‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 12 sur 49 · CHAPITRE XI F · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI F

Que pour acquérir la vertu d'obéissance , il est nécessaire d'obéir a son supérieur comme a Jésus-Christ lui-même.

Le moyen dont nous venons de parler n'est pas seulement un moyen propre pour obéir d'une manière plus parfaite , c'est aussi un moyen nécessaire pour acquérir la vertu d'obéissance. De sorte que celui qui en obéissant ne s'imaginera pas que c'est Dieu qui commande , et que c'est à Dieu qu'il obéit , manquera non-seulement h ce qui est de la perfection de l'obéissance , mais aussi à ce qui est de l'essence même de l'obéissance; et c'est ce que nous allons prouver clairement , et faire connoître , comme on dit , à vue d'œil , parce que c'est une chose d'une conséquence extrême. Si dans la personne de votre supérieur vous ne considérez que l'homme , vous n'y verrez peut-être rien au dessus devons , puisque vous êtes homme aussi bien que lui; et que quelque Saint , quelque savant , quelque sage qu'il puisse

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être, vous aurez toujours à dire quJil est homme, qu'il ne peut pas savoir également toutes choses, et qu'il peut se tromper en. quelqu'une. De plus , si vous ne le considérez que comme homme, vous pourrez encore dire que, comme homme il peut avoir ses inclinations particulières qui le font pencher plutôt d'un côté que de l'autre , et que c'est par cette raison qu'il n'a pas les mômes jeux pour ce qui vous regarde que pour ce qui regarde les autres. Surtout si les choses qu'il vous commandera sont pénibles , et que vous y ayez de la répugnance , l'amour-propre qui est extrêmement ingénieux, ne manquera pas devoirs fournir mille raisons au contraire; ainsi vous ne serez jamais bien apaisé làdessus , et vous ne parviendrez jamais à une entière soumission de jugement et de volonté, parce que vous ne manquerez jamais de raisons humaines à opposer aux raisons humaines qui ne vous seront pasfavorables. Mais si au lieu de considérer dans votre supérieur la personne d'un hommesujet hl'erreur, vous y considérez la personne de Jésus - Christ même , qui est la souveraine sagesse , la souveraine bonté et la souveraine charité, qui ne peut ni se tromper, ni vouloir vous tromper; tous les raisonnemens et tous les jugemens cessent alors , parce que dès qu'on songe que c'est Dieu qui veut une chose et qui l'ordonne , i\ny a plus rien à répliquer. C'est pourquoi le Prophète royal disoit à Dieu :

IlS PART. III. TRAITÉ V. CHAP. XII.

Je suis demeuré muet, et je 71 ai pas même ouvert la bouche , parce que cest vous qui V avez fait (1). Que notre obéissance deviendroit prompte et parfaite , si nous prenions les choses de cette sorte ! au même moment que nous entendrions la voix du supérieur , nous quitterions tout, comme entendant la voix de Jésus-Christ même ; et si nous avions alors commencé a former une lettre, nous la laisserions aussitôt sans l'achever, et nous croirions commettre une grande faute de différer un moment h obéir. Quelle attention n'aurions-nous point h conformer noire volonté à la sienne? Quelle déférence, quelle soumission d'esprit cela ne nous donneroitil point ? Il n'yauroit nulle difficulté que cette considération ne nous aplanît.

Ceci peut servir à résoudre un doute qui fait extrêmement a notre sujet. Pourquoi, dit-on, un religieux aura-t-il été plusieurs années dans la religion a obéir tous les jours , sans que cependant il ait acquis la vertu et l'habitude de l'obéissance ; le sentiment de tous les pbilosophes et de lous les théologiens étant que l'habitude des vertus s'acquiert par l'acte et par l'exercice fréquent des vertus? A cela on répond : Que l'habitude des vertus s'acquiert par des actes conformes a la vertu qu'on veut acquérir; et l'obéissance dont il s'agit maintenant est une vertu religieuse, ou , comme disent les théo-

(i) Obmutui , et non aperui os meum , quoniàm tu fecisti, Ps. 38. 10.

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logieDS , c'est une des espèces de la vertu de religion, qui a Dieu et le culte de Dieu pour objet. Or, le religieux dont nous parlons ne regarde pas purement Dieu dans le supérieur à qui il obéit, et ce n'est pas pour accomplir la volonté de Dieu qu'il obéit ; mais c'est ou pour contenter le supérieur , ou pour se faire estimer, ou pour éviter la punition ou la réprimande que sa désobéissance lui attireroit, Ou parce que le commandement qu'on lui fait s'accommode à son inclination , ou parce qu'on le traite civilement , ou enfin par quelque autre motif de même nature. C'est pourquoi les actes d'obéissance qu'il fait ne sont pas des actes d'obéissance religieuse , puisqu'ils n'ont pas la forme essentielle qui peut les rendre tels; et par conséquent il n'a point acquis la vertu d'obéissance., et il ne l'acquerra même jamais s'il ne s'y prend pas d'une autre manière. Il pourra bien acquérir une certaine obéissance politique, telle qu'elle est dans les soldats à l'égard du général , dans un équipage de vaisseau à l'égard du pilote , et dans quelque société que ce soit à l'égard de celui qui en est le chef ; mais ce ne sera jamais une véritable vertu de religion.

