CHAPITRE PREMIER
De T amour extrême que Dieu nous a montre en instituant le sacrement de V autel , et du bienfait inestimable quily a renfermé.
Entre toutes les merveilles que Dieu a Opérées, il y en a deux qui sont plus extraordinaires que toutes les autres , et plus audessus de l'imagination humaine. Isaïe les trouve si surprenantes , qu'il les appelle des inventions de Dieu. Faites savoir > dit-il, au peuple ses inventions (i). Et, en effet, il semble que dans l'une et dans l'autre, Dieu se soit particulièrement étudié à rechercher en quoi il pouvoit le plus se communiquer et se répandre lui-même. La première de ces merveilles est celle de l'incarnation, dans laquelle leVerbe du Père s'unità notre nature, d'une union si étroite, que Dieu et l'homme deviennent une même personne. Union, dont
(i) Notas facite populis adinventiones ejus. Jsaï. îs. 4-
lesecret est incompréhensible à toute la raison huniaine,et n'est connue que de luiseul; union si ferme et si indissoluble, que comme ditsaint Denis, ce qu'elle a joint une fois, ne s'est jamais désuni, et ne se désunira jamais {i). L'amour, dit le même Saint, est une vertu unitive, qui transforme l'amant en l'objet aimé, et qui des deux n'en fait qu'un. Or, ce qu'aucun amour au monde n'avoit jamais fait , l'amour de Dieu pour les hommes l'a opéré. Jamais il n'étoit arrivé dans le monde, que de l'amant et de l'objet aimé, l'amour n'en eût fait effectivement qu'une même chose; c'étoit une merveille qui sembloit réservée pour le ciel, où le Père et le Fils ne sont effectivement qu'un. Cependant l'amour de Dieu pour les hommes a été si grand.,que Dieu s'est joint à l'homme, et s'y est joint de telle sorte que Dieu et l'homme ne font qu'une même personne ; que l'homme est véritablement Dieu.etDieu véritablement Thomme;que tout ce qui est véritablement propre a Dieu, peut se dire véritablement et proprement de l'homme; et qu'au contraire , tout ce qui est véritablement propre a l'homme, peut se dire véritablement et proprement de Dieu même. Enfin , celui que les hommes vo voient parler, marcher, manger, agir et souffrir, étoit véritablement Dieu; il étoit véritablement revêtu de la nature humaine ; il faisoit des ac-
(t) Quod semel assumpsit,nunquàtn dimisit.. Dion. Arçop. ■de dïvin. nom. c. 4.
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tions humaines , et celui qui les faisoit étoit Dieu. Qui a jamais ouï par 1er d'une telle chose > et qui a jamais rien vu de semblable (i)? Dieu être enveloppé dans des langes! Dieu pleurer ! Dieu devenir foible et las ! Dieu sou£ îrir ! Hé quoi, Seigneur, le Prophète-roi né disoit-il pas que vous aviez établi votre retraite dans un lieu très-eievê ; que le mal n iroit pas jusqu à vous , et que le châtiment n approcheroit pas de votre demeure (2) ? Et nous voyons cependant que les fouets , les clous et les épines ont été jusqu'à vous, et que l'on vous a attaché a une croix. Qu'y at-il de plus éloigné de Dieu 1 C'est un ouvrage admirable qui est parti de lui , dit Isaïe(3); c'est un ouvrage qui passe la conception des hommes et des anges 3 et qui les met dans une perpétuelle admiration.
L'autre merveille que Dieu a faite, etqni est encore une invention de son amour infini, c'est l'institution du sacrement de son corps et de son sang. Dans la première, il a caché sa divinité sous le voile de la chair, afin que nous puissions le voir; et dans celle-ci, il cache sa divinité et son humanité sous les accidens du pain et du vin , afin que nous puissions nous en nourrir.
(1) Quis audivit unquàm taie, et quis vidit huic simile ? haï. 6. 8.
(2) Altissimum posuisti refugium tuum : non accetfet &à te malum, et flagellum non appropinquabit tabernaculo- tao- Ps. 90. 9. 10.
