‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 14 sur 49 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Que tout ce qui va contre l'obéissance et le respect quon doit au supérieur , Dieu le regarde comme une injure faite à sa personne.

Comme lorsque nous obéissons au supérieur, nous obéissons à Dieu qu'il représente, el dont il tient la place; aussi, lorsque nous blessons le respect et l'obéissance que nous devons au supérieur , nous blessons également le respect et l'obéissance que nous devons à Dieu même. La raison est égale pour l'un et pour l'autre ; et c'est pour cela quele Sauveur du monde ayant dit: Celui qui vous écoute , m'écoute, ajoute aussitôt: Et celui qui vous méprise , me mé/>rise{i). Saint Paul nous marque encore la même ebose dans son épître aux Romains : car après avoir dit qu'il faut être soumis aux puissances supérieures , parce que toute puissance vient de Dieu , il tire aussitôt cette conséquence : Cest pourquoi quiconque résiste à la puissance , résiste à l'ordre de Z)/é>w(2).Enfin,rEcrituresainte est pleine de passages et d'autorités qui confirment ce que nous disons. Lorsque les enfans d'Israël furent arrivés dans le désert

(i) Qui vos audit, me audit ; et qui vos spemit ,' me spernit. Luc. io. 6.

(2) Non est enim potestas nisi à Deo. Itaque qui résistât potestati Uei, ordioationi resistit. Rom. i3. 1. s.

de Sin, la crainte d'y mourir de faim leur fit regretter d'être sortis d'Egypte, etlesfitmur* murer contre Moïse et Aaron , qui les en avoient tirés par ordre de Dieu. Et alors , dit l'Ecriture , Moïse et Aaron dirent à tous les en/ans d'Irsaël : nous avons entendu votre murmure contre le Seigneur ; car nous , qui sommes-nous pour que vous murmuriez contre nous : Sachez que votre murmure ri1 est pas contre nous } mais contre le Seigneur^). Quand les mêmes enfans d'Israël rejetèrent Samuel , et qu'ils voulurent avoir un roi comme les autres nations : Ce iHest pas vous , dit le Seigneur à Samuel , quils ont rejeté , mais c'est moi , afin que je ne règne pas sur eux (2). C'est encore dans ce sens qu'on interprète ces paroles rapportées par Isaïe : Croyez-vous que ce soit peu de chose de fâcher les hommes , puisque vous fâchez même mon Dieu (3)? Croyez-vous que ce ne soit rien de vous opposer aux hommes que Dieu vous a donnés pour vous conduire? Sachez que c'est un grand crime , puisque c'est vous opposer aussi à Dieu , et que c'est à lui-même que vous faites l'injure.

En effet, les châtimensextraordinaires dont

(1) Dixeruntque Moyses et Aaron ad omnes filios Israël... Audivi murraur vestruni contra Dominuin. Nos verô quid sumus , quia mussitatis contra nos?Nce contra nos est muriuur vestruni , sed contra Duniinum. Exod. 16. 6 et seq.

(2) Non te abjecerunl , sed me , ne regnem super eos. 1. Reg. S. 7.

(3) Numquid parùm vobis est , molestos esse hominibus , quia molesti estis et Deo meo ? Isui. 7. i3.

il a souvent puni les offenses et les murmures contre les supérieurs , marquent bien qu'il prend un extrême inte'rêt à tout ce qui les regarde, et qu'il en fait sa propre cause. De quelle horrible punition ne fut point suivi (i) le murmure de Coré, de Dalban et d'Abiron, contre Moïse et Aaron, à qui ils reprochoient de prendre trop d'autorité dans le gouvernement du peuple? La terre s'ouvrit sous leurs pieds , elles engloutit vivans avec toute leur maison et toutes leurs richesses , et le feu du ciel dévora deux cent cinquante hommes qui avoient suivi leur parti. Saint Thomas remarque sur ce sujet (2) , que Dieu châtia plus rigoureusement ceux qui avoient murmuré contre leurs chefs, que ceux qui l'avoient offensé lui-même directement , en adorant le veau d'or. Car il se contenta (3) de faire passer une partie de ceux-ci au fil de l'épée : quant aux autres, il faut que le feu du ciel tombe pour les dévorer, et que la terre s'ouvre pour les engloutir tout vivans; et cela, dit le même Saint, afin de nous faire voir combien Dieu est sensible aux injures qui s'adressent à ceux qui tiennent sa place.

