CHAPITRE XIII
Des autres avantages quilya d'obéir au supérieur comme on obéiroit à Jésus-Christ.
Tl y a encore d'autres avantages très-considérables a regarder le supérieur commejésus- Christ lui-même , et à lui obéir comme si c'étoit Jésus-Christ qui commandât ', et le
premier estque cette pensée nousdonnerades forces, et nous fera espérer de réussir dans ce quJon nous aura commandé. Car il ya cette différence entre ce que Dieu commande et ce que commandent les hommes , que les hommes commandent souvent des chosesquenous ne saurions faire, et ne nous donnent pas des forces pour exécuter ce qu'ils commandent ; au lieu que Dieu ne nous commande jamais que ce qui est en notre pou voir,et nousdonne toujours des forces pour accomplir ses cornmandemens. Or } dans la religion nous avons particulièrement besoin d'êtreencouragéspar la confiance en Dieu ; parce que nous sommes appelés à des choses très-difficiles : ainsi rien ne peut nous être plus avantageux que de considérer que c'est Dieu qui nous les com mande ; et que puisque c'est lui qui nous a mis dans les emplois où nous sommes, il nous donnera aussi les forces nécessaires pour nous en bien acquitter. Un des plus grands sujets de consolation que puissent avoir ceux que Ton envoie dans les missions éloignéesetdans d'autres emplois de cette nature,où il y a une infinité de dangers a essuyer sur terre et sur mer, et où l'on a extrêmement à souifrir pour l'esprit et pour le corps , c'est de songer que c'est à Dieu qu'ils obéissent , et de lui dire avec le Prophète : Je suis à vous , 6 mon Dieu, c'est à vous à me sauver (i). Aussi saint
(1) Tuas sum ego , saWum me fac. Ps. 1 18. g4«
124 PART. IIC. TRAITÉ V. CIIAP. XIII.
Chrysostôme (i),sur ces paroles de Jésus- Christ à ses disciples : C'est moi qui vous envoie (2)> dit que le Fils de Dieu leur marquoit par-là que quoiqu'ils fussent foibles , que leurs ennemis fussent puissans,etque les dangers fussent extrêmes, ils ne devoientpas pourtant perdre courage, puisqu'ils alloient par son ordre. C'est moi, leur dit-il, qui vous envoie; et c'est comme s'il leur disoit : Ne craignez rien, puisque c'est moi qui vous envoie; je saurai bien vous délivrer de toutes sortes de dangers, et vous faire triompher de tous vos ennemis. Voila quelle fut la consolation des disciples dans tous leurs travaux, et quelle doit être aussi la notre dans tous les emplois et dans tous lesministèresoùl'obéissance nous engage. C'est Dieu qui m'y envoie, c'est Dieu, qui me le commande *, il me donnera des forces pour accomplir sa volonté. Dieu ordonne au prophètelïabacuc de prendre le dînerqu'il avoit préparé pour ses moissonneurs, et de le porter à Daniel qui étoit à Babylone dans la fosse aux lions. Le prophète répond : Seigneur , je n ai jamais été à Babylone , et je ne sais ouest cette fosse ; et aussitôt l'ange le prend par un cheveu , et le porte jusque sur le bord de la fosse (3). Cela nous fait voir
(i) Clirys. hom. 4.
(2) Ecce egomitto vos. Luc. 10. />.
(3) Domine , Babylonem non vidi , et lacnm nescio ; et apprehendit eum angélus Dominiin vertice ejns , et portavit eum capillo çapîtis sui , posuitque eum in Babylonem supra
acum. Daniel, ait. v. 34 ef 35.
avec quelle promptitude et quelle facilité Dieu nous aide à l'accomplissement des choses qu'il nous commande.
Il y a encore un autre avantage à obéir au supérieur comme si c'étoit Jésus-Christ; c'est que c'est un continuel exercice de soumission et de résignation a la volonté de Dieu^ et un moyen admirable de s'entretenir incessamment dans l'amour de Dieu , et dans une oraison perpétuelle. Car c'estunesorte d'oraison très-utile et une très-excellente manièrede marcher toujours en la présence deDieu, que de produire continuellement des actes de conformité a la volonté divine , et d'établir tout son contentement et toute sa joie à l'accomplir.
Outre cela , celui qui en use de cette sorte, ne se soucie jamais quelle chose on lui commande , parce que dans tout ce qu'on lui commande ; il ne songe uniquement qu'à faire la volonté de Dieu. C'est la ce qui l'occupe tout entier,* c'est de cette viande céleste qu'il se nourrit ; c'est ce qui fait tout son plaisir et toute sa joie.
De quelle paix , outre cela , et de quelle tranquillité ne jouit point celui qui regarde Dieu dans la personne du supérieur , qui est persuadé qu'il s'est remis entre les mains de Dieu , et que c'est Dieu qui prend soin de sa conduite? Il peut dire avec le Prophète : Je dormirai et je me reposerai en paix dans
cette confiance (i). C'est le Seigneur qui me conduit, rien ne sawoitme manquer (2). Je suis en bonnes mains j je suis assuré qu'il n'arrivera rien de moi que ce que Dieu voudra, et qu'il ne voudra que ce qui me sera le plus utile.
Que nous trouverions de biens et de trésors spirituels dans cette manière d'obéir., si nous nous accoutumions à envisager le supérieur comme Dieu même , et à faire état que c'est avec Dieu el non pas avec des hommes que nous vivons ! Mais ce n'est pas une chose où l'on parvienne par une simple spéculation. Un ancien religieux disoit qu'il avoit été plus de vingt ans sans pouvoir bien comprendre ce que c'éloit qu'obéir au supérieur comme a Jésus-Christ, et comme si on servoit Dieu et non pas les hommes; et vous croirez peut-être l'avoir parfaitement bien compris pour en avoir entendu parler \ Cela ne suffit pas , il faut le savoir mettre en pratique de la manière que nous avons dit , si nous voulons acquérir la perfection de l'obéissance , et jouir de tous les biens qui y sont attachés.
(») In pace in idipsum dormiam et iequiescam. Ps. 4« 9. (2) Dominus régit me, et nihil mihi deerit. Ps. 22. 1.