‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 11 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Hun moyen trcs-propre pour obtenir la perfection de ï obéissance , qui est d'obéir au supérieur , comme sicétoit Jésus-Christ lui-même.

Un des principaux moyens pour acquérir la perfection de l'obéissance , ou pour mieux dire, le principal et le plus propre, est d'envisager Dieu même dans la personne du supérieur, et de s'imaginer que c'est Dieu qui nous commande, et que c'est à lui et non pas aux hommes que nous obéissons. Ce moyen nous est extrêmement recommandé par l'Apôtre, qui nous le propose en plusieurs endroits de ses Epîtres, et principalement dans celle aux Ephésïens, où s'adressant aux serviteurs de Dieu , il leur dit : Serviteurs , obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte, avec respect, et dans la simplicité de votre cœur, comme vous obéiriez à Jésus-Christ (i). Si l'Apôtre ordonne, dit à ce sujet S. Basile , qu'on obéisse aux puissances de la terre comme à Jésus- Christ même , et qui plus est, à des hommes qui étoient encore dans l'infidélité et dans la corruption du péché, selon que l'ordonne aussi saint Pierre, qui veut qu'on obéisse, non-seulement aux maîtres qui sont bons et

(1) Servi , obeditc dominis carnalibus cum timoré et tremore, in simplicitate cordis vestri sicut Cbristo. Ephes. 6. 5.

DE L'OBÉISSANCE. lOT

doux , mais encore à ceux qui sontfdcheux (1), et qui vivent dans l'infidélité : à combien plus forte raison les religieux doivent -ils obéir de la même sorte à leurs supérieurs spirituels , qui ne souhaitent autre chose d'eux que l'accomplissement de la volonté de Dieu ? C'est pourquoi le même saint Paul ajoute aussitôt : Que ce ne soit pas seulement en les servant * lorsquils vous voient, et comme pour pla're aux hommes; mais que ce soit en faisant la volonté de Dieu de tout votre cœur, comme serviteurs de Jésus- Christ, et en servant volontiers , comme si cétoit le Seigneur , et non pas les hommes que vous servissiez (2). Nous ne devons plus regarder l'homme dans la personne du supérieur qui nous commande , nous ne devons regarder que Dieu : en effet , nous ne sommes point entrés dans la religion pour servir les hommes , mais pour servir l)ieu; et ce n'est plus avec des hommes que nous y vivons , mais avec Dieu même , puisque notre vie y est crucifiée avec Jésus-Christ. Tout ce que vous ferez, dit l'Apôtre en un autre endroit., faites-le de bon cœur , comme le faisant pour le Seigneur et non pour les hommes , et

(1) Non tantùm bonis et modestis , sed etiàm discolis, i. Petr. 2. 18.

(2) Non ad oculum servientes , quasi hominibus placentes, 6ed ut servi Christi, facientes voluntalem Dei ex animo :cum bonâ voluntate servientes , sicut Domino, et non bominibus. Ephes. 6. 6 et 7.

comme étant assurés que vous en recevrez la récompense du Seigneur (i),

Notre saint instituteur , appuyé sur cette doctrine , insiste fort sur ce moyen clans ses constitutions (2), et nous le recpmma n de souvent. Il est très-à-propos et très-nécessaire , dit-il en un endroit, de s'abandonner à une obéissance entière, reconnoissant que le supérieur, quel qu'il puisse être, tient la place de J. G. lui-même. Il est très-nécessaire, dit-il ailleurs, d'obéir non-seulement au supérieur général de la compagnie, ou au supérieur particulier de chaque maison, mais aussi à tous ceux qui ont autorité de lui , et de s'accoutumer à regarder dans l'obéissance, non pas la personne du supérieur à qui on obéit, mais la personne de Jésus-Christ, pour l'amour de qui on obéit, et h qui tout le monde doit obéir. Il établit la même chose pour fondement dans lasixième partielles constitutions, où il traite plus expressément de l'obéissance ; et il dit que si l'on veut acquérir la perfection decette vertu , il faut avoir continuellement devant lesyeuxcelui pour l'amour duquel on obéit , qui est Dieu lui-même notre Créateur et notre Sauveur (3). L'efficacité de ce moyen pourra

(1) Quodcumque facitis , ex animo operamini , sicut Domino, ot non hominibus , scientes quôd à Domino accipietis retributionem. Coloss. 3. a3 et 24.

