CHAPITRE IV
Que quelque légère que soit une chose qui nous est
commandée par les règles , on n'est pas pour
cela plus excusable de ne pas la faire; mais qu au
contraire, on est plus inexcusable de ne la pas
faire.
LEdémonse sert encore d'une autreadresse, pour nous faire manquer à l'observation de certaines règles; c'est de nous faire enten dre qu'elles ne sont pas fort importantes , et que ce n'est pas en cela que consiste la perfection : de sorte qu'aidé d'ailleurs par notre tiédeur et par notre lâcheté , il nous porte facilement a les transgresser. Or , il est nécessaire de nous précautionner contre cett< tentation ; et pour cet effet , je dis que l'ex cuse qu'une chose est peu importante, n< rend pas la faute plus excusable, maisqu'elL l'aggrave même en quelque manière. Cetti doctrine est de saint Augustin , qui dit(i) en parlant de la désobéissance de nos pr< miers pères , que comme l'obéissance d'A braham est d'autant plus grande , que 1 commandement de Dieu étoit difficile, ausf la désobéissance d'Adam est d'auîantpluscr minelle , que ce qui lui a voit été command n'étoit de nulle difficulté (2). Car quelle es
(1) Aug. lib. 14. ih CLv.Dci , c. i5.
(•2) Ità et in paradiso tanto major inobedientia fuit, quan in qnod prxceptum est nullhis difficultatis luit. Aug. lib, 1 de Civ. Dci , c. z5.
DE L'OBSERVATION DES RÈGLES. I 8o
cuse a-t-il pu avoir de ne pas obéir dans une chose si aisée, que de ne pas manger du fruit d'un seul arbre, puisqu'il y en avoit tant d'autres dont il pouvoit manger librement , et qui étoient peut-être meilleurs ? Qu'auroitil donc fait , si Dieu lui eût commandé quelque chose de fort difficile } Si , par exemple , il lui eût commandé de sacrifier sa femme , comme il commanda à Abraham, de sacrifier son fils ? Et comment eût-il jamais pu se résoudre a la sacrifier par obéissance , lui qui aima mieux désobéir a Dieu en mangeant du fruit défendu que de la fâcher? On peut dire de même que la facilité d'accomplir les règles en rend la transgression plus criminelle et moins excusable , et saint Bonaventure est tout-à-fait de ce sentiment , quand il dit qu'on est d'autant plus coupable de manquer aux petites choses , qu'il est plus facile de n'y pas manquer (i). On auroit peut-être quelque excuse , s'il s'agissoit d'obéir à quelque commandement très-difficile , mais quelle excuse peut-on avoir , quand il n'est question que d'une chose facile et aisée ?
Outre cela , comment puis-je croire que vous obéirez clans les choses les plus pénibles , si vous n'obéissez pas dans les plus aisées } Il n'y a pas lieu de croire que celui qui ne fait pas le moins fera le plus: Et celui, dit
(i) Minima neglecta eu turpiùs maculam moribus : ingérant qu6 vitari f';iciliùs ç'ogriita potuerunt. Bonavcnl. in ducip. specul, adnovit, in prolog.
igO PART. III. TRAITÉ VI. CHÀP. IV.
saint Bernard , qui ne peut pas commander à sa langue et a sa bouche , ne peut pas être religieux (i). Cette maxime étoit comme un premier principe parmi les anciens reli» gieux; et c'est pour cela qu'ils commençoient toujours leurs exercices par l'abstinence. Car celui , disoient-ils, qui ne pourra pas se vaincre en de certaines choses extérieures , où la victoire sur soi-même est plus aisée, comment pourra-t-il se vaincre pour l'intérieur , où la difficulté est plus grande ? comment pourra-t-il se défendre contre la malicedeses ennemis invisibles , si même il ne peut pas résister à ceux qu'il voit ?
Ceci peut servir à discerner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans les désirs qu'on'a quelquefois de faire de grandes choses pour l'amour de Dieu , comme d'endurer toutes sortes de peines etdemortifications, et d'aller même souffrir le martyre chez les infidèles. Car si étant parmi vos frères, vous ne sauriez supporter une légère mortification ; si vous violez tantôt une règle , tantôt une autre , seulement pour éviter de demander permission à votre supérieur : que peut-on attendre de vous dans les choses difficiles? Plusieurs , dit saint Bonaventure , voudroient mourir pour Jésus-Christ , qui ne voudroient pas endurer un mot pour Jésus-Christ; mais celui qui tremble au bruit d'une feuille que le vent
(0 Qui linguam suam et venlrem custodire non potest , monachus non est. Bcrn. de'mteriori domo , c. 56.
DE L OBSERVATION DEL RÈGLES. I g I
emporte , comment auroit-il l'assurance d'atlendre le coup d'une épée prêle à tomber(i)] Si une parole qu'on vous a dite est capable de vous troubler et de vous faire perdre le repos, que sera-ce quand la persécution sJclevera contre vous, quand on vous accablera de faux témoignages en des choses de conséquence,et que vous verrez tout le monde y ajouter foi ? C'est pourquoi accoutumez-vous , continue le même Saint , a supporter patiemment les moindres choses , parce qu'on ne se met jamais au-dessus des plus grandes , que quand on a appris à supporter les plus petites (2).
Denis le chartreux rapporte (3) qu'un novice ayant eu beaucoup de ferveur dans les commencemens , vint ensuite , comme il n'arrive que trop, à tomber dans le relâchement et dans la tiédeur. Tout lui sembloit facile d'abord , et peu de temps après , tous les exercices de mortification et d'humilité lui devinrent pénibles : entre autres choses, il ne pouvoit souffrir un certain habit extrêmement grossier, que portoient alors les novices. Un jour qu'il dormoit , il vit en songe Jésus-Christ chargé d'une croix très-pesante, qui s'efforçoit démonter par un escalier fort
(1) Multi proChristo optant mori, qui pro Christo nolunt levia verba pati. Sed quem terret sonitus folii rolantis , quomodù sustineret ictum gladii vibrantis? Bonav. ubi sup.
(î) Miaima etiàm adversa tolerare patienter assuescamus t quia majorent non superat , qui minora tolerare non discit Idem. ïbld.
(3) Dionys. Carlus. In ScalàRelig. art. \6.
%Cf1 PART. III. TRAITÉ VI. CHAP. V.
rude et fort étroit, ce qui augmentait encore sa peine de beaucoup. Le novice touché de compassion s'offrit aussitôt au Sauveur pour l'aider a porter sa croix ; mais le Sauveur le regardant avec indignation , lui dit: Comment osez-vous prétendre de porter ma croix qui est si pesante , puisque vous avez peine à porter pour l'amour de moi votre habit, qui pèse si peu en comparaison? au même instant la vision disparut, et le novice se réveilla, demeurant si confus de ce reproche , et en même temps si résolu à souffrir toutes choses pour Jésus-Christ , que depuis lors, cet habit grossier et méprisable , qui lui faisoit tant de peine à porter, devint pour lui un sujet de contentement et de joie.