‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 17 sur 49 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Réponse a l'objection touchant le soin qu'on est obligé d'avoir de sa santé.

Le soin qu'il semble qu'on soit obligé d'avoir de sa santé étant le plus ordinaire et le plus juste motif de prétendre des exemptions , et par conséquent la principale et la plus forte objection qu'on puisse nous faire, nous y satisferons en rapportant ici ce que les docteurs disent sur ce sujet. C'est une doctrine généralement reçue, qu'autre cbose est de se tuer soi-même , ou de procurer sa mort de propos délibéré en prenant du poison pour cet effet , car c'est un très-grand péché ; et autre cbose de ne pas travailler à conserver sa santé, et h prolonger sa vie, car il estper» mis de ne pas le faire. Personne n'est obligé d'user des alimens les meilleurs , et qui s'accommodent le mieux à sa complexion , quelque certitude qu'il eût d'endevoir vivre plus long-temps, et en meilleure santé; non plus qu'on n'est pas obligé de demeurer dans les lieux les plus sains , quelque assurance qu'on eût des'y mieux porter etd'y vivre davantage. Ce seroit condamner tous les jeûnes , toutes les abstinences et toutes les austérités qui sa pratiquent dans l'Eglise , que d'avoir une autre opinion; et même les saints et les théologiens tiennent qu'une si grande attention à ce qui regarde la santé est blâmable en la plu-

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part du monde , et principalement dans les religieux. On n'est pas obligé non plus, quand on est malade, d'avoir recours à des remèdes extraordinaires et de grande dépense, pour se conserver la vie, ni d'appeler les médecins les plus habiles et les plus en vogue ; au contraire, tout cela est condamnable dans un religieuxqui fait profession de pauvreté et d'humilité. Il suffit qu'entre les remèdes communs et faciles on choisisse les plus convenables; Dieu ne nous ayant pas voulu obliger à davantage, parce que la vie et la santé du corps n'est qu'un bien temporel et périssable, et que c'est par conséquent peu de chose eu comparaison de la vie et delà santé de l'ame. Mais il n'est pas seulement permis de s'abstenir en cela de tout ce qui est extraordinaire et trop recherché ; il est permis aussi de retrancher quelque chose de la pratique commune. C'est ainsi que dans la nourriture, dans le sommeil et dans tout ce qui regarde le traitement du corps, les serviteurs de Dieu se retranchent ordinairement quelque chose de ce qui leur est permis, quoiqu'ils sachent que ce retranchement puisse causer quelque préjudice a leur santé, et abréger leurs jours ; et nous regardons cela en eux , non-seulement comme étant permis, mais comme étant d'une grandeperfection et d'une grande sainteté. De même que pour procurer le salut de son prochain, ou seulement pour lui conserver la vie, comme font ceux qui servent et qui trai-

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lent les pestiférés , on peut légitimement exposer sa vie; de même on peutmettresa santé et sa vie en quelque sorte de danger , par le moyen de la mortification, pour procurer son propre salut. Si pour subsister commodément et honorablement, il est permis de traverser les mers, et de passer dans les pays éloignés 3 au préjudice de sa santé et au hasard de sa vie, ne doit-ce pas être une chose non-seulement permise , mais sainte , de négliger sa santé et de hasarder sa vie pour assurer le salut de son ame , pour tenir la chair soumise à l'esprit, et pour empêcher quelle ne se révolte contre lui, et qu'elle ne le perde ? C'est là ce que nous appelons faire pénitence , et si on ôtoit cette pratique , ce seroit ôter presque toutes les pénitences qui sont en usage dans l'Eglise. Les théologiens font une question , si un serviteur de Dieu qui a, par exemple , une grande douleur de foie , d'estomac , ou quelque autre mal fâcheux qui le fait beaucoup souffrir, peut, en conscience, quand il n'y a point de danger de mort , s'abstenir de prendre aucun remède , afin d'endurer pour l'amour de Jésus-Christ ; et ils répondent, qu'il le peut indubitablement, et ils allèguent pourautoritérexempledesainteAgathe.Cette sainte ayant eu les mamelles coupées par le commandement du tyran, et S.Pierre s'étant présenté à elle dans la prison, sous la forme d'un vénérable vieillard, pour la guérir, elle refusa d'y consentir , en disant qu'elle ne