(2) 3. p. Const. c. 1. §. 23 et 6. p. ç. 1. §. 2. Reg. 3j. sttm. 3. p. c. 1. §. 24. Reg. 38. sum.

(3) Versari autem débet ob oculos Dens crealor, ac Dominus noster , propfer quem honiini obedientia prxstatur. 6, p. Const. c. 1. §. i.

DE L OBÉISSANCE. I OQ

très-bien se connoître par la supposition suivante. Si Jésus-Christ lui-même vous apparoissoit , et vous commandoit de faire telle ou telle chose, avec quelle promptitude, avec quelle joie, avec quelle soumission d'esprit et d'entendement ne vous porteriez-vous point à obéir? Il ne vousviendroit pas la moindre pensée de juger de ce qu'il vous commanderoit, pas le moindre doute si ce seroit une chose juste ou non ; mais vous vous porteriez aveuglément à l'exécuter, par cette seule raison qui est au-dessus de toute autre raison , c'est Dieu qui me le commande , c'est Dieu qui le veut , c'est ce qu'il y a par conséquent de meilleur.Vous vous estimeriez même heureux que Dieu voulût se servir de vous ; et plus ce qu'il vous commanderoit seroit pénible^ plus vous le tiendriez à grâce. Or , voilà précisément le moyen que nous proposons. Saint Basile le propose de même dans ses constitutions; et afin de nous en donner toute l'estime qu'il mérite : Ce n'est pas , dit-il (i) de moi-même que je m'avance de faire cette comparaison ; c'est sur la foi et sur l'autorité de Jésus-Christ , qui dit : Celui qui vous écoute , m'écoute (2); c'est-à-dire , celui qui vous obéit 3 c'est à moi-même qu'il obéit. Tous les Saints (3) interprètent ainsi ces pa-

(1) Nec enim ad hanc similitudinem inducendam meâ spontc , sed divinis litterisinductusaccessi. Basil. inConsld. Slnnast. c. 25 .

(■1) Qui vos audit , me audit. Luc. 10. 16.

(3) Ctem. 1. ep. adJac. fratr. Dow. Benedtct. in rcg. c. 5.

rôles, et ils disent qu'elles ne doivent pas seulement s'entendre des apôtres , mais de tous les supérieurs spirituels ; et celte doctrine étoit tellement reçue parmi les anciens Pères du désert , qu'ils regardoient les commandemens de leurs supérieurs comme des commandemensdeDieumême.IIsues'atlachoient point h regarder l'homme dans la personne de leur supérieur; mais ils regardoient Dieu dont il occnpoit la place ; et c'est ce que J. G. nous recommande expressément , quand il dit : Les scribes et les phtirisiens sont assis sur la chaire de Moïse. Observez donc tout ce quils vous diront , et faites-le ; mais gardez-vous bien défaire ce qu ils font (i).

Ainsi ce que nous avons h considérer dans l'obéissance , c'est Dieu seul et sa volonté ; et cela , soit que ce soit par lui-même , ou par un ange, ou par un homme, et par quelque homme que ce soit qui nous l'explique: car nous lui devons toujours la même soumission , de quelque moyen qu'il se serve , puisque c'est toujours lui qui commande en la personne de ceux dont il se sert pour nous commander.Saint Bernard traitant le même sujet, rapporte les propres paroles de saint Benoît , qui disent la même chose en substance, et qui sont telles : L'obéissance qu'on rend aux supérieurs se rend a Dieu même ,

(1) Super cathcdram Moysi sederunt scribae et pharisœi. Omnia ergô quaecumque dixerint vobis , servate, et facite ; secundùm opéra verô eorum nolite facere. Matth. a3. a et 3.

