‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 58 sur 67 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

D'un autre fruit que nous devons tirer de la sainte communion , qui est de nous résigner entièrement znïre les mains de Dieu, De la manière don* il faut se préparer pour cet effet , et de L'action de grâces qu il faut faire ensuite.

Un des plus grands fruits que nous devons essayer de tirer de la sainte communion , est de nous remettre entièrement entre les mains de Dieu , comme un peu de terre entre les mains du potier , afin qu'il dispose de nous comme il lui plaira, et quand il lui plaira, sans exception et sans réserve. Le Fils de Dieu s'est offert entièrement en sacrifice pour nous au Père éternel, et a répandu tout son sang

(1) Sur. i. tom. Janu. de S. Cunegonde , impératrice.

pour nous sur la croix ; tous les jours il nous donne son corps , son sang , son aine et sa divinité dans le sacrement de l'autel : n'est-il pas juste que nous nous offrions aussi a lui sans réserve ] C'est là proprement communier ; que de se communiquer à Dieu comme il se communique à nous : il vous communique tout ce qu'il a ; communiquez-lui pareillement tout ce que vous avez, et abandonnez-vous tout à lui.

Suivant ce principe, l'action de grâces qu'il faudra faire après la communion , ce sera de dire : Que donnerai-je à Dieu pour tout ce qiCil ma donné (i)] Que lui donnerai-je, pour tant de grâces que j'en ai reçues , et pour celle principalement qu'il vient de me faire? Savez-vous ce qu'il veut que vous lui donniez ? Il veut votre cœur. Mon fils , vous dit-il alors , donnez - moi votre cœur (2); car que veux-je de vous, comme il dit dans un saint auteur (3) , sinon que vous vous abandonniez tout-à-fait à moi ? Je ne fais aucun état de tout ce que vous pouvez me donner sans vous; je ne veux point de vos présens, je ne veux que vous; et comme rien ne peut vous suffire sans moi , rien aussi de tout ce que vous pourriez m'offrir ne sauroit me plaire sans vous. Saint Augustin dit que ce qui rendit le sacrifice de

(1) Quid retribuani Domino pro omnibus qua; retribuit mihi? Ps. n5. 3.

(2) Pracbe,fili mi, cor tuum mihi. Prov. 23. 26.

(3) Delmit.J.C. I. 4. c. 8.

Gain désagréable à Dieu, et ce qui fit que Dieu ne l'accepta pas de même que celui d'Abel , ce fut parce que Caïn ne par tageoit pas comme il devoit avec Dieu , et que donnant quelque chose du sien a Dieu, il se donnoit tout entier a lui-même. C'est la , dit ce Père, ce que font encore ceux qui offrent quelque chose à Dieu , sans lui offrir leur volonté et leur coeur (i). Le royaume du ciel, ajoute-t-il , ne demande point d'autre prix que vous-même; vous seul pouvez en être le prix : donnez-vous vous-même, et vous l'aurez (2).

C'est donc dans cette résignation parfaite antre les mains de Dieu , que nous devons nous exercer après la sainte communion : et cela ne doit pas se faire seulement en général ; mais il faut venir au détail et aux occasions particulières , nous résignant et nous conformant à le volonté de Dieu , aussi bien dans la maladie que dans la santé , aussi bien dans la mort que dans la vie; aussi bien dans l'affliction et dans les souffrances que dans la consolation et dans la joie. Il faut de plus, que chacun spécifie alors où il sentira le plus de répugnance , et qu'il les offre à Dieu en action de grâces , parcourant les fonctions les plus abjectes et les occasions les plus fâcheuses, jusqu'à ce qu'il ne se présente plus rien en

(1) Dare Deo aliquid suum , sibi autera seipsum. Aug. /. r. rfc civil. Dei. c. 7.

(2) Hegnum cœlorum aliud non quaerit pretium quàm te ipsrnu. Tantùm valet quantum es tu. Date, et habebis illud. Idem. serm. de omnibus SS. et in Manual. c. 16.

quoi on ne sente sa volonté entièrement conforme a celle de Dieu. L'oraison que saint Ignace met dans les Exercices spirituels , est très-propre pour ce sujet, c'est pourquoi nous la rapporterons ici. Recevez , Seigneur , ma liberté toute entière; recevezma mémoire, mon entendement et toutemavolonté.Toutceque j'ai , tout ce que je possède , vous me l'avez donné, je vous le rends, et j'en laisse l'entière disposition à votre volonté. Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce; je serai assez riche, et je ne vous demanderai rien davantage (i). Il faudra aussi nous exercer ensuite à produire des actes de quelques vertus , et principalement de celles dont chacun connoit qu'il a le plus besoin. Car quoi que ce soit que nous puissions désirer, nous le trouverons dans cette manne céleste , qui a ï excellence de toute sorte de goût (2). Elle a le goût de toute sorte de vertus j ainsi on peut s'exercer à produire des actes, tantôt d'une vertu, et tantôt d'une autre, envisageant toujours celle dont on croit avoir le plus besoin. Si vous sentez , par exemple, que vous ayez particulièrement besoin d'humilité , cher-

(1) Suscipe , Domine, universam meam libertatem : accipe nuemoriam , intellectum atque voluntatem omnem : quidquid habeo , vei possideo, inihi largitus es; idtibi totum restitue» , ac tuae prorsùs voluntati trado gubernandum. Amorem tuîsolum cura gratiâ tuâ mibi dones , et dives sum satis, nec aliud quidquamultià poscam.iS. Ignat. lib* Eoterc. Spirit. in contemp. ad amorem spirituaiem in nobis excitandum , puncl. i.

