CHAPITRE X V I î r
Confirmation de la doctrine précédente par quelques exemples.
Nous lisons (2) d'un prince françois , nommé Rabaud, que s'étant fait religieux par une vocation miraculeuse , ce nouveau genre de vie lui sembla d'abord si rude et si pénible , à cause de la manière doit il avoit été élevé , que l'abbé Porcaire, qui étoit son supérieur , fut obligé de lui faire servir à tous les repas quelque chose de meilleur
(1) De cœtero ea magls attende qna; n Ii lis habet , tu non liabes. Sed estomagissollicitus, ut scias quid desit tibi. Bern. t'ii sup. 38. 6.
(2) Hier. Plat. I. 3. de bono statu Relis, c. 26.
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qu'aux autres religieux , sans cependant que cette précaution l'empêchât de devenir de jour en jour plus délicat et plus infirme. Un jour qu'il étoit au réfectoire avec la communauté , à qui on ne servoit qu'un peu de pain et de fèves , il aperçut deux vénérables vieillards, l'un chauve, et avec des clefs pendues à son cou, et l'autre en habit de religieux, et avec un vase de cristal à la main ; et il vit que tous deux faisant le tour du réfectoire , versoient sur la portion de chaque religieux quelque chose qu'ils tiroient du vase , mais que quand ce vint à lui, ils ne lui donnèrent rien , et le regardèrent même avec indignation. Il ne laissa pas pourtant d'étendrela main sur la portion de ceux qui étoient auprès de lui , pour goûter de ce qu'on leur donnoit; et cela lui parut si excellent, que tout ce qu'il avoit jamais mangé n'en approchoit point. Ayant eu la même vision jusqu'à trois fois , il alla en rendre compte à son abbé, et le pria instamment de lui dire qui étoient les deux vieillards qu'il avoit vus. L'abbé comprenant aussitôt que l'un deux étoit l'apôtre saint Pierre, qui étoit le patron de leur église, et l'autre saint Honoré qui étoit le fondateur de leur monastère, lui dit sa pensée, et lui ajouta que la raison pour laquelle ils ne lui a voient point fait part de ce qu'ils distribuoient aux autres, e'éloit parce qu'il ne suivoit pas le règle des autres. C'est pourquoi ce prince résolut dès lors delà suivre exactet . vi. 1 5
ment en toutes choses ; et il la trouva beaucoup plus aisée dans la suite , qu'elle ne lui avoit paru au commencement. Il arriva même que peu de temps après il eut encore lamême vision, et qu'alors il vit que les saints le partageoient comme les autres frères , ce qui lui fut d'une grande consolation, et le fortifia de nouveau dans la résolution de supporter toutes les austérités de la religion.
Césaire rapporte (i) un exemple à peu près semblable. Il dit que dans l'ordre de Cîteaux il y avoit un religieux qui l'étoit plus de nom que de fait , et qui sous prétexte qu'il étoit médecin , étoit la plupart du temps hors du monastère, et n'y venoit que le jour des grandes fêtes. Un jour de la Vierge , qu'il étoit a matines avec les autres, il vit entrer la mère I de Dieu toute éclatante de lumière , et vit que, faisant le tour du chœur, elle versoit dans la bouche de chaque religieux une liqueur céleste qui donnoit de nouvelles forces pour chanter les louanges de Dieu. Mais quand ce vint à son rang , elle passa devant i lui sans lui rien donner, lui disant que les régals du ciel n'étoient pas faits pour celui qui ne songeoit qu'à goûter tous les jours ceux de la terre. Ce reproche l'affligea si sensiblement , que, rentrant en lui-même, il changea tout d'un coup de vie, et s'adonna entièrement à la mortification , sans sortir jamais du monastère que par Tordre de son
(i) Cœsar. lib. 3. Dialog. c. 48.
