CHAPITRE II
Des merveilles adorables que la foi nous enseigne touchant le sacrement de l Eucharistie,
La foi nous apprend que les paroles de la consécration opèrent plusieurs merveilles. La première est , que dès que le prêtre a achevé de prononcer sur l'hostie les paroles de la consécration , le corps de Jésus-Christ y est aussitôt, le même qui est né des chastes entrailles de la sainte Vierge , le même qui est mort sur la croix et qui est ressucité , le même enfin qui est maintenant assis à la droite de Dieu le Père. Que pareillement, dès que le prêtre a achevé de prononcer sur le calice les paroles de la consécration , le précieux sang de Jésus-Christ y est aussitôt delà même sorte. Qu'en cent mille messes, par exemple, qui se disent en une heure dans toute l'étendue de»
(1) Non horruisti virgiois uterum. In hymno SS. Ambr* tt jug. Te Deum , etc.
286 PART. il. TRAITÉ VIII. CHAP. II.
l'Eglise, Dieu opère cette merveille, au même moment que le prêtre achève de proférer les paroles de la consécration. Que dans toutes les messes le corps et le sang du Sauveur se trouyent effectivement, qu'on le consacre d'un côté , qu'on le consacre de l'autre , et qu'il est toujours le même partout.
La seconde merveille que nous sommes obligés de croire, c'est qu'après les paroles de la consécration, il ne reste plus ni pain ni vin, quoiqu'il paroisse autrement à nos sens. Lorsque Jacob voulant obtenir de son père Isaac la bénédiction qu'il destinoit à Esaù, se couvrit les mains d'une peau de chevreau , pour mieux ressembler à son frère : Cest vérita~ élément la voix de Jacob , dit le saint vieillard; mais ce sont les mains d'Esaù (i). Il en est de même ici : ce que nous touchons avec les mains, ce qui est exposé au jugement de nos sens , paroît du pain et du vin ; mais la voi x et la parole de la foi nous dit autre chose, et il faut qu'elle supplée au défaut des sens (2). Commela manne qui étoit l'ombre et la figure de cet adorable sacrement, avoit le goût de toutes sortes de choses, et n'étoit aucune des choses dont elle avoit le goût : de même la manne céleste dont nous parlons, a le goût de pain et de vin , et n'est toutefois ni l'un ni l'autre. Il n'arrive , au reste , aucun changement dans la matière des autres sacremens :
(1) Vos quidem , vos Jacob est, sed manus surit Esau. Gen. 27. 22.
(2) rraestet fides supplementum sensuum defectui.
l'eau dans le baptême demeure eau , et l'huile dans la confirmation et dans l'extrême-onction demeure huile. Ici la matière se change , el ce qui paroît du pain et du vin, ne l'est point ; la substance du pain étant convertie au corps de Je'sus-Christ , et la substance du vin étant convertie en son sang. Mais , celui , dit saint Ambroise , qui a pu créer de rien le ciel et la terre, ne peut-il pas, à plus forte raison, faire une chose d'une autre, et changer une substance en une autre (i)? De plus , ne voyons-nous pas tous les jours que le pain que nous mangeons se change en peu de temps en notre propre chair, par le moyen de la chaleur naturelle? Pourquoi donc la vertu toute-puissante de Dieu ne pourra-t-elle pas faire un semblable changement en un instant? Et afin de nous tirer d'un étonnement par un autre, n'est-il pas bien plus merveilleux que Dieu se soit fait homme , sans cesser d'être Dieu , que non pas que le pain cessant d'être pain , se change en chair ] Or , la même vertu divine qui a fait que le Fils de Dieu s'est fait homme , fait ici que le pain et le vin se convertissent en son corps et en son sang. Car il ri y a rien d'impossible à Dieu (2).
