‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 23 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Combien le mépris des règles , même dans les petites choses , est dangereux.

Celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes ; et celui qui est de mauvaise foi dans les petites choses y le sera aussi dans les granules (i). Comme il est ordinaire au démon d'essayer de nous portera négligerl'observationdenos

<0 Qui fidelis est in minimo, et in majori fidelis erit : et qui in modico iniquus est , et in majori iniquus crit. Luc. 16. 10.

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règles , sous prétexte que les choses qu'elles ordonnent sont peu importantes, et que notre avancement spirituel n'y est point attaché, nous parlerons ici de deux remèdes contre cette tentation, Le premier est la considération du danger qu'il y a de négliger les petites choses ; le second, la considération de davantage qu'il y a h ne les pas négliger ; et le Sauveur du monde nous marque l'un et l'autre dans les paroles que nous venons de citer. Il dit touchant le premier , que celui qui est fidèle dans les petites choses , le sera aussi dans les grandes. Le Saint-Esprit en avoit dit autant autrefois , en nous avertissant que celui qui méprise les petites choses viendra peu à peu à déchoir(i).Ces sentences que nous ne pouvons pas douter qui ne soient de Dieu , devroient suffire, pour nous rendre extrêmement soigneux a observer nos règles, et pour nous empêcher d'y contrevenir, sous prétexte du peu d'importance des choses qu'elles nous prescrivent. Le prophète Jérémie nous apprend que c'est par de pelits coraraencemens que Dieu est parvenu a détruire Jérusalem. Le Seigneur j dit-il, s' est proposé de renverser les murs de la fille de S ion; il a pris ses mesures au cordeau, et n'a point cessède travailler à sa perte. Tous ses dehors ont été entièrement désolés , et ses murailles ont été pareillement renversées (2). Voilà de

(1) Qui spernit modica, paulatim dccidct. Eccll. 19. 1.

(2) Cogitavit Dominas dissipaie murum filix Sion : T. VI. l'y

ig4 PART. III. TRAITÉ VI. CHAP. V.

quelle manière on vient à bout des plus fortes places ; et c'est aussi la méthode que les démons emploient pour se rendre maîtres de la forteresse de notre ame. Les règles , comme nous l'avons déjà dit, en sont les dehors, et servent de défense a la loi de Dieu, qui en est le mur principal; de sorte que si vous ne gardez pas bien ces dehors et ces défenses extérieures , vos ennemis invisibles saperont ensuite le mur principal, et s'empareront ainsi de votre ame. Celui qui détruit la haie , sera mordu par le serpent (i) , dit le Sage : si vous commencez à détruire cette haie et cette enceinte de vos règles , si vous rompez une fois cette clôture, le vieux serpent , qui est le démon, ne manquera pas de trouver entrée par-là dans votre ame, et de vous perdre. Vous avez détruit la muraille sèche qui enfermoit votre i;ig»e,dit le Prophète parlant à Dieu, et maintenant tous les passans y vendangent (2) : si vous détruisez cette muraille qui renferme la vigne du Seigneur , vous ne pourrez plus espérer d'en tirer aucun fruit, et elle sera bientôt ravagée.

Mais comme ceci est une matière importante , et qu'on ne sauroit la rendre trop intelligible , laissons les figures et les métaphores , et parlons plus clairement. Voulez-

tetendît funiculum suum , et non avertit manum suam à perditione : luxitque antemurale , et murus pariter dissipa tus est. Thren. 2. 8.

(1) Qui dissipât sepem,mordebit eum coluber. Eecl. 10.8.

(2) Ut quid destruxisti maceriam ejus , et vindemiant eam omnes qui prœtergrediuntur viam 1 Ps. 9. i3.

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vous savoir comment il faut entendre ce que nous dit le Saint-Esprit , que celui qui méprise les petites choses viendra peu à peu à déchoir (i)'î II faut l'entendre dans le sens que les théologiens et les Saints disent que le péché véniel est une disposition aupéchémortel. Les péchés véniels , en quelque nombre qu'ils soient, ne peuvent jamais faire un péché mortel , et ne sont pas capables de donner la mort à l'ame, et de lui faire perdre la grâce de Dieu ; mais ils mettent dans l'ame une certaine disposition au relâchement et a la mollesse, qui l'affoiblit , et qui la rend plus facile a être vaincue a la première occasion , et à'tomber en péché mortel. C'est ainsi quequoique les premiers coups de canon qu'on tire contre une muraille ne la jettent pas par terre, ils l'ébranlent cependant de telle sorte qu'ils la mettent en état d'être facilement renversée par ceux que l'on tire ensuite ; et que quoique les premières gouttes d'eau qui tombent sur une pierre , ne soient pas capables de la caver , elles la disposent cependant de telle sorte , que celles qui tombent ensuite viennent à la caver effectivement. Veau cave les pierres , dit Job , et les inondations emportent les terres peu à peu. (2) Il en est de même| du péché véniel : il porte insensiblement à perdre la crainte d'offenser Dieu , et d'agir par d'autres motifs que celui de son amour ;

(1) Qui spernit modica , paulatim decidet. Eeeliiig. r. (a) Lapides excavant aquae, et alluvione paulatim terra consumitur. Job. 14. 19.

