CHAPITRE IL
De la nécessité de ï obéissance.
Saint Jérôme (i) voulant exhorter les religieux k se soumettre à l'obéissance de leur supérieur, se sert de plusieurs exemples, pour faire voir qu'en toutes sortes de conditions et d'états, il est absolument nécessaire qu'il y ait quelqu'un h qui tous les autres obéissent. Nous voyons, dit-il, dans l'ordre politique, que tout est soumis aux rois , aux empereurs et à ceux qui gouvernent sous eux. A peine Rome fut fondée, que Komulus tuant son frère , et la consacrant, pour ainsi dire , par un parricide (2), fit voir que le gouvernement de deux rois ensemble étoit absolument incompatible. Jacob et Esaii s'entrebattoient dans le ventre de leur mère à qui seroit l'aîné. Dans la hiérarchie ecclésiastique, tout est soumis aux évoques en
(0 In régula quamcoUegit ex ejus scrlp. Lupus de Oliv. p) Et parricidio dedicatur.
l4 PART. III. TRAITÉ V. CHAP. 1.
chaque diocèse. Les évêques eux-mêmes sont soumis a un chef qui est le vicaire de Jésus- Christ; il n'y a enfin nulle sorte d'état ou cette subordination de plusieurs à un seul ne soit absolument nécessaire. Quelque grande que soit une armée, tout y est soumis à l'autorité d'un général. Il n'y a qu'un patron a chaque vaisseau : quel désordre et quelle confusion seroit-ce, si chacun vouloit y commander ? et quand le vaisseau arriveroit-il au port , si tout le monde vouloit en avoir la conduite? Dans chaque famille, dans chaque maison, et mpmc jusque dans les cabanes et dans les chaumières, il y a toujours quelqu'un a qui tous les autres obéissent; et sans cela il n'y auroit ni maison , ni société, ni ville, ni royaume qui pût subsister long-temps. Tout royaume divisé sera désolé , et toute maison ou il y aura de la division tombera en ruine (i). Mais cet ordre ne se garde pas seulement parmi les hommes, et même parmi les anges où il y a unesubordination d'une hiérarchie à l'autre ; il s'observe encore parmi les bêtes. Les abeilles ont un roi ; et lorsque les grues volent ensemble , formant la figure d'un Y grec', il y en a toujours quelqu'une qui est à la tête des autres /et qui les conduit (2). Que vous dirai-je de plus , ajoute ce Père ? les deux ne suivent -ils pas le mouvement du
(1) Omne regnum in seipsum divisum desolabitur, et domus snprà domum cadet. Lue. 11. 17.
(a) Grues quoque unam sequuntur ordine litterato. Hier.
ubi sup.
DE L'OBÉISSANCE. l5
premier mobile ? Enfin pour ne point vous fatiguer par une infinité d'exemples , tout ce que je prétends par tous ceux que je vous ai allégués , c'est de vous faire comprendre combien il vous est avantageux de vivre sous l'autorité d'un supérieur qui vous conduise, et dans la société de plusieurs serviteurs de Dieu , qui , concourant tous à la même fin , puissent vous servir d'exemple , et vous aider à y parvenir.
Quoique l'intention de saint Ignace soit de voir généralement toutes les vertus fleurir parmi nous, il nous recommande (i) cependant l'obéissance d'une façon si particulière, qu'il veut que comme parmi les ordres religieux , les uns se distinguent par une extrême pauvreté qu'ils professent , les autres par de grandes austérités , les autres par le chant du chœur , et les autres par la clôture perpétuelle, nous tâchions aussi de nous distinguer particulièrement par l'obéissance, comme si c'étoit de là seulement que dépendît tout notre avancement spirituel. En effet, comme après notre propre salut et notre propre avancement, le salut et l'avancement du prochain est notre principale fin, il faut que nous nous tenions toujours prêts à aller en quelque part du monde qu'on veut nous employer au service des âmes. C'est dans cette même vue que les religieux profès de notre Compagnie
(i) In vil. S. Ignat. I. a. e. iS ci 3. p. const. e. 1. §. a3. reg. 3i, tum.
l6 PART. III. TRAITÉ V. CHAP. I.
font un quatrième vœu d'obéir au pape en quelque lieu delà terre qu'il veuille les envoyer, soit dans les pays catholiques , soit chez les hérétiques ou chez les infidèles ; et cela sans alléguer aucune excuse , et sans rien demander pour leur propre subsistance. Mais ce n'est pas seulement pour les missions où le pape voudra lesenvoyer, qu'ils doivent avoir une obéissance entière et une parfaite résignation d'esprit : ils doivent l'avoir aussi pour tous les lieux auxquels il plaira à leur supérieur de les destiner ; et ils doivent l'avoir de même pour quelque emploi et pour quelque ministère que ce soit auquel on veuille les occuper, enfin pour quoi que ce soit qu'on leur commande. Or , comme il y a une grande diversité d'emplois parmi nous 3 et quantité de charges et de fonctions plus ou moins élevées, il faut aussi un grand fonds d'obéissance pour que nous soyons toujours également disposés à tout ce que l'on voudra nous prescrire. Et c'est en quoi la profonde pénétration et la sage conduite de St. Ignace sont admirables, d'avoir voulu que l'obéissance fût la marque et le caractère particulier de notre Compagnie; parce qu'il prévoyoit qu'il faudroitnous employer en plusieurs choses très-difficiles, et nous mettre h des usages très-pénibles.
Un père de notre Compagnie disoit une chose que je voudrois que nous puissions tous dire avec vérité : Je ne crains pas, disoitil , qu'on me commande rien contre mon gré;
car jesuis disposé à faire tout ce qu'on voudra me commander. En effet, c'est une •vérité reconnue, qu'un religieux toujours prêt et toujours résigné a tout ce qu'on peut lui ordonner , ne craint point qu'on lui ordonne ou une chose ou une autre , et ne souhaite point qu'on le soumette plutôt à un supérieur qu'à un autre. L'ohéissance ne doit dépendre ni des personnes , ni des choses ; et c'est une marque qu'elle est bien foible , quand elle en dépend et qu'on se fait de ces sujets d'appréhension. Voulez-vous ne point craindre ceux qui ont l'autorité , dit rapôtre, faites bien , et vous en recevrez des louanges; mais si vous avez commis quelque crime , craignez (1). Les voleurs et ceux qui ont mérité la mort , craignent a tout moment qu'on ne sesaisisse d'eux , et tremblent dès qu'ils voient un officier de justice : ce n'est pas cependant le prince , ni la justice qui leur donnent cette crainte,dit S. Chrysostôme; c'est leur propre méchanceté (2). Il en est de même dans la religion : les appréhensions que vous avez ne viennent point de l'autorité que vos supérieurs ont sur vous ; elles viennent de ce que vous n'avez pas l'esprit assez mortifié et assez soumis. Voulez-vous ne rien craindre : et n'avoir jamais d'inquiétude sur rien? soyez toujours prêt à obéir et vivez toujours dans
(1) Vis non timerc potestatem ? bonum fac, et habebis laudem ex il là . Si autem ûialiim feceris, tiroe. Rom. i3.5e<4»
(%) Timoré m enim non fecit princeps , sed vestra malitia- Chrys. sup. loc. stpost, sup. cit.
l8 PART. III. TRAITÉ T. CHAP. III.
une entière résignation pour tout ce qu'on pourra vous commander. Celui qui en usera de cette sorte jouira toujours d'une paix et d'une tranquillité parfaite, et la religion sera un paradis terrestre pour lui.
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