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CHAPITRE III

Du premier degré de l'obéissance.

Saint Ignace parlant de l'obéissance (i), dit dans la troisième partie des constitutions, qu'il est très-à-propos et très-nécessaire pour notre avancement spirituel, que nous nous proposions tous d'avoir une obéissance entière : venant ensuite à expliquer ce que c'est que cette sorte d'obéissance , il dit que non-seulement il faut obéir extérieurement, en exécutant ce qu'on nous commande , ce qui est le premier degré de l'obéissance; mais qu'il faut aussi obéir intérieurement , en conformant notre volonté à celle de notre supérieur , et en réglant la nôtre sur la sienne , ce qui est le second degré. Mais ce n'est pas encore assez , ajoute-t-il , il faut aller plus loin , et conformer aussi notre jugement h celui de notre supérieur , en sorte que nous soyons toujours du même sentiment que lui, et que nous croyions que tout ce qu'il commande est bien; et c'est en quoi consiste le troisième degré de i'obéis-

d) Vbisup.

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sance. Quand nos actions , notre volonté et notre jugement seront tout-à-fait conformes à ce qu'on nous aura prescrit , alors notre obéissance sera parfaite et entière ; mais s'il y manque quelqu'une de ces conditions , elle ne sauroit l'être.

Pour commencer maintenant par le premier degré, je dis qu'il faut une grande diligence et une grande ponctualité dans l'exécution des choses que l'obéissance prescrit. Saint Basile demande (i) de quelle sorte il faut s'y porter ; et il répond qu'il faut s'y porter de la même manière qu'un homme extrêmement affamé se porte a rassasier sa faim , ou qu'un homme qui aime extrêmement sa vie se porte aux choses qui peuvent la conserver. Encore devroit-on, ajoute-t-il , s'y porter avec un empressement et avec une ardeur tout autres , puisque la vie éternelle qu'on mérite par l'obéissance, est infiniment plus noble et plus excellente que la temporelle qu'on peut se conserver par ses soins. Celui qui est véritablement obéissant, dit S. Bernard (2) , ne sait pas ce que c'est que de différer et de remettre au lendemain ; il est ennemi de la lenteur, il va au-devant des commandemens qu'on veut lui faire, et il a plu-

(1) Basil, inbrev. rcg. inter. 166.

(2) Fidelis obediens nescit moras , fugit crastinum , ignorât tarditatem , pracripit praecipientem , parât oculos visui , aures auditui, linguam voci , manus operi, itineri pedes ; totutn se cnlligit ut imperantis colligat voluntatem. Bcrn. scrm. de obcd.

tôt obéi qu'on ne lui a commandé; il est toujours prêt à voir , a entendre , a dire et à faire tout ce qu'on veut , et à aller partout où l'on veut; enfin il se tienttoujours en état de recevoir et d'exécuter tous les commandemens qu'on veut lui faire.

Notre saint instituteur,parlant de la ponctualité avec laquelle nous devons exécuter ce que l'obéissance nous prescrit, dit (i) que quand la cloche sonne, ou que le supérieur parle , nous devons cire aussi prêts à obéir que si J. C. lui-même nous appeloit ; et qu'alors il faut quitter .absolument toutes choses , jusqu'à ne pas achever de former une lettre que Ton aura commencée. Cetterègle contient deux instructions , dont la première est que dès qu'on entend le son de la cloche ou la voix du supérieur, on doit s'imaginerque c'cstDieu même qu'on entend ; et a cet égard c'est une considération très-pieuse et très-utile, de se représenter alors la disposition d'esprit où furent les mages quand ils aperçurent l'étoile, et de dire : Voilà le signe du grand roi ; allons lui rendre hommage et lui offrir de l'or , de l'encens et de la mjTrhe (2). Voilà la voix de Dieu qui nous appelle , allons , obéissons promptement. La seconde instruction est qu'il faut quitter au même moment tout ce qu'on fait,jusqu'àuneîettrequ'onauroitcom-

(1) 6. p. Const. c. i.§. 1. et rcg. 33. su mm. rcg. i5 comm.

(2) Hoc signum œagni régis est; camus et offeiauius ei muncra , aurum , tlius et rmrrham.