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s'étoit jamais servie de remèdes corporels (i). Ils allèguent aussi l'exemple de plusieurs grands serviteursde Dieu, qui pour mortifier leur chair, pour l'assujettirentièrementà l'esprit, et pour participer en quelque sorte aux souffrances de Jésus-Christ , ont enduré de longues douleurs sans vouloir se servir d'aucun remède, et ont fait par là de grands progrès dans la vertu. Pour montrer de plus qu'il ne faut pas faire tant de cas de la santé, ni même de la vie , et que nous ne sommes pas obligés a tant de soins que quelques-uns s'imaginent pourla conserver,les théologiens font une supposition. Un homme , disent-ils (2), va mourir , si on ne lui coupe pas le bras ou la jambe : on demande sll est obligé de souffrir cette opération ? Ils répondent que non, et ils citent a ce sujet la réponse de Marius, qui, après avoir souffert que les chirurgiens lui fissent quelques incisions, ne voulut plus qu'ils continuassent , et leur dit que laguérisonne méritoit pas d'être achetée k ce prix (3). Ils soutiennent encore que l'on n'est pas obligé d'user de remèdes pour se prolonger la vie , quand même on sauroifc qu'en n'en usant pas on devroit vivre moins long-temps. Si les médecins , par exemple ,

Ci) Quia medicinam carnalem corpori meo nunquàm exhibui. In Offic. S. Agathœ , 5. Februar.

(s) Cnjetan. 2. i.q. 97. art. 1. Navarr. in summ. c. 11» num. !\i.

(3) Non est tanto dolore digna salus. P/ufar. in Mario, scct. primo.

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conseilloient à un homme de se purger tous les mois avec telles ou telles drogues , ou de faire quelque autre remède fâcheux et incommode , il n'y seroit pas obligé , quand même il sauroit en devoir mourir dix ans plutôt. Ils ajoutent aussi qu'un homme qui sauroit qu'il abrégeroit ses jours en buvant du vin, ou en buvant à la glace , n'est pas obligé de s'en abstenir sous peine de péché mortel. Or , appliquons maintenantceci à notre sujet. Si les hommes, pour un plaisir de pure sensualité t comme de boire frais ou de manger des viandes qui flattent leur goût, négligentlesoindé leur santé et la conservation de leur vie, sans que pour cela nous les condamnions , pourquoi croirons-nous qu'un religieux qui s'imaginera qu'une chose lui fait mal, ou qu'une autre lui seroit meilleure, devra préférer le soin de sa santé à l'observation de sa règle] Mais posons le cas qu'il n'y ait point en cela d'imagination, et que ce soit une vérité, et mettons dans la balance d'uncôté la nécessité où il est d'avoir soin de sa santé, et l'avantage qu'il peut espérer de ce soin, ce qui est pourtant une chose fort incertaine ; et de l'autre côté mettons l'inquiétude, le chagrin et l'embarras qu'il donne à lui-même et aux autres ; mettons le scandale et les autres suites fâcheuses que les singularités peuvent causer, et nous verrons que la charge sera incomparablement plus pesante de ce côté-ci que de l'autre. Ce que les gens du monde font tous les jours par pure sensualité , et ce que vous-

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même vous avez fait peut-être souvent par le même principe, n'est-il pas juste que vous le fassiez maintenant par espritdereligion, pour observer vos règles , pour vous conformera toute la communauté, et pour ne pas scandaliser vos frères par des singularite's et par des délicatesses ?