La troisième merveille qu'il y a dans ce changement, c'est qu'il ne se fait pas comme les autres changemens naturels, dans les-
(1) -Amb. I. de his qui iniiiatur myst. e. 9. (a) Quia non est ïmpossibile apud Deum omne verbuni, Lue, 1. 37.
quels quand une chose se change en une autre, il demeure toujours quelque reste de la chose changée. Car lorsque la terre , par exemple, se change en or ou en argent, et l'eau en cristal, la matière demeure toujours la même , il n'y a rien de changé que la forme ; de même que quand d'un morceau d'argile ou de cire , on fait tantôt un lion , et tantôt un aigle. Mais ici après la consécration , il ne demeure rien dans l'hostie de la suhstance du pain, ni dans le calice de la suhstance du vinr ni quant à la forme , ni quant a la matière : mais toute la substance du pain est convertie en tout le corps de Jésus-Christ , et toute la substance du vin est convertie en tout son sang. C'est pourquoi le saint concile de Trente dit (i) que l'Eglise voulant exprimer cette totale conversion , l'appelle très-proprement du nom de transubstantiation . qui veut dire changement d'une substance enune autre. Car de même que le changement de forme qui arrive dans la génération naturelle peut s'appeler très -proprement transformation; de miêmeici l'entier changement de la substance du pain et du vin qui se convertit en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ, s'appelle très-justement transubstantiation. De sorte donc qu'il ne demeure dans l'Eucharistie aucune chose de la substance du pain et du vin ; il n'y demeure que la couleur , l'odeur , la saveur et les autres accidens du pain et du vin , qu'on appelle espèces
{«) CimciL Trident. Scssio i3, dt sanct. Euck. saer. c 4-
sacramentelles. Et c'est là encore une desmerveilles qui éclatent dans cet auguste sacrement, que les accidens y demeurent sans substance et sans sujet, le propre des accidens, comme toute la philosophie nous l'enseigne, étantd'êtretoujoursinséparablementattachés à la substance. Car n'est-il pas constant que la blancheur ne peut subsister d'elle-même , sans être jointe a quelque substance , et la même chose ne doit-elle pas se dire de la saveur; et de T odeur? Or, ici, par un ordre supérieur à tout l'ordre de la nature , les accidens dupain et du vin demeurentmiraculeusement soutenus sans être unis a rien ; car la substance du pain et du vin n'y est plus pour les soutenir, comme nous l'avons déjà dit ; et le corps et le sang de Jésus-Christ qui succèdent à la place du pain et du vin,nepeuv nt être le sujet de ces accidens : de sorte nue Dieu les soutient d'eux-mêmes, par un m acle continuel.
Nous sommes encore obligés de croire que non-seulement le corps de Jésus-Christ est sous les espèces et les accidens du pain et du vin, mais que Jésus-Christ y est tout entier vrai Dieu et vraihomme, et tel qu'il est au ciel. De sorte quele sang de Jésus-Christ , son ame sacrée et sa divinité sont conjointement avec son corps daus l'hostie, sous les espèces du pain; etson corps, son ame et sa divinitésont de même conjointement avec son sang dans le calice, sous celles du vin. Mais toutes ces
2gO PARTIE II , TRAITE VIII , CHAP. II.
choses, comme remarquent très bienles théologiens , ne sont pas toutes dans l'Eucharistie de la même façon: car les unes y sont en vertu des paroles de la consécration , et les autres par voiede concomitance. Celles quiy sont en vertu des paroles de la consécration, sont exprimées par celles qu'y font les mêmes paroles; et de cette sorte, il n'y a dans l'hostie que le corps de Jésus-Christ , et dans le calice que le sang de Jésus-Christ , parce qne les paroles de la consécration ne produisent proprement que ce qu'elles signifient, et elles ne signifient rien autre chose, sinon, ceci est mon corps , ceci est mon sang. Les choses qui sont dans l'Eucharistie par voie deconcomitance , sont celles qui sont nécessairement jointes à ce qui est exprimé parles paroles de la consécration : car lorsque plusieurs choses sont jointes nécessairement ensemble, il faut que là ou est l'une, les autres y soient aussi. Or , comme le corps de Jésus-Christ n'est pas maintenant séparé de son sang, mais qu'il est joint à son sang, a son ame et a sa divinité, toutes ces choses, par cette raison, sont dans l'hostie avec son corps : et comme son sang n'est pas maintenant séparé de son corps, mais qu'il est joint a son corps, à son ame et à sa divinité , toutes ces choses sont aussi , par la même raison, dans le calice. Pour mieux faire comprendre ceci,, les théologiens disent que si , dans les trois jours que Jésus- Christ demeura dans le sépulcre, saint Pierre,
ou quelqu'un des autres apôtres eût consacré, i'ame de Jésus-Christ n'eût pas été dans l'Eucharistie , parce qu'alors elle n'étoit pas jointe à son corps, et qu'il n'y auroiteuque son corps mort , tel qu'il étoit dans le sépulcre , mais uni pourtant a la divinité , qui jamais n'en a été séparée. Pareillement, lorsque le jour de la cène , Jésus-Christ lui-même consacra , il étoit dans l'Eucharistie vrai Dieu et vrai homme ; mais passible toutefois et mortel, comme il l'étoit alors , au lieu que maintenant il est dans l'Eucharistie vivant, glorieux, ressuscité, immortel et impassible, tel enfin qu'il est dans le ciel.
