‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 16 sur 49 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De la trop grande inquiétude pour les choses qui regardent le corps , et combien il est nécessaire d'éviter en cela toute sorte de singularités .

La même règle (i) qui nous dit qu'il est juste d'avoir un soin raisonnable de la conservation de sa santé et de ses forces, dans la vue du service de Dieu, nous dit aussi que la trop grande inquiétude pour les choses qui regardent le corps est condamnable; et puisque nous avons déjà parlé de l'un, nous pailerons maintenant de l'autre.Il est difficile en toutes choses de garder un juste tempérament; mais en ce qui regarde le soin du corps , la difficulté est encore plus grande, jparce que l'amour-propre , qui est son agent général, devient bientôtmédecin. Il ditqu'une chose est contraire à la poitrine et une autre à l'estomac ; qu'une autre fait mal à la tête , et qu'une autre ne vaut rien pour les jeux; et de cette sorte la sensualité et la délicatesse s'introduisent insensiblement sous prétexte de nécessité.

Saint Bernard déclame fortement contre ceux qui ont trop de soin de leur santé, et qui , sous prétexte de la conserver, établissent certaines différences dans les alimens. Il dit que ce sont des disciples d'Hyppocrate et

(i) 8. p. Const, e. s. §, i. reg. 46. sum.

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de Galien, et non pas des disciples de Jésus- Christ; parce qu'en effet toutes ces différentes propriétés qu'ils attribuent auxalirnens, ne se trouvent point dans l'Ecriture sainte, mais seulement dans les livres de médecine. Les légumes, disent-ils (i), engendrent des vents ; le fromage charge l'estomac , le lait fait mal à. la tête; ma poitrine ne peut souffrir l'eau crue; les choux nourrissent l'humeur mélancolique ; "'es porreaux allument la bile, et les poissons d'étang ou qui viennent d'une eau bourbeuse, ne s'accommodent pas avec mon tempérament. Mais qu'est-ce donc que cela , continue ce père , que dans toutes les rivières, dans tous les champs, dans tons les jardins, dans tous les celliers, on puisse k peine trouver quelque chose que vous mangiez? Songez un peu que vous êtes religieux, et non pas médecin , et qu'il s'agit de votre profession, et non pas de votre complexion.: Il marque ensuitequatre raisons très-propres, pour lesquelles il est à propos de s'accommoder aux règles de la communauté, et d'éviter les singularités. Epargnez-vous, dit-il, vous-

(i) Legumina ventosa surit ; caseus stomachom gravât; lac capiti nocet : potnm aquae non sustinet pectus ; ouïes nutriunt melancholiam : porri coleram morbi accendunt : pisces de stagno,aut de lutosâ aquâ me» penilùs complexioni non congruunt. Quale est hoc, ut in totisfluviis, agris, hortis, cellariis ve repcriri vix possit quid comc-das ? Pu ta, quaeso» te monachum esse , non medicum ; ncc decoinplexione judicandum, sed de piofessione. Parce, obsecro , primùm quidem quieti tux : parce deindè labori ministrantimn : parce gravamini domùs : parce cooscientire: conscicntiae dico , non. tu» , sed alterius. bcrn. serm. 3o. sup. Cant.

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même premièrement , et ménagez votre repos ; car toutes les singularités apportent de l'inquiétude , et vous vous exposez par-là à. en avoir à toute heure. Tantôt ce sera de ce que vous ne saurez si on vous donnera ce qu'il vous faut, ou si on ne vous le donnera point avec chagrin et en murmurant; tantôt ce sera de ce qu'on vous le fait trop attendre; et tantôt de ce que pour une lois qu'on vous le donne, on manque vingt fois a vous le donner. Enfin , on ne sait l'inquiétude que cela cause , que quand on Ta éprouvé; etc'est un grand repos desprit que de pouvoir vivre comme tous les autres. Epargnez ensuite la peine de ceux qui vous servent ; songez que vous en donnez beaucoup a tous ceux qui servent h la cuisine, à la dépense, à la table, et qu'il faut que tour-à tour ils ne soient occupés à satisfaire que vous. Epargnez encore l'embarras de la maison ; considérez que vous lui en donnez beaucoup par vos singularités : ce n'en est pas un de préparer ce qu'il faut pour toute la communauté en général; mais d'avoir, outre cela, à contenter tous les jours vos fantaisies particulières sans aucune nécessité, c'est assurément une chose très-incommode et très-fâcheuse. Epargnez enfin, je ne dis pas votre consience., mais la conscience de votre frère : il est assis auprès de vous, il mange ce qu'on lui donne , et vous le scandalisez , parce qu'il s'imagine que c'est par délicatesse que vous ne mangez pas