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ïnencé à former; et sur ce sujet on ne sauroit mieux faire que de suivre l'exemple de ces anciensreligieux, dont l'obéissance est si recommandée par Cassien.il dit (i)en parlant de leurs occupations , qu'ils étoient continuellement occupés, les uns à écrire des pratiques de dévotion , les autres a méditer, les autres à traduire quelques saints livres, et les autres à travailler de leurs mains, mais qu'aussitôt qu'ils entendoient le son de la cloche ou la voix de leur supérieur, ils sortoient tous de leurs cellules comme à l'envia et avec tant de précipitation, que celui qui écrivoit alors ne se donnoitpas le loisir d'achever la lettre qu'il a voit commencé à former. C'est qu'ils préféroient l'obéissance a tout ce qu'ils faisoient ; et nonseulement ils la préféroient à tout ce qu'ils faisoient de leurs mains, mais ils la préféroient encore à la lecture spirituelle, à la prière, à la méditation et à toutes les autres œuvres de piété. Voilà ce qui leur faisoit tout quitter plutôt que de manquer un moment a l'exactitude de l'obéissance ; voilà ce qui les rendoit aussi ponctuels et aussi prompts, que s'ils eussent entendu la voix de Dieumême. Saint Benoît recommande^) extrêmement dans sa règle cette sorte d'obéissance; et c'est de lui et des autres anciens Pères que notre saint fondateur a tiré ce qu'il en dit dans ses constitutions.

(i) Lib. 4. e. deinst. renuni c. 12.

(2) In rcg. S. Ben. c. 5.

Il a plu a Dieu, au reste, de marquer souvent pardes miracles, combien la ponctualité de l'obéissance lui est agréable. Un saint religieux étant un jour à écrire (i), la cloche vint à sonner dans le temps qu'il formoit une lettre, et l'ayant quittée en cet état pour aller où l'obéissance l'appeloit, il la trouva achevée à son retour avec un trait d'or. Jésus- Christ étant apparu une fois h un autre religieux sous la forme d'un très-bel enfant (2) , et la cloche de Vêpres étant venue à sonner presque aussitôt, le religieux le quitta au même instant pour y aller. Quand il fut de retour il le trouva encore dans sa cellule; et alors cet enfant divin lui dit : Je suis demeuré, parce que vous vous êtes enallé ; mais je m'en serois allé, si vous étiez demeuré, liusbroque dit (3) qu'un autre religieux ayant été favorisé d'uneapparitionsemblable, et ayant quitté l'enfant Jésus pour un même sujet , le trouva à son retour dans sa cellule, sous la forme d'un jeune homme, qui lui dit : Autant que vous voyez que j'ai crû ici , depuis que vous m'avez quitté , autant ai-je crû dans votre ame, à cause de la ponctualité de votre obéissance. Le démon, au contraire, est si ennemi de l'obéissance, et si jaloux du temps que l'on y emploie, que quand il ne peut pas nous le dérober entière-

(1) S. Caih. de Sienne , dans ses Diat. c. 65.

(2) Dans l' Hist.de i' Ord.de S. Franc. 8. p. t. 7. c. 3g.

/3") Rusbroc. tract, de prœcip. quibusd, virt. c. 9. p. 243, Et refert. Bios, mon.spir. e. 7.

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ment , en nous empêchant tout-à-fait d'obéir, il tâche du moins d'en usurper une partie en nous empêchant d'obéir avec toute la ponctualité qu'il faudrait. Il essaie, par exemple , de vous retenir quelque temps dans le lit après que vous avez entendu la cloche qui vous avertit de vous lever ; et lorsque vous écrivez , et qu'elle vient à sonner , il tâche de vous porter à achever la lettre que vous avez commencé h former , et quelquefois même à achever une ligne, une période, un raisonnement , sous prétexte de ne pas laisser échapper une pensée que vous avez alors dans l'esprit. C'est qu'il voudroit avoir comme les prémices et la fleur de toutes vos actions, et en faire comme l'essai ; mais nous devons tâcher, au contraire , de les donner tout entières à Dieu , en sorte qu'il en ait les prémices et la fleur, aussi bien que tout le reste; et c'est le moyen défaire qu'elles lui soient agréables. Ce sont des fruits qu'il faut lui offrir avec toutes leurs fleurs, si nous Aoulons qu'il les reçoive avec plaisir.

