CHAPITRE XIII
D^oii vient que plusieurs personnes qui s' approchent souvent du sacrement de l eucharistie , ne ressentent point les merveilleux effets qu'il opère.
Mais puisque cet auguste sacrement , dira quelqu'un, opère de si merveilleux effets et répand de si grandes grâces, d'où vient que plusieurs prêtres qui célèbrent tous les jours, et plusieurs personnes qui communient trèssouvent, non-seulement n'éprouvent point ces douceurs spirituelles dont il a été parlé , mais ne font même aucun progrès dans la vertu , et demeurent toujours dans le même état? Quelques-uns ont coutume de répondre à cela par le proverbe qui dit que la trop grande familiarité engendre le mépris, s'imaginant que ce qui fait qu'on ne s'approche pas de la sainte table , avec assez de préparation et de respect , c'est qu'on s'en approche
(1) Td est, non vivit ille qui quondam vivebat in Iege , quippè persequebatur Ecclesiam. Vivit autem ineo Christus; id est , sapientia, fortitudo, sermo, pax, gaudium, creterœque yirtutes, quas qui non habct, non potest dicere : vivit autem in me Christus. Hieron. sup. Iiœc ult. verba.
trop souvent. Mais en cela ils se trompent, et ce qu'ils objectent ne peut avoir lieu a l'égard des choses spirituelles et du commerce avec Dieu. On prétend même qu'il n'y en a pas à l'égard de la fréquentation qu'on a avec des personnes véritablement sages, et que plus on les pratique, plus aussi on les honore et on les respecte ; le commerce qu^on a avec eux ne servant qu'à découvrir toujours leur mérite de plus en plus, et par conséquent à faire connoître davantage l'estime qu'on doit en faire. Mais je veux que ce proverbe puisse avoir lieu à l'égard des sages du monde ; car comme il n'y en a point de si parfait qui n'ait quelques défauts , il peut se faire qu'à force de les pratiquer familièrement , on vienne a découvrir leurs défauts et par conséquent a les en estimer moins. Mais si cela peut être vrai du commerce avec les hommes, il ne l'est pas de même du commerce avec Dieu , parce que Dieu étant infiniment parfait et sage, plus on le connoît , plus on est touché de respect et d'admiration pour lui. C'est ce qui arrive aux anges et aux bienheureux qui le connoissent parfaitement dans le ciel, et qui jouissent continuellement de sa vue ; et c'est ce qu'éprouvent ici-bas en eux-mêmes ceux qui sont particulièrement adonnés à la spiritualité et à l'oraison. Cette vérité nous est bien marquée dans l'histoire de la femme de Samarie , et dans les manières différentes dont elle traita le Sauveur du monde dans l'entretien quelle
eut avec lui. Comment vous, dit-elle, qui êtes juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis Je i nme samaritaine (1)? Elle l'appelle d'abord par le nom. général de la nation , et ie traite comme un homme ordinaire; mais peu de temps après elle l'appelle Seigneur : Seigneur, donnez-moi de cette eau (2). Dans la suite de la conversation elle l'appelle prophète : Je vois que vous êtes prophète {Z); et enfin elle le reconnoît pour le Christ et pour leMessie.La fréquentation des sacremeus produit un semblable effet; et même une communion est une préparation pour un autre; et c'est une erreur de s'imaginer qu'en ne Rapprochant que rarement de la sainte table, on s'y prépare avec plus de soin et de respect. C'est pourquoi saint Augustin et saint Ambroise ont très -grande raison de dire, que celui qui ne mérite pas de recevoir tous les jours le corps de Jésus-Christ , ne mérite pas de le recevoir au bout d'un an (4).
Pour répondre maintenant a l'objection dont nous avons parlé au commencement, je dis premièrement, que si le fréquent usage de la communion n'opère pas toujours en nous tout le fruit qu'il semble qu'il devroit opérer,
(1) Quomodo tu, Judaeus cùm sis, bibere à me poscis, quse sum mulier Samaritana ? Joan. ^. 9.
(2) Domine, da mihi hanc aquam. Ibid. i5.
(3) Video quia propbeta es tu. Ibid. v. 19.