Il résulte incontestablement de tout ceci , que du moins la considération de la santé n'oblige point à se procurer dessoulagemens particuliers , et à chercher des remèdes extraordinaires. De sorte que quand la manière dont on vous traite, et lorsque vous êtes malade, et lorsque vous ne l'êtes pas , seioit encore plus fâcheuse, et quand elle pourroit faire quelque tort à votre santé , vous êtes toujours assuré que non-seulement vous n'en devez avoir aucun scrupule , mais que vous ferez beaucoup mieux de souffrir quelque chose pour l'amour de Dieu, et pour l'expiation de vos péchés , que de rechercher vos aises et vos commodités , et de vous plaindre qu'on n'a pas assez de soin de vous , et qu'on ne vous considère pas assez. Dieu ne veut pas que nous ayons une si grande attention à notre santé , puisqu'il dit lui-même : Celui qui voudra sauver son ame la perdra : mats celui qui la perdra pour V amour de moi , la retrouvera ensuite (i). C'est pourquoi saint Bernard dit très-bien (2) , qu'Hyp-

(1) Qui enim voluerit animam suam salvam facere , perdet eam : qui autem perdiderit animam suam propter me , inve» niet eam. Matth. 16. a5*

(2) Bem. serm. 3o. sup. Cant.

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pocrate apprend à conserver la vie ; qu'Epicure apprend la recherche des plaisirs et des voluptés; mais que Jésus-Christ apprend à perdre la vie, à fuir les plaisirs, et à compter tout pour rien, en comparaison de notre salut. Voyez maintenant, continue ce Saint, duquel des trois vous voulez être le disciple. Mais nous pouvons ajouter à cela encore une chose que l'expérience vérifie tous les jours ; c'est que ceux qui vivent avec tant de circonspection pour leur santé et tant de délicatesse 3 sont presque toujours infirmes , et que souvent ils ruinent leur santé par les mêmes moyens dont ils se servent pour la conserver: au lieu que ceux qui., se confiant en Dieu, s'abandonnent à l'obéissance, et s'attachent à suivre la communauté , se font ordinairement h tout, et jouissent d'une santé forte et vigoureuse.

Cassien fait une remarque importante sur ce sujet. Il dit (i) qu'il y a des religieux qui recherchent des exemptions et des privilèges , non pas parce qu'ils en ont besoin pour leur santé, mais parce que cela flatte leur vanité et leur orgueil ; parce qu'ils veulent qu'on ait plus déconsidération pour eux que pour les autres ; et parce qu'ils prétendent qu'on doit quelque distinction à leur ancienneté et h leur mérite. Ces sortes de religieux, dit Cassien, ne sont jamais de grands hommes de spiritualité, et ne font jamais de grands progrès daus la vertu : car.

(i) Cussian. lib. 5. dcinsiit. renunt. c. s3.

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nous voyons que les anciens Pères qui ont excellé dans la discipline religieuse, et que nous devons nous proposer pour modèles, se sont toujours extrêmement attachés à toutes les pratiques de leur règle, et ont toujours été ennemis des singularités et des distinctions.

Nous ne prétendons pas dire cependant qu'on doive pour cela éviter de représenter ses besoins; car il est certain que tout le monde ne peut pas avoir la même santé et les mêmes forces ; et qu'ainsi parmi un grand nombre de

Eersonnes , il y a toujours quelqu'un qui a esoin de quelque chose de particulier. C'est pourquoi il ne faut pas non plus faire un autre mauvais usage de ce que nous avons dit, et prendre de là occasion de juger de ses frères ; au contraire, dès qu'on en voit quelqu'un qui ne s'assujettitpas à toutes les règles de la communauté comme les autres, il faut supposer aussitôt que c'est la nécessité qui l'y oblige, et compatir charitablement à son infirmité. Il arrive quelquefois , dit saint Bernard , qu'en voyant ces sortes de distinctions et de privilèges, on porte envie à celui de qui on devroit avoir compassion ; et qu'en soimême on l'estime heureux d'une chose en quoi il se croit misérable, et qu'il regarde comme une nécessité fâcheuse (i). Mais

(i) Videt hoc altcr quispiam , et fortassis incipietinvidere, cui condolere debuerat. Hinc accidit, ut sœpè bcatificeteum in corde suo, eà re , undè miserum se illc reputat, moleste fcrensnecessUatem suaro, Bern. serm, i. deattit et bass. cord.