(2) Habentem omnissaporis suavitatem. Sap, 16. 20.

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chez-y l'humilité, et vous y en trouverez sans doute un grand modèle , puisque le Fils de Dieu y est revêtu des accidens du pain , qui n'étant que desimpies accidens, sont quelque chose déplus vil que les langes dont la sainte Vierge l'enveloppa , quand il vint au monde. Que peut-on concevoir de plus humble qu'un Dieu caché sous les espèces du pain, afin que nous le touchions , que nous le mangions , et que nous le recevions dans notre bouche et dans notre estomac] Quel abaissement pour Dieu ? quelle élévation pour l'homme ] l'humilité éclate ici davantage en quelque sorte que danslemystèrede l'incarnation. Exercezvous donc à en produire des actes, jusqu'à ce que vous sentiez que vous en ayez l'ame bien pénétrée. Offrez à Dieu en action de grâces le mépris et l'estime du monde , et embrassez avec joie, pour l'amour de lui, toutes les occasions d'être méprisé.

Usera encore a propos de descendre dans le détail de certaines choses, qui pour être légères ne laissent pas de faire quelquefois de la peine; et il faudra pareillement les offrir à Dieu en action de grâces. Chacun connoît assez quelles sont les fautes auxquelles il est le plus sujet, et qui s'opposent le plus à son avancement dans la perfection. Tâchez d'en sacrifier quelqu'une a Dieu a chaque communion , et de la lui offrir en action de grâces. Vous aimez , par exemple , vos aises et vos commodités , et vous voulez que rien ne

vous manque : offrez a Dieu de vous mortifier en cela: aujourd'hui en une chose , et demain en une autre. "\ ous aimez a vous répandre en paroles inutiles, et à perdre le temps; mortifiez-vous là-dessus , et offrez cette mortification à Dieu en une autre communion. Vous êtes si attaché à votre propre volonté , qu'il faut que vos frères souffrent de vous, parce que vous ne la voulez mortifier en rien; quelquefois même vous leur parlez d'une manière sèche et brusque : tachez de vous surmonter là-dessus , et offrez cela à Dieu dans une autre communion. Enfin, comme nous avons dit en parlant de l'oraison , qu'il étoit bon de s'y proposer quelque chose à faire pour le jour même., il sera bon aussi à chaque communion, de faire résolution de se mortifier et de se vaincre ce jour-là sur quelque chose de particulier, et d'offrir cette mortification à Dieu en action de grâces. Soyez persuadé que c'est la principalement ce que Dieu demande de vous, pour la grâce qu'il vous a faite : car il ne veut autre chose de vous, sinon que vous corrigiez en vous ce que vous savez qui lui déplaît; de sorte que c'est là la meilleure action de grâces qu'on puisse lui rendre. Or, l'action de grâces, comme nous l'avons dit ailleurs (i), peut se faire de trois façons : la première , par la reconnoissance intérieure des bienfaits qu'on a reçus; la seconde,, parles remercîmens et les louanges : la troisième et

(t) Ci-dessus , cli. 6.

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la plus parfaite, parles effets; et c'est de cellelà que nous parlons. N'employez pas tellement tout le temps a méditer, qu'il ne vous en reste plus pour autre chose : les méditations sont bonnes, mais les résolutions et les effets valent encore mieux, et ce n'est que pour en venir la qu'il faut méditer.

Ce que je dis ici de l'action de grâces, je le dis aussi de la préparation à la communion. Car quoique la méditation qu'on a accoutumé de faire alors sur le sacré mystère de l'Eucharistie, soit une sorte de préparation très-convenable ; et quoique le respect que nous devons avoir pour ce mystère adorable, exige de nous que nous la fassions toujours avec toute l'application possible , cependant la meilleure et la plus parfaite préparation , est celle de la bonne vie ; c'est de travailler tous les jours à se corriger; c'est de se perfectionner tous les jours de plus en plus, pour s'approcher avec plus de pureté de cet auguste sacrement. Vivez de manière que vous puissiez mériter de le recevoir tous les jours (i), disent saint Âmbroise et saint Augustin. Le père Avila écrivant sur ce sujet à un de ses amis (2), dit que le bon ordre qu'on apporte dans toute la conduite desa vie, est la véritable prépara lion à lacommunion;et il cite a ce proposl'exempîe

(1) Sic vive , ut quotidiè merearis accipere. Ambr. t. 5. et. Sacr. cuit, Aug. de verb. Dum, In Evang. secundUm Lue» Serm. 8.