DE L'oBÉiSSANCE. III

qui a dit : Celui qui vous écoute } ni écoute. De sorte que tout ce que l'hommecommande en la place de Dieu , et qu'on ne sait point certainement être contraire a la volonté de Dieu, il faut le recevoir comme si Dieu luimême le commandoit. Car qu'importe-t-ilque ce soit lui-même qui vous fasse connoître sa volonté , ou qu'il se serve du ministère des hommes ou des anges pour vous la faire connoître (i)] Le même saint Bernard rapporte encore au même endroit cette maxime si reçue parmi les Saints : Que ce soit Dieu même, ou que ce soit celui qui tient sa place qui nous commande quelque chose , il faut l'exécuter avec le même soin , et y déférer avec le même respect , pourvu cependant que l'homme ne commande rien de contraire à Dieu (2). Il ne faut pas attendre désormais que Dieu fasse des miracles pour nous, ni prétendre qu'il vienne lui-même en personne nous faire savoir sa y o\on\ê. Il nous a parlé autrefois par son fils (3). Le fils unique qui est dans le sein du Père nous a lui-même

(i) Obedientia qnae exhibetur majoribns. Deo exhibetur. Ipse enim dixit. Qui vos audit, me audit. Undè quidquid vice D«'i prœcipit horuo, quod non sitcertum displieere Deo, haud aliter accipiendum est, quàm si praeciperet Deus. Quid enim interest utrum ipse , aut per suos ministros, sive homines sive angelos liominibus innotescat suum beneplacitum ? Rcf. ex S. Dened. Bern. t. 3. de. discipl. et prœcept.

(î) Sive Deus, sive homo vicarius Dei mandatum quodcumque tradiderit, pari profectô obsequendum est cura, pari leyerentiâ deferendum ; ubi tamen Deo contraria non pr«cîpit homo. Bern. ibid.

(3) Novissinaè diebus istis locutus est nobis in Cl»0- Hebr* ù. 2.

112 PART. III. TRAITÉ V. CHiP. XI.

instruits (i): il est descendu du ciel en terre pour nous enseigner, quand il en a été besoin. Mais ce temps-là est passé. Dieu veut que nous vivions maintenant dans la foi, et que nos supérieurs soient les interprètes de sa volonté.

Saint Augustin dit que c'est ce que Dieu a voulu nous donner à entendre par la conduite qu'il tint dans la conversion de Corneille le centurion. Ce Corneille étoit païen de religion ; mais du reste c'étoit, comme portent les Actes des Apôtres, un homme de bien, qui craignoit Dieu, qui faisoit beaucoup d'aumônes, et qui prioit toujours Dieu. Dieu, qui vouloitle convertir et l'instruire des vérités de la foi , lui envoie un ange qui lui dit : Corneille , vos prières et vos au° mânes sont montées jusqu'en la présence de Dieu qui s'en est souvenu ; c'est pourquoi envoyez des gens à la ville de Joppè , pour faire venir un certain Simon qiûon appelle Pierre. Il demeure chez un certain, Simon le corroyé ur , dont la maison est proche de la mer , et il vous dira ce qu'il faudra que vous fassiez (2). Pourquoi , dit à ce sujet saint Augustin , Dieu lui ajant envoyé un ange, ne le fait-il pas instruire par

(1) Unigenitus filius qui est in sinu patris , ipse enarravit. Joan. 1. iS.

(2) Orationes tune cl cleemosynœ tune ascenderunt in memoriam in conspectu Dei. Et nùnc mitte viros in Joppem , et accerse. Siraoneni quemdaui, qui cognominatur Petrus. Hic hospitatur apud Simonem quemdam coriariuni , cujus est domus juila mare : hic dicet tibi quid te opoiteat faccre.

DE L'OBÉISSANCE. Il3

l'ange m ême? Est-ce donc que l'ange ne pouvoit pas le faire ( i)l Oui , sans doute , répond ce Père ; mais Dieu adresse Corneille à Pierre.et ne veut l'enseigner ni par lui-même, ni par le ministère d'un ange , mais seulement par celui d'un homme , parce qu'il veut faire honneur aux hommes, depuis principalement que lui-même s'est fait homme , et depuis que pour l'amour de nous il a obéi aux hommes , comme l'Evangile nous l'apprend par ces paroles : Et il leur étoit soumis (2). Saint Bernard remarque aussi sur la conversion de saint Paul , que Jésus-Christ lui étant appanr, ne voulut pas lui déclarer sa volonté par lui-même, mais qu'il lui commanda d'aller trouver un homme qui la lui déclareroit: Allez dans la ville, lui ditleSeigneur, et là on vous dira ce qiCil faudra que vous fassiez (3).0 sagesse admirable de Dieu, s'écrie la-dessus saint Bernard ! sagesse qui dispose toutes choses avec douceur ! Celui à qui vous parlez vous-même , vous l'envoyez se faire instruire à un homme pour nous faire voir par-la l'utilité que l'on retire de la société (4). Vous l'adressez à un homme

(1) Nùmquid non illum poterat docere angélus ? Aug. sup. Ps. 9G.