comme lui. Que s'il en juge autrement , et qu'il croie que c'est par besoin, vous lui donnez lieu de murmurer en lui-même, de ce qu'on n'a pas peut-être assez de soin de vous, et de ce que les supérieurs n'y apportent pas tout l'ordre qu'il faut.

Quelques-uns, continue saint Bernard, veulent se défendre, et s'appuyer sur ce conseil de saint Paul à Timotliée : Ne continuez\plus à boire de l'eau, mais usezcTun peu de vin , à cause de votre estomac et de vos Jrcquentes incommodités (i ). iMais à cela, dit* il, je réponds premièrement, qu'il faut considérer que ce n'est pas une règle que l'Apôtre s'impose à lui-même, mais un conseil qu'il donne à un autre ; et que ce n'est point une chose que Timotliée ait recherchée, mais une chose qu'on lui donne sans qu'il l'ait demandée auparavant. Pour vous , il n'en est pas de même : vous avez demandé à être mieux traité qu'à Pordinaire ; ainsi j'ai lieu de craindre que sous prétexte d'un soin raisonnable de votre santé , la prudence de la chair ne vous ait séduit, et qu'il n'y ait beaucoup de sensualité mêlée dans ce que vous croyez unepure nécessité. Prenez garde, en second lieu ,ajoutece Père, quele conseil que donne saint Paul, ne s'adresse pas à un simple religieux comme vous , mais a un saint éveque, dont la santé étoit alors si utile et si néces-

(i) Noli adhùc aquam bibere, sed modico vino utere , opter ston •m. 5. 23.

propter stomacbum tuurn et frequeutes tuas infirmitates. i

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saire au bien de l'Eglise naissante. Donnezmoi un autre Timothée , et je le nourrirai , si vous voulez, de perles et d'or potable. Que si malgré cette différence, vous insistez toujours sur cette autorité de l'Apôtre, et que vous vouliez vous en prévaloir , n'oubliez pas du moins qu'en conseillant a Timothée l'usage du vin , il lui marque d'en boire peu(i).

Le premier conseil quesaint Jérôme donne à Eustochium pour garder la chasteté , est de ne point boire de vin. Une épouse de Jésus- Ghri$t , dit-il , doit fuir le vin comme du poison (2); el remarquezbienlerapportque ces paroles ont avec ces autres de l'Apôtre : // excite à l'impureté (3). Ce sont là , ajoute ensuite le même Saint , les premières armes dont le démon se sert contre la jeunesse :car ni l'inquiétude de l'avarice, ni l'enflure de l'orgueil , ni les charmes de l'ambition, n'ont rien de si dangereux. Le vin et la jeunesse causent un double embrasement, qui rend le feu delà volupté plus ardent. : pourquoi jeter de l'huile sur le feu ? pourquoi à un corps qui brûle déjà , ajouter de quoi le faire brûler davantage (4) ? Pour revenir maintenant à

(1) Da milii alterum Timotheum , et ego illum , si vis, etiàm auro,et potobalsamo. ld te saltem monitum volo, ut si tîbi ista autoritas Apostoli placet de bibendo vioo modico, quod ille adjunxit non prœtermittas.