Mais quoiqu'il soit vrai quelesang de Jésus- Christ est dans l'hostie, et son corps dans le calice, ila été a propos toutefois de faire deux consécrations distinctes , pour représenter, plus au naturel la passion du Fils de Dieu, dans laquelle sonsang futséparéde son corps, ainsi qu'il est exprimé par ces paroles de la consécration du calice : Qui sera répandu pour vous et pour plusieurs (i). De plus , le sacrement de l'Eucharistie ayant été institué pour la nourriture de nos âmes , il étoit con* venable que comme le boire et le mander concourent a la parfaite nourriture du corps, ces deux choses concourussent aussi à la nourriture spirituelle de nos âmes. Il est vrai que, pour des raisons importantes, l'Eglise ne permet la communion aux laïques que sous
(i) Qui pro vobis et pro multis effundetar.
2g2 PART. II. TRAITE VI II. CHAP. H.
]es espèces du pain-, mais puisqu'en recevant le corps de Jésus-Christ dans l'hostie , ils reçoivent aussi son sang , son ame et sa divinité, il n'y a point de doute que s'ils approchent de ce sacrement avec la même disposition que les prêtres qui communient sous les deux espèces , ils ne reçoivent aussi la même abondance de grâces. Saint Hilaire dit que comme la manne, qui étoit la figure de l'Eucharistie, avoit cette propriété, que celui quienrecueilloit plus qu'un autre, n'en avoit 'pas plus, et que celui qui en recueilloit moins n'en avoit pas moins ; de même ici, celui qui communie sous les deux espèces , ne reçoit pas plus, et celui qui communie sous la seule espèce du pain ne reçoit pas moins ; tout est égal.
Il y a encore une autre merveille dans cet adorable sacrement , c'est que non-seulement Jésus-Christ est tout entier en l'hostie, et tout entier dans le calice; mais que dans chaque particule de l'hostie , et dans chaqueparticule des espèces du vin, quelque petite qu'elle puisse être, il est aussi entier que dans toute l'hostie et que dans le ciel. C'est une vérité que l'Evangile nous apprend ; car Jésus- Christ, dans la cène, ne consacra pas séparément chaque morceau dont il communia ses apôtres, il consacra seulement tout d'un coup la quantité de pain nécessaire pour les communier tous, après être partagé ; et l'Evangile parlant de la consécration du calice, marque expressément que Jésus -Christ le donna a ses apôtres , en leur disant : Prenez
DE LA COMM. ET DE IA MESSE. 2g3
et partagez entre vous (i). Mais non seulement le corps de Jésus-Christ est tout entier dans chaque particule de l'hostie et dans chaque particule des espèces du vin , après la division de l'hostie ou des espèces du vin ; mais avant cette division, il est aussi tout entier dans toute l'hostie et dans chaque particule de l'hostie , et tout entier dans toutes les espèces du vin et clans chaque particule de ces espèces. Ceci peut s'éclaircir par quelques comparaisons naturelles. L'ame , par exemple, est toute entière dans tout le corps, et toute entière en chaque partie du corps , et le son que rend la voix , quand quelqu'un vous parle , est tout entier dans vos oreilles , et tout entier dans les oreilles de ceux qui l'entendent avec vous. De plus, si vous prenez un miroir , vous vous y verrez représenté tout entier, quoique le miroir soit beaucoup plus petit que vous; et si vous cassez le miroir en lusieurs pièces , vous vous verrez en chacune e ces pièces, de même que vous vous voyiez auparavant dans tout le miroir. Les saints et les docteurs se servent de ces exemples et de plusieurs autres de même nature, pour nous faire comprendre en quelque sorte ces mystères adorables: car quoiqu'il n'y ait aucun de ces exemples qui ait une parfaite et entière convenance avec ce que nous voulons expliquer , ils ne laissent pas d'y donner un peu de jour.