(a) M dvit. tom, a. Epist.fol. 187.

d'un serviteur de Dieu , qui disoit : Je ne me prépare point en particulier pour la communion , car je me tiens préparé tous les jours autant que je puis. Il vaut beaucoup mieux , sans doute , se préparer de cette sorte , que de se recueillir un quart-d'heure avant et un quart-d'heure après , et demeurer ensuite dans une aussi grande tiédeur decœur, et dans une aussi grande immortification d'esprit qu'auparavant.

C'est donc là la principale préparation et la principale action de grâces pour la communion, et ce doit être aussi le principal fruit que nous devons nous proposer d'en tirer. Car de même que dans l'oraison , la mortification de nos passions , le recueillement de nos sens, et la garde de notre cœur, doivent être en même temps et la préparation principale pour l'oraison , et le fruit que nous devons en tirer, et que l'un doit aider réciproquement à l'autre (i) : de même ici la sainteté de la vie et l'application à faire toujours toutes choses du mieux qu'on peut pour plaire à Dieu , est la principale préparation pour la sainte communion , et le fruit qu'il faut principalement se proposer d'en tirer. L'un doit servir à l'autre; et chaque communion doit être une préparation à une autre. De plus, comme la perfection et le fruit de l'oraison ne consistent pas à y avoir des consolations sensibles , ni à s'élever à de sublimes contemplations;

(i) i. Part, Tr. 5. c. 18.

mais a sortir de l'oraison plus humble , plus patient , plus mortifié dans ses sens , et plus détaché de sa volonté : aussi la marque de la bonne communion et du fruit qu'on en retire n'est pas d'avoir fait quantité de saintes méditations, ni d'avoir eu de grandes consolations; c'est d'être plus mortifié dans ses passions , plus soumis et plus résigné à la volonté de Dieu,

Il s'ensuit de là une chose qui doit bien consoler tout le monde: c'est qu'il dépend toujours de nous de faire une bonne communion, et d'en tirer de grands fruits. Car de nous abandonner entièrement entre les mains de Dieu, de nous mortifier, et de nous corriger des choses que nous savons qui lui déplaisent, c'est ce qui est toujours en notre pouvoir par sa miséricorde infinie. Attachez-vous doncà ce point, et vous retirerez un grand fruit de la communion. Tâchez de vous vaincre, de vous mortifier, et de vous corriger tous les jours en quelque chose. Faites tomber l'idole de Dagon devant l'arche d'alliance ; brisez en pièces l'idole de l'orgueil, de la vanité et de l'amourpropre. Quel profit ne ferions-nous point en peu de temps , si toutes les fois que nous communions , nous avions soin de nous mortifier sur quelque chose, et de nous corriger tantôt d'une faute et tantôt d'une autre ?

S. Jérôme applique au sujet dont nous parlons , ce que le Sage dit de la femme forte : Elle a regardé soigneusement dans tous les

recoins de sa maison , et elle na pas mangé son pain sans rien faire (i). Cette recherche soigneuse, selon qu'il l'explique, est l'examen et la préparation qui doit précéder la communion ; et ne pas manger son pain sans rien faire , c'est ne pas communier inutilement. Quand quelqu'un, dit-il, devient meilleur par les communions qu'il fait , il n'a pas mangé son pain inutilement, puisque ce pain célestelui a fait tant de profit : mais malheur à vous qui avez mangé votre pain si inutilement pendant tant d'années, car vous ne vous êtes vaincu en rien ; vous ne vous êtes mortifié en rien , et vous ne vous êtes pas corrigé d'un seul des défauts que vous aviez. Il faut que vous soyez bien malade , puisque ce que vous mangez ne vous profite nullement, faites qu'il n'en soit pas de même à l'avenir. Que chacun rentre en lui-même ; qu'il considère les recoins et les replis de son arae ; qu'il regarde quelle passion , quel défaut , quelle inclination apporte le plus d'obstacle a son salut et à sa perfection ; qu'il tâche de s'en corriger, et d'en venir si bien à bout , qu'il puisse dire avec l'Apôtre : Je vis à la vérité] mais ce nest plus moi qui vis , c'est Jésus-Christ qui vit en moi (2). C'est-a-dire , dit S. Jérôme , celui-là ne vit plus, qui vivoit autrefois dans les ténèbres de l'ancienne loi,

(1) Consîderavit semitas domûs suae , et paneni otiosa non comedit. Prov. 3i. 27.

(2) Vivo ego, jàm non ego : vivit veto in me Ghristus. Ga(. s. ao.

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et qui persécutait l'Eglise ; mais Jésus-Christ vit en lui ; c'est-à-dire , la sagesse vit en lui, la force , la parole de Dieu , la paix , la joie , et toutes les autres vertus, sans lesquelles nul ne peut dire : C'est Jésus-Christ qui vit eu moi (i).

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