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supérieur. Aussi , dès la première fête qu'on célébra ensuite en l'honneur de la Vierge , il eut la consolation que la sainte Vierge,étant revenue encore dans le chœur comme auparavant , elle s'arrêta devant lui , et lui dit : parce que vous vous êtes corrigé, et que vous avez préféré les douceurs du ciel à celles de la terre, vous participerez aussi a celles dont je régale vos frères; et sitôt qu'il en eut goûté , il se sentit entièrement confirmé dans l'amour de la mortification et dans le mépris de tous les vains amnsemens de la terre ; cette liqueur céleste n'étant autre chose que l'onction de la piété, qui rend toutes choses douces et faciles.
Le même Gésaire rapporte (i) qu'un ecclésiastique qui avoit coutume de vivre délicament , se rendit religieux dans le monastère de Glervaux, et que comme le pain qu'on y donnoit étoit extrêmement bis, il n'avoit presque pas la force de le regarder , et sentoit des soulèvemens de cœur toutes les fois qu'il songeoit qu'il étoit obligé d'en manger. J. C. lui apparut une nuit, lui présentant un morceau de ce même pain ; et le religieux lui ayant répondu qu'il étoit impossible d'en manger, le sauveur le trempa dans la plaie de son sacré abôté^et lui commanda ensuite d'en goûter. U Le religieux obéit , et il trouva ce pain d'un coût si admirable, que dans la suite assaisonîant toujours de la même sorte toutes les
(i) Cœsar, Ub. 4- Dialog. c. 80.
in 2 PART. ni. TRAITÉ T. CHAP. XVIII.
choses dont il ne pouvoit pas goûter auparavant , il les trouvoit très-délicieuses.
L'histoire de l'ordre de saint François (i) parlant de cette célèbre assemblée qui fut tenue en pleine campagne, et qu'on appela le chapitre des Joncs , à cause des cellules de jonc qu'on y fit pour plus de cinq mille religieux, marque que l'esprit de ferveur et de pénitence régnoit tellement alors parmi ceux de cet ordre , qu'on étoit obligé a tout moment de les retenir au sujet des austérités. Plusieurs d'entre eux portoientdes ceintures de fer , et des cottes de maille sur la chair nue ; et comme cela faisoit beaucoup de malades qui ne pouvoient plus vaquer a l'oraison, et au service de l'ordre, et que même quelques-uns en mouroient, saint François fut obligé de commander,en vertu delà sainte obéissance , qu'on les lui apportât toutes, et on en compta, dit-on, jusqu'à cinq cents- Dans le temps donc d'une si grande ferveur, et lorsqu'ils tenoient leur chapitre général pour y traiter de la perfection et de l'avancement spirituel de leur ordre , il fut révélé a saint François que les démons , au nombre de plus de dix-huit mille, tenoient une autre assemblée entre la Portioncule et Assise, pour délibérer des moyens de s'opposer au progrès de cette nouvelle institution; et que là , après que plusieurs eurent proposé diverses choses pour cet effet , il y en eut un qui leur
(i) P. ii. t. t. c.5?.
donna le conseil suivant : Ces gens-ci , dit-il , parlant de saint François et de ses religieux, sont si détachés du monde, si attachés à Dieu» et si adonnés a la pénitence et h laprière,qu'il nous est très-difficile , ou pour mieux dire , impossible de réussir maintenant contre eux; ce que je conseille , c'est que sans nous en mettre davantage en peine, quant à présent, nous attendions que leur chef soit mort , et crue leur nombre soit augmenté. Car alors nous introduirons parmi eux des jeunes gens qui n'auront point de zèle pour la perfection, des vieillards qui voudront être respectés , des gens de qualité qui auront été élevés dans 3a délicatesse , et des savans qui auront beaucoup d'orgueil et peu de santé, et ils ne manqueront pas de les recevoir tous indifféremment, pour maintenir le crédit de l'ordre, clu moins par le nombre. Il arrivera de là que nous les attirerons a l'amour des choses du monde, et que nous leur donnerons de l'ardeur pour les sciences, pour les dignités et pour l'estime des hommes; et quand nous les aurons corrompus par cette voie, nous pourrons exercer librement notre vengeance contre eux. Cet avis fut approuvé de tous les démons, et ils se séparèrent ensuite, goûtant déjà par avance le plaisir du succès qu'ils s'en promettoient.