(r) Accipite,et dividite inter vos. Luc. 22. 17.
Une chose qui est encore toute miraculeuse en ceci, c'est que quand on rompt l'hostie, ou qu'on partage le calice, ce n'est point Jésus-Christ que l'on rompt et que l'on partage, il demeure toujours tout entier en chaque partie, quelque petite qu'elle puisse être : ce sont les accidens du pain et du vin. Et de même lorsqu'on presse et qu'on consume l'hostie dans sa houche , ce n'est point Jésus-Christ que l'on presse et que l'on consume de cette sorte , ce sont les mêmes accidens. 0 illusion des sens ! dit saint Jérôme : les accidens dont vous paroissez revêtu à nos sens, se rompent; mais pour vous, Seigneur, vous ne vous rompez point : il semble a nos sens que nous vous pressons sous les dents . comme du pain; et cependant on ne vous y presse jamais : vous demeurez toujours tout entiersans aucune division, sans aucune corruption , sous quelque partie que ce soit (i). C'est ce que l'Eglise nous apprend aussi par ces paroles de la prose du Saint-Sacrement. Celui qui le reçoit ne le brise point , ne le rompt point, ne le sépare point ; il le reçoit tout entier. Il ne se fait nulle division de la chose; il se fait seulenient une séparation des signes et des accidens {2).
(^) O humanorum illasio sensuum ! Franguntur illa quse humanis sen^ibus in te videntur accideotia , et tamen nec corrumperis, Dec frangeris. Te dentés videntur masticaie velut materialem panem , et tamen nunquàm masticaris : perfectus et integcrsub quàlibet qnantumque rninimâ contineris participa. Hicott. t. 4- apud Euscbium.
(aj, A Minaente non concisus, non confractus , non divisus*
DE LA CÛMM. ET DE LA MESSE. 2q5
Toutes ces choses étant des vérités qui nous sont enseignées par la foi, il faut les croire avec soumission, sans aller s'embarrasser dans des recherches curieuses; et pour cet effet, il faut toujours s'en tenir à ce principe de saint Augustin , que Dieu peut beaucoup de choses qui surpassent la portée de notre imagination et de notre raisonnement (i). Car, comme disent très-bien les Saints, les merveilles de Dieu ne seroient pas grandes, si nous pouvions les concevoir , de plus , le mérite delà foi consiste à croire ce que nous ne pouvons ni voir ni comprendre. 11 y a , au reste, dans le mystère de cet adorable sacrement, une chose qui ne se trouve point en aucun des autres mystères , car dans les autres , nous croyons bien ce que nous ne voyons pas ; et c'est toujours beaucoup , puisque Jésus-Christ lui-même a dit : Bienheureux ceux qui ri ont point vu , et qui ont cru (2). Mais ici, nous croyons contre ce que nous voyons ; car, selon le rapport de nos sens , il nous semble que ce que nous voyons est du pain et du vin, et cependant nous devons croire qu'il n'y a ni pain ni vin en ce que nous voyons. Notre foi en cela est semblable à celle d'Abraham, de qui St. Paul dit, que contre toute espérance ., il crut à ïespé-
integer accipitur. Nulla rei ût scissura; signi tantùm fît fractura , quâ nec status , nec statura signati minuitur.
(1) Demus aliquid Deum posse , quod nos fateamur investigare non posse. Aug. Tract, .2. su p. o an.
(2) Beati qui non viderunt et crediderunt. Joan. 20. 39».