Ceci peut nous faire connoître en passant, pourquoi l'Ecriture-sainte compare le péché de désobéissance au péché d'idolâtrie , dans ces paroles de Samuel à Saiil : La résistance

(1) Num. 16. 3i.

(2) S. Tlwm. 2. 2. q. 93. art. 2.

(3) Exod. 3j. 47.

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aux ordres de Dieu est comme un péché de magie , et cest comme un crime d'idolâtrie, que de ne vouloir pas s'y soumettre (i).Saint Grégoire et saint Bernard (2) remarquent à ce sujet qu'il faut que la désobéissance soit un. bien grand péché, puisque le Saint Esprit la compare à l'idolâtrie et au commerce que les magiciens ont avec les démons: et la raison qu'ils donnent de cette comparaison est, que comme le crime d'idolâtrie et de magie prive Dieu du culte qui lui est dû; aussi la désobéissance et le mépris envers les supérieurs , le privent de l'honneur et du respect qui est dû à sa personne qu'ils représentent. De plus , comme l'idolâtrie fait qu'on adore une idole de bois ou de pierre, au lieu du vrai Dieu que l'on devroit adorer ; aussi l'esprit de désobéissance fait qu'au lieu de se conduire par la véritable règle , qui est Dieu , on se conduit par une fausse règle qui est celle de son propre jugement et des maximes du monde.

Pour revenir maintenant à notre sujet, les enfans d'Israël (3) ayant murmuré une autre fois contre Moïse et Aaron, Dieu envoya aussitôt des serpens qui en tuèrent un grand nombre. Il s'en fallut peu une autre fois (4) qu'il n'exterminât tout d'un coup le peuple,

(1) Quoniàm quasi peccatuni ariolandi est , repugnare : et quasi scelus idolatriae , nolle acquiescere. 1. Beg. i5. 23.

(2) Grcg. lib. Moral. 35. c. 10. Dern. de ord. vit. et Mot. Instit.

(3) Num. si. 6.

(4) Num. 14. 12.

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pour avoir encore murmuré contre Moïse et Aaron , au retour de ceux qui avoient été envoyés à la terre de promission. Il lui pardonna^ à la prière de Moïse; mais il ne pardonna point à ceux qui avoient été cause du murmure. Ils furent frappés de mort en présence du Seigneur (1 ) , dit l'Ecriture, et c'est là-dessus que saint Paul écrivant aux Corinthiens , leur dit : Gardez-vous de murmurer comme murmurèrent quelques-uns d'eux qui furent frappés par l'exterminateur (2). Marie, sœur de Moïse ne fut-elle pas aussi punie de son murmure contre son frère ? Dieu la frappa tout dJun coup d'une lèpre horrible , et ne voulut point la guérir, et lui pardonner , quelque prière que lui en fît Moïse , qu'elle n'eût été sept jours hors du camp , séparée de tout le reste du peuple. Celui qui avoit pu retenir le bras de Dieu , déjà levé pourexterminer un peuple idolâtre, ne put obtenir le pardon du murmure de sa sœur, qu'après unesatisfaction proportionnée à sa faute. C'est de cette séparation de Marie d'avec le reste du peuple, que saint Basile (3) a pris l'exemple du châtiment qu'il ordonne contre ceux qui murmurent contre leurs supérieurs et contre leurs frères. Il veut qu'on les sépare de toute la communauté, et que

(1) Mortui sunt atque percussi in conspectu Domini. Num. 14. 37.

(2) Ncque murmuraveritis, sicut quidam eorum murmuraverunt , et perierunt abexterminatore. 1. Cor. 10. 10.

Ç>) Basil, in quœst. brevior. q. 26. 2j et 3g.