et après cela on n'est plus guères éloigné de faire quelque chose qui y soit directement contraire. Celui qui ne fait pas difficulté de mentir, et qui se permet de jurer sans nécessité, se laissera bientôt aller à affirmer avec serment quelque mensonge , ou quelque chose de douteux, et le voilà malheureusement tombé en péché mortel. Celui qui ne fait pas beaucoup de scrupule de médire en des choses légères, trouvera bientôt occasion de médire en des^choses qui seront plus importantes , et sera ainsi en danger de perdre la grâce de Dieu. Celui qui ne retient pas ses regards , et qui n'a pas assezsoin de rejeter les mauvaises pensées qui lui viennent, est bien près de sa chute. Il arrivera une occasion , où son cœur et ses désirs suivront ses regards et ses pensées; le voilà alors malheureusement tombé ; et c'est justement ce que le démon prétend , en nous engageant dans les péchés véniels , de nous précipiter par-là dans ceux qui donnent la mort à l'ame.

Il en est de même du mépris et du violement des règles : ce sont des moyens dont le démon se sert pour nous conduire peu a. peu à quelque chose de pis , et pour nous faire tomber enfin dans quelque précipice. On se fera au commencement un très-grand scrupule de contrevenir à la moindre règle t ensuite on s'en fera moins; enfin on y contreviendra librement sans aucun remords de conscience. La même chose arrive en-

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core à l'égard de l'oraison et des autres exercices spirituels ; car ils ne sont pas d'une obligation plus étroite que le reste. On manque une fois à les faire; une autre fois on les fait comme par manière d'acquit , et sans en tirer aucun fruit ; et on tombe enfin dans un tel relâchement 3 et dans une si grande nonchalance à cet égard , que l'on vient h perdre entièrement le goût des choses spirituelles. C'est de ces sortes de commencemens qui paroissent si peu considérables, que viennent les chutes mortelles d'un religieux ; et saint Augustin le remarque très-bien , au sujet de la réflexion que fait l'Evangile , sur ce que la Magdelaine ayant répandu un parfum d'un grand prix sur les pieds du Fils de Dieu, Judas en murmura, en disant : Pourquoi ria-t-on pas vendu ce parfum , et pourquoi Tieua-t-onpas donné V argent aux pauvres } Car l'Evangile porte expressément, qui/dit cela, non pas quil se souciât des pauvres , mais parce quil étoit larron > et quêtant chargé de la bourse , il avoit la disposition de tout ce quon donnoit (1). Il étoit fâché que la Magdelaine lui ôlât ainsi le moyen de dérober quelque chose sur l'argent qu'on eût tiré de ce parfum si on l'eût vendu; et pour se récompenser de cette perte, le malheureux résolut de vendre son maître. Remarquez, dit

(1) Quare hoc unguentum non vacniit , ctdatum est egenis î Dixit autem hoc , non quia de egenis pertinebat ad eum, sed quia fur crat , et loculos hahens , ca quœ mittebantur portabat. Joan. 12. 5 et 6.

à ce sujet St. Augustin (1) , que ce ne fut pas en vendant le Sauveur du monde que Judas commença a se perdre ; le mal avoit commencé de plus loin : il y avoit déjà longtemps qu'il étoit larron , et que son corps seul suivoit Jésus-Christ, tandis que son cœur en étoit entièrement éloigné. C'est pourquoi quand vous verrez que quelque religieux aura fait quelque lourde chute, ne croyez pas que le mal ne commence que d'alors ; il y avoit sans doute déjà long-temps que son esprit et son cœurn'étoient plus dans la religion, qu'il ne se soucioit pas de contrevenir aux règles , et qu'il ne faisoit ni prière , ni examen , ni aucun autre exercice de piété. Considérez dans quel précipice Judas est tombé , pour n'avoir pas réprimé les mouvemens d'avidité qu'il avoit pour l'argent; et apprenons de là à ne nous relâcher jamais sur les moindres choses, de peur que des commencemens foibles ne nous jettent dans des suites terribles. La pauvreté et la disette précèdent sa face (2) , dit l'Ecriture ; et un des sens que l'on donne à ces paroles, est que le relâchement et la tiédeur précèdent toujours l'entrée du démon dans une ame. Elle tombe auparavant dans cette indigence spirituelle, qui vient de la multitude des fautes vénielles et de ce qu'on s'est privé soi-même des secours qu'on avoit accoutumé de tirer de l'oraison et des exer-

(1) Aug. tract. 10. sup. Joan.

(a) Faciem ejus prsecedit egestas. Job. 4i> i3«

cices spirituels; et ensuite elle succombe facilement aux attaques de la première tentation délicate qui survient. Gardons - nous donc bien d'avoir aucune nonchalance, ou aucun mépris pour nos règles , de peur de donner entrée par-là audémon;car dès qu'on nese fait point de scrupule de tomber de propos délibéré dans des imperfections,, et de commettre des péchés véniels , on ne tarde guère à en commettre de mortels. Jpprenez , Jérusalem } dit le Seigneur par la bouche de Jérémie , apprenez , de crainte que mon ame ne se retire de vous, et que je ne vous rende une terre déserte et inhabitable (i). Apprenez, âmes religieuses , apprenez k vous conformer à la pratique de la discipline religieuse, et attachez-vous à l'exacte observation de vos règles, de crainte que Dieu ne s'éloigne de vous et ne vous abandonne , et qu'ainsi vous ne fassiez quelque dangereuse chute.

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