(4) Qui non meretur quotidiè accipere , non merelur post annum accipere. 4mb. I. 5. de Sec. c. 4. ^ug. de verb. Dom» serm. 2b. et epist. 118. ad Janu,
cela vient souvent de notre faute. C'est quelquefois parce que nous ne nous préparons pas comme il faut, et que nous nous approchons de l'autel presque par coutume et par manière d'acquit. On communie, parce que les autres communient, et parce qu'on a accoutumé de communier : on ne songe point auparavant à ce qu'on va faire, ou l'on n'y fait point assez de réflexions; et c'est la ce qui fait qu'on en retire si peu de fruit. C'est pourquoi,lorsqu'on voit qu'on ne profite point des fréquentes communions qu'on fait, il faut examiner si ce n'est point faute de s'y préparer assez; et si on trouve que cela soit, il faut essayer d'y remédier. Le mal vient aussi quelquefois de ce qu'on se laisse aller volontairement a des péchés véniels : car il y a deux sortes de péchés véniels, les uns dans lesquels on tombe par inadvertance, quoique pourtant il s'y mêle toujours de la nonchalance et de la négligence; et les autres que l'on commet volontairement et de propos délibéré. Ceux dans lesquels les vrais serviteurs de Dieu tombent par inadvertance et par mégarde, n'apportent aucun empêchement en eux a la grâce du sacrement; mais ceux que les personnes tièdes et relâchées dans le service de Dieu commettent de propos délibéré,y sont d'un très-grand obstacle. On peut dire la même chose des fautes qu'un religieux commet volontairement contre ce qu'il doit à ses règles : et la conduite que Dieu tient en cela envers nous,
soit dans la communion , soit dans l'oraison , est semblable à celle d'un père, qui voyant faire quelque chose de mal-à-propos à son fils , le regarde aussitôt avec un visage sévère, comme pour le corriger de sa faute, et pour l'avertir de prendre garde a n'y plus tomber. De sorte que si nous voulons avoir part à cette abondance de grâces dont jouissent ceux qui s'approchent de la sainte table comme ils doivent , il faut nous abstenir de commettre volontairement aucune faute; et que les âmes qui craignent Dieu remarquent bien ceci ; car c'est là effectivement le moyen d'obliger Dieu à répandre ses dons sur elles.
En second lieu , je dis que souvent il peut arriver que nous ne sentions point en nous les effets admirables de la sainte Communion , sans qu'ily ait de notre faute, et sans que nous laissions pour cela d'en recevoir le fruit en notre ame , quoique nous ne nous en apercevions pas d'une manière sensible, il en est de même ici que clans l'oraison , au sujet de laquelle plusieurs font la même plainte : car quoiqu'on n'y ressente point les douceurs et les consolations qu'on souhaiteroit et qu'on y a ressenties peut-être d'autres fois, ce n'est pas à dire qu'on n'enretire toujours un grand fruit : un malade ne trouve point de goût à la nourriture qu'il prend ; cependant elle ne laisse pas de le soutenir, et de lui faire du bien. Ces douceurs et ces consolations sensibles sont des grâces que Dieu donne comme
il lui plaît; et quand il en prive ses serviteurs, c'est pour les éprouver , c'est pour les humilier et pour tirer de là d'autres avantages et d'autres biens , dont la connoissance n'appartient qu'à lui seul. Ajoutez à cela que ce divin sacrement opère quelquefois d'une manière si secrète,, qu'à peine s'en aperçoit-on ; car la grâce agit d'ordinaire insensiblement et peu à peu, comme la nature. On ne voit point croître une plante , mais on voit fort bien qu'elle a crû. C'est pourquoi saint Laurent Justinien dit, que comme les alimens corporels nourrissent l'homme et le font croître , quoiqu'on ne s'en aperçoive point; de même cette viande céleste soutient , et fortifie Tarne par des accroissemens de grâce , quoiqu'on ne le sente point.