(3) Peregrinum est opusejus ab eo, Isal. 28. îa.
Dans la première , Dieu a reçu l'homme dans son sein et dans ses entrailles, en unissant la nature humaine au verbe divin; et dans celle-ci , il veut que vous le receviez vous-même dans votre sein et dans vos entrailles. L'homme est uni avec Dieu parla première ; Dieu et l'homme s'unissent avec vous par la seconde. Dans la première , la communication et l'union s'est faite avec une seule nature individuelle , qui est l'humanité sacrée de Jésus-Christ, unie personnellement au verbe divin; mais dans la seconde, l'union se fait avec tous ceux qui reçoivent son corps et son sang. Il devient la même chose qu'eux, non pas véritablement par une union hypostatique et personnelle, mais du moins par l'union la plus intime et la plus étroite qu'il pouvoit y avoir après celle-là : Celui qui mange ma chair et boit mon sangj demeure en moi , et moi je demeure en lui ( i). Que peut-il y avoir de plus admirable ] Le Seigneur qui est bon et miséricordieux , a fait un abrégé de ses merveilles , dit le Prophète roi ; il a donné à manger à ceux qui le craignent (2) . En effet , ce n'est pas seulement le plus grand de tous les miracles qu'il a faits , comme dit S. Thomas , c'est l'abrégé de toutes les merveilles qu'il a jamais opérées (3).
(1) Qui manducat meam carnem, et bibit menm sanguinem, io me manet, et ego in illo. Joan. 6. 5y.
(a) Memoriam fecit mirabilium suorum misericors et miserator Dominus : escam dédit timentibus se. Ps. no. $1«
(5) Miraculorum ab ipso factorum maximum. Thom. serin* est. Corp, Christ. Opusc. 57.
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Nous lisons dans l'Ecriture-Sainte, que le roi Assuérus , pour montrer les richesses et la gloire de son règne (i) , fît un festin solennel qui dura cent quatre-vingts jours. Jésus-Christ le rois des rois a voulu de même nous montrer dans un festin digne de sa grandeur , la richesse de ses trésors et la majesté de sa gloire; et pour cet effet , il se donne lui-même K manger à nous , ce qui n'est pas une merveille moins surprenante que celle de l'incarnation. La manne qui tomba dans le désert , et qui n'étoit que l'ombre de cette manne divine, remplit autrefois d'admiration tous les enfans d'Israël. Qu est-ce que ceci (2)? disoient-ils. Et ne marquèrent-ils pas depuis un étonnement pareil, quandils dirent : Comment celui' ci peut-il nous donner sa chair à manger (3) ? Cependant ce festin céleste n'est pasborné au terme de cent quatre-vingts j ours,comme celui du roi Assuérus : il y a déjà plus de dix-huit cents ans qu'il dure , et que nous mangeons toujours, et il durera de la même sorte jusqu'à la fin des siècles. Venez , s'écrie le Prophète, et voyez les œuvres de Dieu, et les choses prodigieuses quil a faites sur la terre (4). Que la sagesse et la profondeur de ses conseils sont admirables ! et que les moyens qu'il emploie pour le salut des hommes sont merveil-
(1) Ut ostenderet divitias gloriae regni sui. Esther. i. 4«
(2) Quid est hoc ? Exod. 16. i5.
(3) Quomodô potest hic nobis camem suam dare ad manducandum ? Joan. 6. 53.
(4) Venite , et videte opéra Domini , quae posuit prodigia super terram, Ps. 45. g.