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non-seulement on les sépare , mais qu'on en sépare aussi tout ce qui leur appartient , et que leur travail ne soit point mêlé avec celui des autres religieux. De même que dans un temps de contagion , non-seulement on sépare de la société des hommes celui qui est frappé de peste , mais qu'on jette aussi ses bardes et tout ce qui lui a servi , de peur que le mal ne se communique; de même il veut que les murmura teurs soient séparés du reste delà communauté , que personne ne les fréquente non plus que des excommuniés, et qu'on n'ait aucune société avec eux, ni dans le boire , ni dans le manger, ni dans les heures du repos , ni dans celles du travail , ni même dans la prière; afin que la confusion qu'ils auront d'une séparation si honteuse , puisse servir a les corriger.

Le pape Nicolas I(i) écrivant à l'empereur Michel sur ce qu'il déchiroitïa réputation des évêques , rapporte a ce sujet ce que fit David, lorsque fuyant la persécution de Saùl , il le trouva seul dans une caverne , où il n'eût tenu qu'à lui de s'en défaire. Saùlavoit voulu plusieurs fois tuer David ; il le faisoit chercher alors pour cet effet ; cependant David l'ayant rencontré dans un lieu où il pouvoit le tuer aisément , n'en voulut rien faire , croyant que c'étoit blesser la majesté infinie de Dieu , que de mettre les mains sur l'oint

(1) Nicot. I. circà ann. S6'u Icg. Baron. Tom. 3. concil. *p. i.

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du Seigneur , quoiqu'il fût son ennemi mortel, et que Dieu même l'eût déjà réprouvé. Il se contenta seulement de lui couper par-derrière un morceau du bas de sa robe sans qu'il s'en aperçût ; encore l'Ecriture marque-t-elle qu'il s'en repentit ensuite , et qu'il frappa sa poitrine , parce g il il avoit coupé le bord de la robe de Saiil (i), Voilà , continue ce saint pontife , comment un chrétien qui envisage Dieu dans la personne des évêques , doit en user. Il ne faut pas même qu'il touche au bord de leur robe -, et si quelquefois, ou par foiblesse , ou par négligence , ou par passion , il lui arrive d'en couper quelque morceau , c'est-à-dire , s'il lui arrive de dire quelque mal d'eux , il faut qu'il rentre aussitôt en, lui-même comme David, et qu'il se repente d'avoir déchiré leur réputation. Il ne faut pas , ajoute-il ensuite , employer le glaive de la langue à mettre en pièces les actions des supérieurs, quelque condamnables qu'elles paroissent : car ils tiennent la place de Dieu, et Dieu lui-même les appelle des dieux , et défend expressément de parler mal des dieux (2). Il y a encore à considérer qu'en médisant des supérieurs , non - seulemeut on offense Dieu , et on fait injure aux supérieurs , mais que de plus on cause un grand préjudice aux inférieurs, parce que cette médisance dimi-

(iï Percussitcor suum David , quôd abscidisset oram chlamydis Saiil. i.Reg. 24. 6.

(2) Diis non detraheis. Exod. 22. 28.

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nue dans leur esprit la bonne opinion qu'ils avoient de leur supérieur, et leur donne quelquefois de l'éloignement et de l'aversion pour lui. De sorte que par-là on détruit en eux toute la vigueur de l'obéissance , et on est cause d'ordinaire qu'ils ne font pas leur profit de ce qui leur vient de la part du supérieur; ce qui est proprement fermer la porte au progrès spirituel qu'ils auroient dû faire par son. moyen. C'est pourquoi il faut par toutes sortes de raisons prendre extrêmement garde , comme dit l'Apôtre , que nulle racine d'amertume ne vienne à pousser parmi nous , et ne souille l'aine de plusieurs. ( i). Au reste, on ne sauroit en cela avoir trop d'attention sur les moindres choses : car, quelque légères que les choses puissent être d'elles-mêmes , ce n'est jamais une chose peu importante que de détruire dans l'esprit de votre frère l'estime , la confiance et le respect qu'il avoit pour son supérieur. Cependant c'est ce que font d'ordinaire ces sortes de médisances et de murmures ; et par conséquent ce qu'il y faut considérer , ce n'est pas seulement la qualité dont elles sont , mais les effets qu'elles peuvent produire.

(2) Ne qua radix amaritudinis sursùm geruainans impediat, €t per illam inquinentur multi. Hebr. 12. i5.

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