Saint Ignace veut (i) que nous portions encore plus loin cette obéissance extérieure: car ce n'est pas seulement au son de la cloche, et a la voix des supérieurs qu'il veut que nous obéissions avec toute la ponctualité dont nous venons de parler, mais aussi à la moindre marque et a la moindre signification de leur volonté. Que tous , dit-il , aient

(i) 6. p. Consl. e.x. §. i. et reg, 34« sumtn.

soin de se signaler clans la pratique de l'obéissance, non-seulement à l'égard des choses de pure obligation, mais encore à l'égard des autres , quand même ils n'auroient reçu aucun commandement exprès du supérieur, et qu'ils n'auroient que quelques marques de sa volonté. Celui qui est véritablement obéissant, dit aussi Albert-le-grand , n'attend pas qu'on lui ait commandé; mais dès qu'il sait ou qu'il juge quelle est la volonté de son supérieur, il ne songe qu'a l'accomplir, et il nelui faut point d'autrecommandement (i^C'estainsi^ajoutet-il, qu'en n use Jésus-Christ notre sauveur et notre maître , qui prit pour un commandement de mourir pour les hommes, la connoissance qu'il avoit que c'étoit la volonté et le bon plaisir de son père. Cassien parlant des anciens solitaires, dit (2) que leur exactitude et leur ferveur à l'égard de l'obéissance, étoit telle qu'ils obéissoient non-seulement à la voix de leur supérieur, mais aussi à la moindre marque qu'ils avoient de sa volonté , et qu'il sembloit même qu'ils la devinassent en quelque sorte , prévenant souvent ce qu'il vouloit leur commander , et le' faisant avant qu'il en eût ouvert la bouche. C'est ainsi que saint Bernard, dans le passage que nous avons rapporté de lui,

(i) Verus obediens nunquàm prxcepinm expecîat , sed soliim prxlati voluntatem sciens vcl credens, ferventer exequitur pro praecepto . Alb. Mag. 1. de virt, c. 5.

{■>■) Cass. ubi sup.

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dit que celui qui est parfaitement obéissant., ya au-devant des commandemens qu'on veut lui faire (i) , et qu'il a plutôt obéi qu'on ne lui a commandé.

Notre saint instituteur disoit qu'il y avoit trois manières d'obéir. La première, lorsque nousfaisonscequ'on nous commande envertu de la sainte obéissance-, et celle-là est précisément de pure obligation. La seconde, lorsque nous faisons quelque cbose dès le moindre mot qu'on nous en dit; et cette manière d'obéir est plus parfaite que l'autre , parce que celui qui obéit à une simple parole , fait voir plus de soumission que celui qui attend qu'on lui commande en vertu de la sainte obéissance. Et la troisième, lorsqu'ayant quelque marque de la volonté de notre supérieur, nous nous portons aussitôt à l'accomplir , sans attendre qu'il nous le dise-,et cettesorte d'obéissance, ajoute le Saint, est beaucoup plus parfaite et beaucoup plus agréable à Dieu, que les autres. De même que dans le monde un domestique, qui entend au moindre signe tout ce que l'on veut de lui , et qui se met aussitôt en devoir de l'exécuter, est bien plus agréable à son maître que celui à qui il faut tout dire; ainsi parmi nous , un religieux qui se porte h obéir dès la moindre connaissance qu'il a de la volonté de son supérieur, se rend par-là bien plus agréable à ses supérieurs et

(i) Prxripit praccipientem. Dcrn% ubi sup. T. \I. 3

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a Dieu même. Saint Thomas dit (i) que dès qu'on connoît la volonté du supérieur, elle devient un commandement tacite, de quelque sorte qu'on la connoisse ; et que c'est en l'exécutant alors que la promptitude de l'obéissance paroît davantage. C'est pourquoi il faut essayer de porter la nôtre jusque-la ; et d'autant plus , que souvent lorsque le supérieur évite de nous commander expressément une chose , c'est ou parce qu'il veut nous en épargner la mortification et nous traiter plus doucement, ou parce qu'il ne sait pas si nous recevons bien ce qu'il a à nous commander. De sorte que si vous connoissez alors son intention , vous faites mal de n'aller pas au-devant , et de ne pas vous offrir de vous-même a faire ce que vous savez qu'il souhaite de vous. Dieu vouloit envoyer quelqu'un pour parler au peuple d'Israël ; et il dit de sorte qu'Isaïe pût l'entendre : Qui enverrai-je, et qui ira de notre part (2) ? Et aussitôt le prophète, comprenant que Dieu vouloit qu'il s'offrît pour y aller , se présente , et dit : Me voilà, Seigneur, envoyez-moi (3). C'est ainsi que nous devons nous offrir de nous-mêmes, lorsque par quelque parole, ou de quelque manière que ce soit, nous connoissons la volonté de notre supérieur.