lëux ! Or, c'est de cette merveille du corps et du sang de Jésus-Christ que j'ai maintenant a: parler : je prie Dieu qu'il me fasse la grâce de pouvoir m'en bien acquitter, et qu'il supplée par son secours à la foiblesse de mes lumières. Le disciple bien-aimé parlant de l'institution de cet adorable sacrement, Jésus-Christ, dit-il, ayant aimé les siens qui étoient dans le monde > les aima jusqu'à la fin. (i). Il dit que Jésus- Christ les aima jusqu'à la fin j non-seulement pour examiner qu'il les aima toujours, mais pour nous apprendre qu'il leur en donna encore des marques plus éclatantes sur la fin. En effet, ce fut alors qu'il répandit plus abondamment ses grâces sur eux , et qu'il leur laissa de plus précieux gages de son amour, puisqu'en instituant ce sacrement adorable , il se laissa lui-même aux hommes dans toute sa majesté. Une pouvoit rien faire qui nous prouvât mieux l'excès de son amour pour nous : car c'est le propre de l'amour, de vouloir toujours jouir de la présence de ce qu'on aime , et de n'en pouvoir souffrir l'absence. C'est pourquoi , comme il aimoit tendrement les hommes , et qu'il devoit retourner à son père , il trouve le moyen de quitter le monde de telle sorte ^ qu'il ne le quitte pas tout-a-fait, et de s'en aller de telle sorte, qu'il ne laisse pas de demeurer. Il étoit descendu sur la terre, sans
(1) Cùm dilexisset suos qui erant in rauodo , ia finem dilexit eus. Joan. i5. i.
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quitter le ciel; il remonte au ciel , sans quitter la terre : il étoit parti du sein de son père, et ne laissoit pas d'y demeurer toujours ; il demeure aussi toujours avec ses enfans, quoiqu'il soit parti d'auprès d'eux. Je suis sorti du Père , dit-il, et je suis venu au monde ; je quitte de nouveau le monde , et je retourne au Père(i). C'est encore une des propriétés de l'amour, de vouloir vivre dans le souvenir de ce qu'on aime ; et c'est pour cela que ceux qui s'aiment, et qui sont obligés de s'éloigner, se donnent ordinairement quelque chose qui puisse les faire souvenir l'un de l'autre pendant leur absence. Or , Jésus-Christ , afin que nous nous souvinssions de lui , s'est donné lui-même à nous dans le Sacrement de l'Eucharistie , n'ayant pas voulu nous laisser un moindre gage que lui-même pour nous obliger a penser a lui. Aussi dès qu'il eut institué cet auguste Sacrement : Faites ceci, dit-il , en mémoire de moi (2) ; comme s'il eût dit : Toutes les fois que vous célébrerez ce mystère , souvenez-vous de l'amour que j'ai eu pour vous, de ce que j'ai fait et de ce que j'ai souffert pour vous.
Il n'y a aucune autre nation 3 quelque puissante quelle soit > disoit Moïse aux enfans d'Israël , qui ait des dieux d'un accès si facile que notre Dieu, qui entend tous
(1) Exivi à pafre, et veni in mundum ; iterùm relinquo mundum , et yado ad patrem. Joan 16. 38.
(2) Hoc fa cite in mcaiu commeraorationem. Luc aa. 19. et 1, Cor. 12. 24
les jours nos prières (1). Et Salomon , quand il eut achevé le temple , ne te'moigna-t-il pas hautement l'étonneinent oùilétoit, dece que Dieu youloit hien y établir sa demeure ? Est-il ■possible , disoit-il , que Dieu demeure ovecles hommes sur la terre? Que si toute retendue des deux est trop étroite pour lui , comment la maison que je lui ai bdlie pourra- t-elle lui suffire (2)? Avec combien plus de sujet pouvons-nous dire la même chose , puisque ce n'est plus l'ombre et la figure de Dieu, mais Dieu lui-même qui fait sa demeure avec nous ? Voilà , dit-il, que je suis avec vous jusqu à la consommation des siècles (3). Quelle douceur et quel avantage pour nous, que notre rédempteur et notre Dieu veuille bien demeurer avec nous , pour adoucir les ennuis de notre pèlerinage! Si la compagnie d'un ami nous est d'un si grand soulagement dans nos afflictions , de quel soulagement ne nous doit point être celle de Dieu même? Quelle consolation ne devons-nous point ressentir , de voir qu'il entre dans nos maisons; qu'il passe dans nos rues, qu'il se laisse porter d'un lieu à un autre, qu'il a une demeure fixe dans nos églises , où nous pouvons le visiter à
(1) Neque est aut fuit aliquandô tàm grandis natio , quae habeat Deos appropinquantes sibi, sicut adest nobis Deus noster. Deuter. 4. 7-
(2) Ergône putandum est quôd verè Deus habitet super terram ? Si enim coeli cœlorum te capere non possunt, quantô inagis domus baec, quam aedificavi? 5. Beg- 8. 27.
