CHAPITRE PREMIER
De la grâce que Dieu a faite aux religieux de les avoir munis de règles.
Une des plus grandes grâces que Dieu ait faites aux religieux, c'est de les avoir munis de beaucoup de règles et de conseils , afin qu'ils fussent plus en sûreté contre les ennemis de leur salut. Aussi les Saints comparent très-bien les conseils évangéliques aux fortifications extérieures d'une ville ; car de même qu'une ville est en bien meilleur état de défense, lorsqu'elle est environnée de fortifications par debors , parce que si les ennemis viennent à se rendre maîtres de celles-ci , ils sont arrêtés par celles du corps de la place; de même ceux qui sont munis des conseils évangéliques , sont bien plus en état de résister aux attaques des démons que les gens du siècle. Or, c'est l'avantage dont jouissent tous les religieux en général, et dont nous autres jouissons particulièrement par la miséricorde de Dieu , de sorte que nous pouvons nous appliquer très-justement ces pa-
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rôles d'Isaïe : La ville de S ion est notre forteresse ; le Seigneur l\i environnée dun mur et d'un boulevard pour la dê/endre{i.).l\.nous a premièrement environnés du rempart de sa loi et de sescommandemeiis; et il a ajouté encore a cela le rempart de nos règles et de nos constitutions, afin que tout l'effort des ennemis avec qui nous sommes toujours en guerre, aille tout au plus a faire quelque brèche à cette première fortification, et qu'ainsi celle de la loi de Dieu demeurant toujours en son entier , elle nous garantisse de leurs insultes. C'est une grande grâce que Dieu nous a faite , de nous avoir mis dans un tel état., que le démon ne puisse guères espérer par ses plus violentes attaques , que de nous faire manquer à des règles, dont la transgression ne sera pas même un péché véniel, et que nous fassions maintenant plus de scrupule de contrevenir à quelqu'une de ces règles , que nous n'en aurions peut-être fait dans le monde de commettre de grands péchés.
Cela fait bien voir quelle est l'erreur de quelques religieux foibles, qui , sur ce qu'il leur arrive de commettre quelques fautes contre leurs règles , et de tomber dans quelques imperfections , s'imaginent qu'il leur eût été plus avantageux de demeurer dans le siècle, que de vivre de la sorte dans lareligion. C'est là une des plus dangereuses tentations
(1) Urbs fortitudinis nostrae Sion Salvator; ponetur in eâ murus et antemurale. Isai. 26. 1.
dont le démon puisse se servir contre vous ; puisqu'elle regardeune chose aussiimportante et aussi essentielle que votre vocation. Il ne souhaiteroit rien davantage que de vous tenir à découvert dans lemonde,horsde l'enceinte de vos règles et des conseils évangéliques : car alors il feroit jouer librement toutes ces machines contre le rempart de la loi de Dieu; et peut-être qu'il vous feroit tomber en quelque péché mortel.Mais ici il ne lui est pas aisé d'en venir à bout } h cause de cette première enveloppequi vous défend, et contre laquelleilemploie tous ses efforts, sans que pourtant vous soyez en danger d'en recevoir aucune plaie mortelle en votre ame , quelque dégoût que puisse vous donner la pratique de vos règles, et quelques imperfections , dans lesquelles il vous arrive de tomber. Un seul péché que vous commettriez dans le monde , seroit plus grand que toutes ces sortes de fautes que vous commettez dansîa religionjainsi, quelquemécontent que vous soyez dupeu de progrèsqu'il vous semble que vous y faites dans la vertu , croyez toujours que vous y êtes dans un meilleur état pour votre salut, que vous n'auriez été dans le siècle. Cet avantage est sans doute un de ceux qui doivent nous faire le plus estimer la vie religieuse ; et cela seul est un si grand bien , que quand on n'v en trouveroit point d'autre , elle seroit toujours extrêmement estimable, et nousaurions toujours une infinité de grâces à rendre h Dieu de nous y
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avoir appelés. Croyez-vous que cesoit peu que lorsque les autres sont dans la lice exposés à mille dangers , vous soyez en lieu de sûreté à les regarder ? que tandis qu'ils sont au milieu de la mer battus des vents et de la tempête, vous soyez à vous reposer dans le port ? et lorsqu'ils sont au milieu des ondes de Babylone, dont le courant les entraîne, vous sovez assis tranquillement sur le rivage ?
Les règles de la vie religieuse et les conseils évangéliques ont encore cela d'avantageux , qu'ils nous aident a observer les commandemens , parce que la garde des commandemens devient aisée à celui qui tendà la perfection des conseils évangéliques; comme, au contraire , celui qui ne veut point suivre la perfection des conseils , est difficilement fidèle aux commandemens. C'est le sens que saint Thomas donne à ces paroles du Sauveur dans l'Evangile : En vérité, je vous dis qu'un homme riche entrera difficilement dans le ciel. (i). Savez-vous pourquoi cela est si difficile, dit ce saint docteur'? c'est qu'il est très-difficile qu'on observe bien les préceptes qui conduisent à ce royaume , à moins qu'on ne suive les conseils , et qu'on ne renonce aux richesses (2). La pratique des conseils rend , au contraire , celle des commande- Ci) Amen dico vobis, quia difficile divesintrabit in regnuin cœloruin. Mat th. ag. 20.
(s) Quia difficile est quod homo prœccpta servet quibus intratur in regnum , nisi sequens consilium divitias relinquat. S. Th. (fuodlib. 4. art. a'j.
mens plus aisée : car il est certain, par exemple , que d'avoir renoncé à tous les biens de la terre, et de ne pouvoir rien posséder en propre , empêche fort qu'on ne veuille avoir le bien d'autrui; que de prier Dieu pourceux dont on est persécuté , et de faire du bien à ceux de qui on reçoit du mal, fait qu'on est très-éloigné de haïr ses ennemis; et que de ne jurer jamais, même en disant vrai, donne un grand éloignement pour toute sorte de faux sermens. C'est pourquoi les Saints remarquent que les conseils évangéliques et les règles de la vie religieuse , non-seulement ne sont point un fardeau pesant ; mais sont même d'un secours et d'un soulagement admirable , pour nous aider à porter plus facilement le joug des commandemens de Dieu.
Saint Auguslin parlant de la douceur de la loi de grâce (1), explique ceci par deux comparaisons très-justes. Il la compare aux ailes des oiseaux, et aux roues d'un chariot. Les ailes ,- dit-il , ne sont point une charge et un embarras pour les oiseaux -, elles servent, au contraire , a les rendre plus légers , et à les faire voler. Les roues d'un chariot n'ajoutent point non plus au chariot une pesanteur incommode ; au contraire, elles sont d'un si grand soulagement pour les animaux qui le tirent , que sans cela ils ne pourroient pas traîner la moitié de la charge qu'ils traî-
(2) ^ug.serm. 22. deverb. Âpostol. Idem. Bern. ep. 341.
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nent. Nous pouvons dire la même chose des conseils évangéliques , sur lesquels nos règles ont été formées : bien loin que ce soit une charge et un embarras pour nous , ce sont des ailes qui nous font voler vers le ciel; ce sont des roues qui nous aident à porter plus facilement le joug de la loi de Dieu, tandis que les gens du monde qui n'ont pas les mêmes avantages ne le traînent qu'avec peine , en gémissant sous le faix , et en y succombant à toute heure. Tout cela devroit nous inspirer de grands sentimens de reconnoissance envers Dieu , nous donner une grande estime pour nos règles , et nous rendre très-ardens à les observer.