(aj Sponsa Christi vinum fugiat pro veneno. Hicron. Ep. ad Eustoc. de custod. virg.

(3) In quo est luxuria. Ephes. 5. 18.

(4) Hœc adversùs adolescentiam prima arma sont dœ-

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notre sujet , je ne prétends recommander ici aux religieux , ce que saint Basile , saint Bernard , saint Bonaventure (i) et plusieurs autres Saints recommandent expressément, qui est., que nous tâchions de nous accommoder des mêmes choses dont le reste de nos frères s'accommodent , et qu'autant que nous pourrons, nous évitions toutes sortes de singularités. 11 devroit suffire pour nous y obliger , de voir que par ce moyen nous nous épargnerons beaucoup d'inquiétudes, de chagrins et de murmures , et que nous en épargnerons beaucoup aux autres, comme nous l'avons déjà dit. C'est pourquoi, a neregarder même que notre intérêt et notre propre repos, nous ferions bien de nous conformer aux règles de la communauté , quand même nous en recevrions quelque incommodité ; parce que l'avantage que nous pouvons tirer de ces sortes de singularités , est toujours moins important que le repos de l'esprit. Mais ce qui doit nous déterminer principalement à suivre cette conduite, c'est que par-là nous édifierons extrêmement nos frères, nous contenterons nos supérieurs, et nous nous rendrons agréables aux jeux de Dieu. Ceci mérite d'être remarqué: car c'est une doctrine très-salutaire, et d'une très-sainte pratique. Un des

monioruni. Non sic avaritia quatit , inflat superbia, deloctat ambitio. Vinum et adolescentia duplex incendium voluptatis est. Quid oleum flammae ddjicimus ? quid ardenti corpusculo fomenta ignium ministramus f lb<d.

(1) Basd. serm. de rentint. sœuti istins et spirit. prof. Rem. ubi. sup. et in form. hcncst vit. Bonav. de inform. nov. c. 9.

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plus grands sacrifices que vous puissiez faire a Dieu dans la religion , la mortification la plus capable de lui plaire, la plus utile pour vous-même , et la plus édifiante pour vos frères , est de vous attacher toute votre vie à l'exactitude delà discipline et de la sévérité religieuse ; de vous contenter toujours d'être traité comme tous les autres, et de ne vouloir jamais de dispense, de privilège, ni de distinction en quoi que ce soit. Votre profession vous oblige à faire quelque pénitence et à pratiquer quelque mortification : que l'exactitude à vous conformer aux usages ordinaires de la religion , soit le sujet de votre mortification et de votre pénitence. Car pour toutes celles qu'on peut faire d'ailleurs, les Saints (i) et les maîtres de la vie spirituelle veulent qu'elles soient tellement réglées , qu'il nous reste toujours assez de force pour pouvoir suifire aux mortifications principales de notre état , qui consistent dans ces sortes d'usages. Vous aurez beau porter le cilice et affliger votre corps par la discipline, les supérieurs vous compteront tout cela pour rien, si d'ailleurs vous ne vous contentez pas des mêmes choses dont toute la communauté secontente, et si vous cherchez des distinctions et des délicatesses dans le logement, dans l'habillement, ou dans la nourriture. Tenez-vous-en donc aux moyens que votre profession vous fournit de faire pénitence : vous êtes assuré

(i) Bonav. ubisuprà.

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que ceux-là vous sont permis, qu'il n'y en a point de plus agre'ables à Dieu , et que le supérieur sera bien-aise que vous les mettiez en pratique; outre cela vous n'avez rien à appréhender en cela du côté de la vaine gloire,puisque c'est faire pénitence, sans que vos frères s'en aperçoivent. C'est mener en apparence une vie commune et unie ; mais a l'égard de Dieu , c'est mener une vie très-distinguée, et qui conduit sans aucun danger à une perfection et h une sainteté très-solide.