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comme vous ne porteriez pas envie à un homme qu'une maladie aiguë contraindroit d'avoirrecours àdes remèdes extraordinaires, et qu'au contraire vous le plaindriez ; aussi peut-être que si vous connoissiez la douleur qu'a votre frère de ne pas pouvoir se conformer a la pratique de tous les autres religieux, vous le plaindriez plutôt que vous ne lui porteriez envie. Vous vous croiriez obligé de remercier Dieu de ce qu'au lieu d'avoirbesoin ou de dormir plus long-temps que les autres ou d'être mieux nourri qu^eux, ou enfin d'être traité autrement qu'eux en quoi que ce soit , vous vous accommodez aisément à leur même règle de vivre. Quiconque, continue le même Saint, s'attache à prendre garde à quelque léger privilège , dont les autres sont obligés de se servir, montre bien que ses pensées ne sont pas dans le ciel , et qu'il a l'esprit porté à la sensualité et à la mollesse.

Il ajoute, au reste, une chose que je puis aussi, par la miséricorde de Dieu, ajouter comme lui avec vérité, et par laquelle je finirai ce discours. Je ne dis pas ceci, mes frères., comme s'il javoit maintenant quelqu'undont j'eusse sujet de me plaindre à ce sujet; mais parce qu'il m'a paru nécessaire de vous en avertir, parce qu'il y a parmi vous des personnes d'une complexion foible et délicate , qui ont besoin de quelque dispense. Je rends grâces cependant à Dieu, de ce que j'en vois plusieurs parmi vous si éloignés de la basesse de ces sentimens , et si appliqués à leur

propre avancement spirituel , que sans prendre garde à la manière dont vivent leurs frères infirmes , ils ne songent qu'à eux-mêmes , se plaignent d'eux - mêmes incessamment , comme s'ils ne faisoient rien, et suivant le précepte de l'Apôtre, estiment tous les autres au-dessus d'eux (i),

Le conseil que le même saint Bernard donne ensuite est très-utile. Il dit que sans prendre garde à ceux qui ont besoin de dispense, il faut envisager uniquement ceux qui ont le plus d'ardeur et le plus d'exactitude pour l'observation des règles , et s'attacher à les imiter -, et à cette occasion il rapporte une chose que lui dit un jour un de ses religieux : et qui le satisfit extrêmement. Ce religieux , qui étoit un frère servant , fut le trouver de grand matin, et s'étant jetéàses pieds : Hélas! mon père , lui dit-il, que je suis indigne et malheureux! cette nuit, lorsqu'on étoit à. matines, j'ai fait réflexion sur la sainteté d'un de mes frères , et j'ai trouvé en lui jusqu'à trente vertus qui me manquent toutes. Voilà, une sorte d'exercice très-utile, de considérer dans nos frères ce qu'il y a demeilleur.Et que ce soit là, continue le Saint, le fruit de notre sermon, de regarder toujours dans les autres ce qu'ils ont de plus excellent , et jamais ce qu'ils ont de défectueux , et d'envisager toujours, au contraire, en nous ce qui peut nous être un sujet d'humiliation et d'abaissement,

(1) Superiores sibi invicem arbitrantes. Phil. 3. 3-

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et jamais ce qui peut être pour nous une occasion de vanité et d'orgueil. Car de quoi vous sert-il que vous supportiez mieux le travail et le jeûne que votre frère , s'il a plus de piété , plus de patience, plus d'humilité et plus de charité que vous? Songez plutôt à ce qu'il a , et que vous n'avez pas , qu'à ce que vous avez, et qu'il n'a point; ou pour mieux dire, appliquez-vous uniquement à savoir ce qui vous manque (i) , pour arriver à la perfection, et de cette sorte vous vous entretiendrez dans l'humilité et dans la charité, et vous ferez de grands progrès dans l'esprit de la religion.

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