‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 45 sur 67 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Dans lequel on confirme, par quelques exemples , combien la méditation des souffrances de Jésus - Christ est agréable a Dieu.

Silvesire rapporte (1) qv/après l'ascension de Nôtre-Seigneur , sainte Magdeleine s^étant retirée dans un de'sert , où elle vécut encore trente-deux ans, Dieu voulut dès le commencement lui enseigner a quoi elle devoit s'y occuper pour se rendre plus agréable à ses veux. Il envoya un ange planter une croix h l'entrée du lieu de sa retraite, afin que cette Sainte ayant toujours cet objet devant les yeux , eût aussi toujours présens à l'esprit les mystères adorables qui s'étoient opérés sur la croix : de sorte que tout le temps qu'elle vécut dans sa solitude , elle l'employa à méditer continuellement sur les mystères delà passion et de la mort de son Sauveur et de son maître. C'est ce qu'elle révéla un jour à un grand serviteur de Dieu, de l'ordre de St. Dominique , comme on peut le voir plus au long dans le même auteur.

Ludolplie de Saxe raconte (2) d'un saint homme, qui vivoit dans la solitude, et n'aspiroit qu'à s'y occuper aux choses qui pou-

(0 Silvest. in rosâ aureâ, senn.de S, M. Magdal. (2) Ludoph. de Saxonià Cartusiens, in vitâ Christi. in prcem. passion.

voient plaire davantage à Dieu , qu'un jour qu'il prioit Dieu à son ordinaire de lui découvrir celle qui étoit le plus agréable à ses yeux, Jésus-Christ lui apparut tout couvert de plaies et chargé d'une croix très-pesante , et lui dit : Un des plus agréables services que mes serviteurs me puissent rendre, c'est de m'aider à porter cette croix ; et pour cela ils n'ont qu'à m'accompagner en esprit dans toutes mes souffrances , et à les sentir vivement dans leur cœur.

Saint Vincent, saint Antonin et Surius rapportent (i) de saint Edmond, archevêque de Cantorbéry , que dans le temps qu'il étudioit encore les principes de la grammaire 'dans l'université d'Oxford, un jour qu'il se promenoit seul dans les champs , l'esprit rempli de saintes pensées , il lui apparut un enfant, qui s'étant fait connoître à lui pour être Jésus Christ lui-même, lui recommanda entre autres choses, de méditer tous les jours sur quelque mystère de sa vie et de sa mort, et l'assura que cela lui seroit d'un grand secours , pour résister aux embûches du démon , pour acquérir toutes sortes de vertus, et pour mourir saintement. Le jeuneEdmond rempli de consolation et de ferveur par cette vision miraculeuse , s'appliqua dès-lors à méditer tous les soirs sur quelqu'un des sacrés mystères de la vie et de la passion du Fils de

(1) Vincen. in epecut. Hist. et Anton, 3. part. Hist. quos refert Surius, tom» 6.

Dieu ; et il trouva dans cette méditation tous les secours qui lui avoierjt été' promis.

Nous lisons dans l'histoire de l'ordre de saint Dominique ( i) , qu'un religieux de cet ordre ayant eu dès sa jeunesse une dévotion particulière à la passion du Fils de Dieu , l'avoit toujours entretenue depuis de telle sorte , qu'il ne se passoit point de jour qu'il n'en méditât les mystères , et qu'il n'adorât ses sacrées plaies , en proférant sur chacune ces paroles de l'Eglise '.Nous vous adorons 9 6 Jésus-Christ , et nous vous bénissons > parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix (2). Il mettoit cinq fois les genoux en terre , en faisant cet acte d'adoration , et récitoit à chaque fois l'oraison dominicale, demandant à Dieu qu'il lui plût de lui donner sa crainte et son amour; et Dieu fit bien voir par une faveur extraordinaire qu'il lui fit, combien cette dévotion lui étoit agréable. Car un jour qu'il étoit en oraison, Jésus- Christ lui apparut , et l'invita à jouir de la douceur de ses sacrées plaies ; et ce saint religieux en ayant approché sa bouche avec un profond respect, il eut l'ame aussitôt remplie d'une douceur et d'une satisfaction si grande, qu'après cela tout ce qui n' étoit point Dieu lui sembloitamer et insupportable.

Lippoman et Surius rapportent de saint

(1) Hist. Ord Prœdic. a. /. i. e. 16.

(2) Adorarous te, Christe , et benedicimus tibi , quia per sanctam crucem tuam redemisti mundum.

Palémon, qu'un jour de Pâques, S. Pacôme, son disciple , lui ayant préparé des herbes avec de l'huile , le saint vieillard qui avoit coutume de n'en manger les autres jours qu'avec du sel, se mita pleurer, les voyant accommodées avec de l'huile ; et se représentant alors les souffrances de Jésus-Christ : Hé quoi , dit-il , mon maître a été crucifié , et je me traiterai délicatement (i) ! Son disciple eut beau lui représenter qu'il pouvoit se traiter mieux qu'à l'ordinaire, à cause de la solennité du jour , il ne put jamais , quelque instance qu'illui fît, obtenir seulement de lui qu'il goûtât les herbes qu'il lui avoit préparées.

Nous lisons (2) d'un esclave chrétien qui avoit une dévotion paticulière a la passion de Jésus-Christ , que la continuelle application qu'il avoit à y penser, le rendoit triste et lui tiroit souvent des larmes des yeux. Le tyran qu'il servoit lui demandoit quelquefois le sujet de sa tristesse , et pourquoi il ne se réjouissoit pas comme les autres. Il répondoit toujours à cela , qu'il ne pouvoit être autrement , parce qu'il portoit la passion de son maître gravée dans son cœur, de sorte que le tyran ayant observé cette réponse, voulut s'éclaircir, si ce qu'il disoit étoit vrai. Il le fit donc mourir , lui fit arracher et ouvrir le

(1) Dominus meus cruciGxus est, et ego nùnc oleum comedaru I Lipp. et Sur. in vitâ S. Pacom. (3) Fr. Thom. Cantipratensis. t. 1. de cepibus. e. mit.

cœur , dans lequel on trouva l'image d'un crucifix très-bien formée; et cette merveille le toucha si fort , qu'il se convertit aussitôt à la foi.

On rapporte quelque chose de semblable de sainte Claire. Elle a voit eu toute sa vie une singulière dévotion a la passion du Fils de Dieu ; et après sa mort on lui trouva sur le cœur , d'un côté l'image du crucifix trèsbien formée, avec les clous, la lance, l'éponge et le roseau ; et de l'autre les verges , la colonne et la couronne d'épines. Tout cela se voit encore aujourd'hui en Italie , a Montefalcone , où l'on conserve une merveille si rare.

Page 1