(2) Et crat subditus illis. Luc. 2. 5i.

(3) Jngredere civitatem , et ibi dicetur tibi quid te oporteat facere. Set. g, 7.

(4) O sapienlia soaviter verè omnia disponens ? Cum quo tu loqueris, erudiendum de voluntate tuâ inittis ad hominem,

ï ut socialis vitae commendetur utilitas. Bern. serm. 1, de convers, suncti Pauli.

Il4 PART. III. TRAITÉ V. CHAP. XI.

pour honorer les hommes , pour les autoriser , pour nous les faire regarder comme tenant voire place , et pour nous obliger à recevoir les ordres de nos supérieurs comme venant de Dieu même.

Notre condition, au reste, n'est pas maintenant moins avantageuse que celle de ceux à qui Dieu a parlé autrefois lui-même. Au contraire , comme en croyant les choses de la foi que nous n'avons point vues , nous méritons davantage que si nous les avions vues , suivant ces paroles de Jésus-Christ à saint Thomas : Parce que vous m'avez va j Thomas, vous avez cru : bienheureux ceux qui iiont point vu , et qui nont pas laissé de croire (i): aussi en obéissant au supérieur comme a Dieu, par une espèce de foi qui nous fait regarder les ordres et la Volonté de Dieu , nous méritons en quelque sorte davantage que si nous obéissions à la personne propre de Jésus-Christ. Tous les Saints en disent autant de l'aumône qu'on fait pour l'amour de Dieu ; et Jésus-Christ ne nous dit-il pas : En vérité , je vous dis , tout ce que vous avez fait à un de mes moindres frères , vous me V avez fait à moimême (2) 1 De sorte que Dieu s'engage parla à récompenser l'aumône qu'on aura faite à un pauvre , comme si c'étoit h lui-même

(1) Quia vidisti me , Thoma , credidisti : beati qui non videront. et crediderunt. Joan. 20. ag.

(2) Amen dico vobis , quàmdiù fecistis uni ex fratribus meis minimis , mihi fecistis. Mal th. 25. 4o.

qu'elle eût été faite. Il y a aussi quelques Saints qui prétendent que celui qui donne l'aumône à un pauvre pour l'amour de Jésus- Christ , fait en quelque sorte davantage que s'il la donnoit à Jésus-Christ même. C'est ainsi que celui qui reçoit chez lui un domestique de son ami , et qui lui fait toutes sortes de bons traitemens en considération de son ami , donne en cela plus de marques de son amitié, que s'il faisoit les mêmes bons traitemétis à son ami même. Car ce qu'il feroit alors seroit une chose due à la personne et au mérite de son ami : mais de porter l'amitié jusqu'à considérer tout ce qui appartient en quelque façon que ce soit a son ami , comme si c'étoit son ami lui-même, c'est sans doute la porter encore plus loin; et voilà ce que fait la véritable obéissance. C'est pourquoi saint Bonaventure dit (i) que c'est un grand acte d'obéissance d'obéir à ce que Dieu lui même nous commande ; mais qu'en quelque sorte c'en est un plus grand d'obéir à un homme pour l'amour de Dieu *, et que souvent aussi le mérite et la récompense en sont plus grauds , parce qu'en obéissant à un homme pour l'amour de Dieu, on s'abaisse davantage , et on marque un plus grand renoncement à sa propre volonté, et une plus entière résignation entre les mains de Dieu. Si Dieu en personne vous commandoit quelque chose, qu'y auroit-il de surprenant que vous lui

(1) Bonav. tract, degradib. virtut. e. 2.

Il6 PART. III. TRAITÉ V. CHAP. XII,

obéissiez avec une extrême promptitude et une entière résignation ; mais que pour l'amour de lui vous obéissiez delà même sorte à un homme comme vous , et que vous vous soumettiez h lui avec la même déférence et le même abandonneront , c'est ce qui est d'un grand prix et d'un grand mérite.

Page 1