2g6 PART. II. TRAITÉ Vlll. CHAP. 11.
rance que Dieu lui avoit donnée (i). L'espérance surnaturellesurmonta en lui la défiance naturelle qu'il avoit sujet d'avoir. Caril crut qu'il auroit un fils , et il l'espéra contre ce qu'il sembloit devoir attendre du côté delà nature, puisque sa femme et lui étant déjà vieux, il ne pouvoit pas naturellement espérer d'en avoir; et lorsqu'il fut prêt de sacrifier son fils , pour obéir au commandement de Dieu, il ne laissa pas encore de croire que Dieu lui tiendroit la promesse qu'il luia avoit faite, de multiplier sa postérité en la personne de ce fils. C'est ainsi que dans cet auguste sacrement le rapport de nos sens est entièrement contraire à ce que nous croyons; et c'est pourquoi notre foi en est aussi plus méritoire. Vous mangerez du pain le matin , dit le Seigneur à son peuple dans l'Exode , et le soir je vous nourrirai de chair (2). Par le matin, la vie présente est signifiée ; et c'est en cette vie que Dieu se donne à nous sous les espèces du pain et du vin ; mais quand le soir viendra , c'est-à-dire , quand nous serons dansla gloire , nous verrons alors la chair de Jésus-Christ; nous connoîtrons clairement alors comment et de quelle sorte il est sous les espèces sacramentelles , le voile sera tiré , et nous verrons toutes choses sans nuages.
Je pourrois, en confirmation de tout ce que j'ai dit, rapporter ici plusieurs miracles très-
(1) Qui contra speminspem credidit. 7?om. 4» i8« ^
(2) Vesperè comedetis carnes, et manè saturabinaini panxbas. Exod. 16. 12.
authentiques , car les histoires en sont pleines ; mais je me contenterai d'en raconter un, qui est cité dans l'histoire de l'ordre des Hiéronimites (i), et qui arriva a un religieux de cet ordre, nommé Pierre de Cavanuelas; qui fut ensuite prieur de Guadeloupe. Cet homme ayant été long-temps combattu de plusieurs doutes contre la foi , et surtout à l'égard du Saint-Sacrement de l'autel, son imagination lui représentant toujours qu'il ne pouvoitpas y avoir du sang dans l'hostie, il plut à Dieu de le délivrer de cette tentation d'une manière tout-h-fait miraculeuse. Un samedi, comme il disoit la messe de la Vierge , et qu'après avoir consacré , il s'inclinoit pour dire l'oraison qui commence par ces mots : Nous vous prions humblement (2) , il vit tout d'un coup une nuée épaisse , qui descendant d'en haut , couvrit de telle sorte tout l'autel où il célébroit , qu'il ne pouvoit plus voir ni l'hostie ni le calice. Surpris d'une merveille si étrange , et saisi de crainte , il se mit a prier Dieu avec larmes , qu'il lui plût de le délivrer du danger où il étoit , et de lui faire connoître le sujet de ce prodige; et alors la nuée s'étant dissipée peu à peu , il fut fort étonné en regardant sur l'autel , de n'y plus voir l'hostie qu'il venoit de consacrer , et de trouver le calice découvert et vide. Il demeura quelque temps comme un homme
(1) Lib. 2. e. 9. de l'Hist. de l'ord. des Hier. (a) Supplices te rogamus, etc.
mort ; ensuite étant revenu un peu a lui, il recommença de nouveau à prier Dieu , avec un grand serrement de cœur et une grande abondance de larmes, de vouloir lui pardonner , si ce qui venoit d'arriver étoit arrivé par sa faute, et de le tirer de l'embarras et du trouble où il se voyoit. Comme il étoit dans cette peine d'esprit , il aperçut l'hostie en l'air sur une patène lumineuse, et il vit qu'après y avoir resté quelque temps, elle yint se mettre sur l'ouverture du calice, et qu'il en distilla dedans autant de sang qu'il y en avoit auparavant, après quoi le corporal vint se poser de lui-même sur le calice , et l'hostie retourna surl'autel, au même lieu où il l'avoit mise. Tant de merveilles réunies le remplirent d'étonnement et d'admiration, et comme il étoit dans cet état , ne sachant que faire, il entendit une voix qui lui dit : Achevez le sacrifice, et tenez secret tout ce que vous avez vu , et jamais depuis il ne fut inquiété de la tentation qui le tourmentoit. Tout ceci se trouva après sa mort, écrit de sa main dans un papier qu'il avoit mis dans sa confession générale, pour obéir au commandement qui lui avoit été fait de garder le secret. Car quant a celui qui le servoit à l'autel , il ne vit rien de tout ce que nous venons de dire, et n'entendit point la voix, il s'aperçut seulement que le prêtre avoit répandu beaucoup de larmes, et remarqua qu'il avoit été bien plus long-temps qu'à l'ordinaire a dire sa messe.