(3) Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus, usqueadconsummationem sjeculi, Mail h. 28. 20.
toute heure, à toute heure l'entretenir , lui découvrir nos afflictions, nos misères, nos tentations, lui en demander le remède, et l'attendre de sa main toute-puissante, avec la confiance , que puisqu'il veut bien s'approcher de nous de la sorte , il n'est pas éloigné de nous donner tous les secours dont nous pouvons avoir besoin! J'établirai ma demeure au milieu de vous ; je marcherai parmi vous et je serai votre Dieu (i). Quel seroit le cœur qui ne s'attendriroit, et qui nes'enflammeroit d'amour, de voir la majesté divine traiter si familièrement les hommes ?
Mais la bonté de Dieu ne s'arrête pas encore là ; il ne se contente pas de venir dans nos maisons, et de demeurer dans nos églises : il veut que nous le possédions au-dedans de nous-mêmes , il veut s'arrêter dans nos propres entrailles; il veut en faire son temple et son tabernacle. 0 amour ineffable î ô libéralité inouïe! que je reçoive Dieu lui-même dans mon sein et dans mes entrailles , Jésus-Christ lui-même, vrai Dieu et vrai homme , le même Sauveur que la Sainte Vierge a porté neuf mois dans les siennes! que si sainte Elisabeth voyant entrer chez elle votre sainte mère qui vous portoit dans ses flancs, s'écria , surprise d'étonnement, et remplie du Saint-Esprit : Et d'où me vient cette grâce >que la mère de mon Seigneur vienne chez moi (2)] que dirai-je,
(1) Ponarn tabernaculum meum in medio vestrî; ambulabointer vos, et eroDeus vester. Levit.2S.11. et 12.
( a) Et undè hoc mihi, ut veniat mater Domini mei ad me ?
Luc. 1.43,
6m on Dieu, vous voyant entrer non pas seulement dans ma maison , mais au-dedans de moi-même ? Avec combien plus de sujet puisje dire : Et d'où, me vient cette grâce, à moi qui vous ai offensé tant de fois , et qui ai été si ingrat et si infidèle a tant de bienfaits? D'où me vient cette grâce , si ce n'est de l'excès de votre miséricorde , si ce n'est de ce que vous êtes la bonté même, de ce que vous faites vos délices d'être avec les enfans des hommes (i), et que votre amour pour eux est infini?
Que si une grande grâce ne s'accordoit qu'à ceux qui ont l'ame pure et innocente, ce seroit toujours, disent les saints docteurs , un bienfait inestimable pour le genre humain : mais le Seigneur est si bon , qu'il ne refuse pas de se communiquer aux méchans comme aux bons , à ses ennemis comme a ses serviteurs ; et de même qu'il a bien voulu, pour l'amour de nous, être livré entre les mains des bourreaux y il veut bien aussi, pour la consolation des siens , entrer dans la bouche impure des pécheurs. Il veut bien pour se communiquer à vous, s'exposer tous les jours à être vendu de nouveau 3 et à être de nouveau crucifié par eux, selon le sens de S. Paul, qui dit qu'ils crucifient en eux-mêmes le Fils de Dieu (2). Regardez si vous n'avez pas bien sujet de l'aimer et de le servir? La sainte Eglise s'étonne qu'il n'ait pas eu de
(1) Deliciae meae esse cum filiis homioum. Prov. 8. 3r. (a) Crucifigentes sibimetipsis filium Dei. Hcbr. 6. 6.
répugnance d'entrer dans les chastes flancs d'une Vierge : Fous n'avez pas, dit-elle, eu horreur du ventre d'une vierge (i). Comparez la pureté de cette vierge sans tache avec les souillures dont le cœur humain est rempli , et vous verrez qu'il y a hien plus de sujet de s'étonner qu'il n'ait pas horreur d'entrer dans les entrailles impures d'un pécheur.