Une des choses , au contraire , qui causent le plus de préjudice à une communauté religieuse, ce sont les exemptions, les singularités et les privilèges , de quelque prétexte qu'on puisse les couvrir; et cela est si vrai, que saint Bonaventurele marque (i) pour une des principales causes du relâchement delà discipline. Quelque temps qu'il yaitque voussoyezdans la religion, dit-il , et quelque service que vous y ayez rendu , vous ne laissez pas de lui faire tort; car ceux qui y entrent après vous ne Vous voient pas dans le fond , et ne considèrent pas combien vous avez travaillé avant qu'ils y entrassent. Ils considèrentseulement l'exemple que vous leur donnez touchant l'observation des règles ; et en cela ils voudroient que les anciens leur montrassent toujours le chemin , et que comme ils ont été les premiers reçus dans la religion , ils fussent

(i) Bonav, in quœst. circà regul. quœ&ti 10. et de Infor' mat» novit. e. g.

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aussi les premiers h en garder exactement toutes les règles , pour servir de guide à ceux qu'un même zèle engage après eux dans les mêmes voies. Quand le contraire arrive , ou ils se scandalisent du mauvais exemple des anciens , ou ce qui est encore pis , ils se mettent a lesuivre, et se relâchent bientôt comme eux. S. Ignace prévoyant bien la conséquence de ces sortes de singularités, et voulant aller au-devant des inconvéniens qui peuvent en arriver, ordonne qu'on demande à tous ceux qui se présenteront pour entrer dans la Compagnie, s'ils se contenteront d'j vivre comme tous les autres, sans y prétendre de prérogatives ni de privilèges au-dessus de qui que ce soit, et abandonnant entièrement au supérieur le soin de leur conduite (i). Il veut surtout qu'on fassecette question aux gens de lettres et à ceux qui peuvent un jourdevenirles principaux de la Compagnie, parce qu'il semble que ce sont ceux-là d'ordinaire qui sont plus sujets à prétendre des exemptions et des privilèges. Ils ne prennent pas garde cependant , que quelques légères exemptions qu'ils puissent prétendre, ils causent en cela un grand préjudice à la religion : car un autre qui croira avoir autant travaillé qu'eux, et avoir autant besoin de repos, voudra qu'onle traite de même. Un autre ensuite qui aura un

(i) An contentus futurus sit eodem atque alii modo incol- Iegio agere : nullisque privilcgiis, aut prerogativis minimum omnium , qui in eo fuerint anteire : omnem sui curam supenori relinquendo. Cap. j.Exam.

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peu moins travaillé , et puis encore un autre prétendront la même chose; ainsi la discipline religieuse viendra bientôt à se relâcher et à se perdre. Saint Bernard appelle ces sortes de gens , des destructeurs de l'union , et des ennemis de la paix ; et sans doute il vaudroit mieux, par exemple , qu'ils ne prêchassent point, qu'ils n'écrivissent point, et qu'ils ne fissent rien d'extraordinaire, que dese distinguer ainsi des autres par des privilèges , parce qu'ils détruisent beaucoup plus par-là , qu'ils n'édifient d'ailleurs.

C'estpar cetteraison que notresaint fondateur défend les exemptions et les singularités parmi nous, ne voulant point qu'on puisse €n prétendre, ni pour être prédicateur ou régent , ni pour avoir été supérieur , et voulant au contraire que chacun de nous se mette fortement, dans l'esprit qu'il ne peut se faire plus de tort dans la Compagnie, que de donner lieu de croire que, pour quelque cause que ce fût, il eût de semblables prétentions , et qu'il désirât d'être traité autrement que tous ses frères. C'est à ceux qui sont les plus anciens et les plus savans a édifier les autres en toutes choses ; c'est à eux à soutenir et à fortifier par leur exemple la discipline religieuse , en se conformant aux humbles (i) , comme dit l'Apôtre , et voila à quoi l'ancienneté et la science doivent servir dans la religion.

(1) Humilibus cowentientes. -Ad Romant i s . i6.

l58 PART. ÏII. TRAITÉ V- CHAP. XVII.

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