C'est par cette raison que saint Ignace disoit (i), qu'il ne faut obéir au supérieur , ni à cause de sa prudence , ni à cause de sa bonté , ni h cause de quelque autre bonne qualité qu'il ait , mais parce qu'il tient la place de

(1) -^u 5.* liv. de sa vie , ch. 4-

Dieu même , et qu'il nous en représente la personne. Que si vous détournez vos jeux de cette considération , et que vous les arrêtiez sur des raisons purement humaines, il est impossible , disoit-il , que cela ne détruise tout-a-fait l'obéissance religieuse ; et alors il n'y aura plus dans l'obéissance aucun acte de religion, parce que dans le monde vous suivriez de la même sorte les avis d'un homme sage et expérimenté. Ce sera vivre avec les hommes , et obéir aux hommes ; mais ce ne sera pas vivre avec Dieu, et obéir à l'esprit de Dieu. Plus vous voudrez vous attacher aux raisons humaines, et y conformer votre conduite, plus aussi il arrivera que vous vous éloignerez de l'esprit de Dieu et de la véritable obéissance , et que vous viendrez h vous abaisser sous le joug des hommes. Il dit encore expressément dans l'examen général (i), qu'il ne faut pas prendre garde si celui qui nous commande est ou le supérieur lui-même, ou quelque autre qui ait autorité sous lui, puisque ce n'est pas à eux , mais à Dieu que nous obéissons;et il veut que nous obéissions à ceux qui ont autorité du supérieur avec la même promptitude, la même déférence etla même résignation, que sic'étoit le supérieur lui-même qui nous commandât.

Saint François étoit véritablement parvenu à cette perfection d'obéissance , quand ildisoit, qu'entre plusieurs grâces qu'il avoit (>) Cap. 4. Exam. t. 29.

reçues de Dieu, il en avoit reçu une, qui étoit d'être aussi prêt à obéir au moindre novice qui deviendroit son gardien, qu'à un religieux qui auroit beaucoup d'années de profession et beaucoup d'expérience et de sagesse. IL comprenoit bien ce que c'étoit qu'obéir;ainsi il neconsidéroit dans lesupérieur, que Dieu seul à qui il obéissoit. Il disoit encore , que moins un supérieur a de qualités qui puissent le faire respecter , plus en quelque sorte l'obéissance qu'on lui rend est parfaite et méritoire. Et c'est à peu près ce que nous disons ordinairement , qu'en obéissant bien aux moindres officiers de la maison, on témoigne une plus grande obéissance , qu'en obéissant au père ministre -, et une plus grande en obéissant au père ministre, qu'en obéissantau recteur, et enfin une plus grande en obéissant au recteur, qu'en obéissant ou au provincial ou au général. La raison de ceci est , que moins celui à qui on obéit est élevé en dignité, plus l'obéissance qu'on lui rend est pure: car il peut se faire que dans celle que vous rendez au supérieur général , la considération de sa charge, le respect de sa personne, ou enfin l'envie de lui plaire, y aient quelque part; mais quand vous obéissez h un simple religieux , il semble qu'il n'y ait que la seule vue de Dieu qui vous porte à obéir.Notresaint instituteur ajoute (i) encore en confirmation de ce que nous venons de dire ;

(1) Obi suprà.

qu'un religieux qui n'a pas de soumission et d'obéissance pour les moindres officiers delà maison, n'en aura pas non plus pour les officiers principaux; parce que la véritable obéissance ne regarde point la personne de celui à qui on obéit, mais Dieu seul, pour l'amourde qui on obéit également a toutes sortes de personnes. Or , le religieux qui règle son obéissance sur la différence des personnes, manque a ce qu'il j a de plus essentiel dans l'obéissance: car s'il obéissoit purement pour Dieu, il obéiroit aussi bien aux moindres officiers qu'aux autres , puisqu'ils tiennent aussi bien que les autres la place de Dieu dans les choses qu'ils commandent. C'est pourquoi, puisqu'il ne leur obéit pas , c'est une marque que l'obéissance qu'il rend aux officiers principaux n'a pas Dieu pour objet, mais qu'elle est fondée sur des considérations humaines, et que par conséquent elle n'est point parfaite, et telle que doit être celle d'un véritable religieux.

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