Enfin , je réponds qu'il faut compter pour un profit, non-seulement de faire du progrès, mais aussi de ne point tomber et de ne point reculer en arrière. Les remèdes qui empêchent les maladies ne sont pas moins à estimer, que ceux qui fortifient la santé ; et que l'on remarque bien ceci , car c'est un grand sujet de consolation pour ceux qui ne s'aperçoivent pas si sensiblement du fruit que ce divin sacrement produit en eux. Nous voyons ordinairement que ceux qui s'en approchent souvent, vivent dans la crainte de Dieu, et passent des années entières , quelques-uns même toute leur vie , sans commettre un péché mortel. Or , c'est là un des effets de ce sacre-
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ment , (Tempêcher que nous ne tombions en péché mortel, et de nous conserver la vie de l'âme, de même que la nourriture corporelle nous conserve la vie du corps. Aussi le concile de Trente l'appelle un antidote par lequel nous sommes délivrés des fautes journalières, et préservés des péchés mortels ( i). De sorte que quoiqu^en le recevant on nesente ni cette ferveur de dévotion,ni ces douceurs ineffables dont nous avons parlé; et qu'ensuite au lieu de cette ardeur et de cette promptitude que quelques-uns ont alors pour le bien, on ne se trouve que de la sécheresse et de la tiédeur, on ne laisse pas pourtant d'en tirer du fruit. Quesiencommuniantfréquemment on tombe en quelques fautes, on ne manquera pas de tomber en de plus grandes , en s'abstenant de communier. Enfin , tâchons de faire de notre côté ce qui dépend de nous, pour nous approcherdela sainte tableavec la disposition et le respect dont nous avons parlé , et nous recevrons infailliblement une extrême utilité de nous en approcher très-souvent.
Nous lisons (2) de W idikincl , duc des Saxons , qu'étant encore païen , et étant en guerre contre Charlemagne , il eut la curiosité de voir ce qui se passoit dans le camp des Chrétiens, et se déguisa pour cet effet en pèlerin. C'étoit dans le temps de Pâques, lors-
(1) Antidotum quo liberamur à culpis quotidianis , et à peccatismortalibus praeservamur. Conc. Trident, sess. i3. d& sanct. Euch.sacr. c. 2.
(a) Ttmal. Bredemb. llb. \, collation* c. 2. G» HiiU Ecrie? tiast, Atberti Rrantzii, l. j.ç, 9.
36o PART. II. TRAITÉ VIII. CHAP. XIII.
que toute l'armée chrétienne faisoit ses dévotions, Il entre dans le camp, il voit et admire les cérémonies du sacrifice de la messe : mais ce qui le surprit davantage, ce fut de voir en chaque hostie , dont le prêtre communioit le peuple, un enfant d'une beauté admirable et tout brillant de lumière, qui sembloit entrer avec une extrême joie dans la bouche de quelques-uns, et qui se débattoit pour ne pas entrer dans celle de quelques autres. Cette vision miraculeuse, du sujet de laquelle il se fitinstruîre,fut cause qu'il embrassa lareligion chrétienne, et qu'illa fit embrasser atousses sujets. On raconte (i) une chose presque semblable d'un grand serviteur de Dieu ; et le second exemple peut servir d'éclaircissement au premier. GJest que comme cet homme entendoit un jour la messe d'un prêtre séculier, il aperçut dans le temps de la consommation , un très-bel enfant sur la patène , au lieu des espèces du pain ; et il vit que le prêtre voulant communier, cet enfant lui tournoit la tête, en se débattant des mains et des pieds, comme pour empêcher que le prêtre ne le reçût. Il eut encore plusieurs fois la même vision ; et le même prêtre s'entre tenant un jour avec lui , et lui disant que toutes les fois qu'il prenoit le Corps de Xotre-Seignenr , il avoit de la peine à le prendre , et qu'il ne savoit d'où cela pouvoit venir ; le serviteur de Dieu prit
(a) Exemple de Henri de Grenade sur l'Eucharistie , cite par h docteur Santgre , nu l, 4. dç son Pvc , ou c'e ses sermons,
Je là occasion de lui découvrir ce qu'il avoit vu , et de lui conseiller de songer à sa conscience et de changer de vie. Le prêtre fut touché de cet avertissement , et changea de vie; et quelque temps après, le même serviteur de Dieu entendant encore sa messe, aperçut le même enfant entre ses mains dans le temps de la consommation , et le vit entrer alors dans la bouche du prêtre avec beaucoup de promptitude et de joie.