affectueux dans lesquels consiste la perfection de la vie chrétienne. C'est pourquoi dans la méditation de la vie et des souffrances de Jésus-Christ , l'imitation de Jésus-Christ doit faire notre principal entretien , et doit être le principal fruit que nous devons tâcher d'en tirer. Mais pour cela, il faut que chacun insiste fortement sur l'imitation delà vertu dont il a le plus besoin, qu'il s'y arrête, qu'il creuse^ qu'il approfondisse, et qu'il en fasse des actes , jusqu'à ce qu'elle ait bien pris racine dans son cœur, et que le vice et la passion qui y sont contraires , soient affoiblis. Après cela, on peut passera une autre vertu, et ensuite aune autre; et il est sans doute beaucoup meilleur et bien plus avantageux de tenir cette rnéthode, que d'embrasser beaucoup de choses dans son oraison , et de passer légèrement sur toutes.