Nous pourrions rapporter plusieurs exemples , pour montrer la ponctualité et la

(1; S. Thom. 2. 2. q. ic-l. art. 2.

(2) Quem miftam , et cfuii ibit nobis ? Ifai. 6. 8.

(3J Ecce ego , mitte me. Ibid.

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promptitude avec laquelle il faut obéir ; mais nous nous contenterons d'en marquer deux. Le premier sera celui de Samuel, lorsqu'il étoit encore jeune , et qu'il servoit dans le temple auprès du grand-prêtre Héli. L'Ecriture dit , qu'une nuit qu'il dormoit dans le temple du Seigneur où étoit l'arche de Dieu, le Seigneur l'appela , et que s'étant aussitôt levé, il courut vers Héli, et lui dit: Me voici, car vous m'avez appelé. Mon fils, lui répond Héli , je ne vous al point appelé ; retournez et dormez. Il s'en retourne et s'endort , et le Seigneur l'ayant de nouveau appelé , il se relève et va trouver Héli, et lui dit encore: Me voici , vous m avez appelé ; et Héli lui répond comme la première fois : Mon fils , je ne vous ai point appelé , retournez et dormez. Il obéit, et le Seigneur l'ayant encore appelé pour la troisième fois , il se relève, va trouver Héli, et lui dit de nouveau: Me voiciy vous m'avez appelé ; alors Héli comprenant que c'étoit le Seigneur qui appeloit Samuel , lui dit: Allez , et dormez ; et si on vous appelle encore , vous direz : Parlez , Seigneur , car votre serviteur écoute ( i ). Samuel retourna donc se coucher en sa place , et le Seigneur lui étant apparu , et l'ayant appelé par deux fois, il répond comme Héli lui avoit dit: Parlez, Seigneur, car

(1) Ecce ego : vocâsti enim me. Non vocavi : revertere et dormi. Ecce ego, quia vocâsti me. Non vocavi te , fili mi i revertere , et dormi. Ecce ego , quia vocâsti me. Vade , et dormi : et si dcinceps vocaverit te, dices : Loquere, Domine , quia audit servus tuus. 1. lieg, c, 3, v. 5 et seq.

voire serviteur écoute; et le Seigneur lui déclara que la punition dont il avoit menacé Héli seroit bientôt accomplie. Considérons ici maintenant quelle est la promptitude de Samuel à obéir. Héli lui-même lui dit qu'il ne l'a point appelé , et qu'il aille se reposer ; il n'entre pas même en pensée à Samuel , qu'il y ait dans le temple quelque autre personne que le grand-prêtre qui puisse l'appeler ; cependant il se relève jusqu'à deux et trois ibis , pour aller voir ce qu'il lui veut» Voila quel est l'esprit avec lequel nous devons nous porter a obéir à nos supérieurs ; un esprit qui soit toujours également disposé en tout temps a tout ce que nous croyons qu'ils veulent de nous.

La promptitude avec laquelle Abraham obéit a Dieu, lorsqu'il lai commanda d'immoler son fils unique, est encore un modèle admirable de la ponctualité de l'obéissance. Abraham donc se leva la nuit (i), dit l'Ecriture. Il n'attend pas qu'il fasse jour pour partir ; dès qu'il reçoit le commandement , et quel commandement pour un père! il se met en état de l'exécuter, et ne songe pas h différer un moment. L'Ecriture remarque encore qu'il laissa ses serviteurs au pied de la montagne , et qu'il ne voulut pas les mener avec lui jusqu'au lieu où il devoit faire le sacrifice -, et cela , sans doute , afin qu'il n'y eût personne qui pût l'empêcher d'obéir ponctuellement à Dieu.

(ij Igilur Abraham de nocle consurgens. Gcn. ?2. 5.

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