CHAPITRE VI
Des grands avantages que Ion tire de t exacte observation des règles dans les moindres choses*
Courage , serviteur bon et fidèle : parce que vous avez été fidèle dans les petites choses, je vous donnerai une grande administration, entrez dans la joie de votre Seigneurie).
(1) Erudire, Jérusalem , ne forte recédât anima mea à te»
ne forte ponam te desertam, terram inhabitabilem. Jerenu 6. 8;
(a) Euge , serve bone et fidelis : quia super pauca fuist»
200 PART. III. TRAITÉ Vf. CHAP. VI.
Le Fils de Dieu nous marque dans ces paroles la récompense qui est attachée à la fidélité dans les petites choses , et pour mieux nous faire voir la grandeur de cette récompense , il ne dit pas que la joie du Seigneur entrera en nous, car notre cœur est un vaisseau trop étroit pour la contenir ; mais il dit que nous entrerons dans la joie du Seigneur , ce qui marque l'excès et l'abondance de ce^te joie , et que nous y serons tout-a-fait plongés. Il nous promet dans un autre endroit, que l'on 'versera dans notre sein une bonne mesure , une mesure qu on aura bien entassée et bien remuée, et qui sera comblée jusquàrépandre par-dessus (i). Mais considérons un peu pourquoi il promet de si grandes récompenses à ceux qui seront fidèles dans les petites choses; c'est que par la manière dont un homme en use dans les petites choses , on connoît comment il en useroit dans les grandes, suivant ces paroles de l'Evangile: Celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes (2). Remarquez, au reste, qu'il ne dit pas que celui qui est fidèle dans les grandes choses , le sera aussi dans les petites ; mais qu'il tourne la proposition tout autrement, parce qu'en effet il semble que la fidélité se fasse plus connoître dans les petites choses,
fidelis , super tnulta le constiluam , intra in gaudium Domini tui. Matlh. a5. »r,
(1) Mensuram bonam , et confertam, et coagitatam, etsuperefflueDtcm dabunt in sinum vestrum. Luc. 6. 38.
(ï) Qui fidelis est in minirao, et in inajori fidelis est. Luc. 16. 10.
que dans les grandes. Quand un homme fait la dépense d'une maison, ce n'est pas à n'être point trouvé en mécompte de cent ou de deux cents pistoles que sa fidélité paroît; c'est à n'être pas même trouvé en mécompte d'un denier. Un bon serviteur se reconnoît moins aussi dans les principales choses qui sont purement de son devoir, que'dans certains petits soins auxquels il n'est pas obligé ; et un fils enfin marque moins son amour et son respect pour son père, par l'obéissance qu'il lui rend dans les choses de conséquence, que par celles qu'il lui rend dans les moindres objets, et par son attachement a ne faire jamais rien qui puisse lui déplaire le moins du monde. Il en est de même d'un bon religieux ; il fait moins paroître sa vertu en évitant de tomber dans aucun péché mortel, qu'en s'appliquant à s'acquitter fidèlement des choses que ses règles et l'obéissance lui prescrivent; et c'est pour cela que Dieu traite si bien ceux qui en usent de la sorte , et qu'il leur fait tant de grâces. Il est libéral envers eux , parce qu'ils le sont envers lui ; ce qui est conforme à ces paroles de saint Jacques : approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous (1) ; et plus ils s'approchent de Dieu, et usent de libéralité envers lui , plus aussi il s'approche d'eux et les comble de ses grâces. Celui qui a un trèsgrand soin de plaire à Dieu , non-seulement dans les choses de précepte et de devoir, mais
(1) Appropinquate Deo, et appropinqnabit vohis. Jacob. 4.8.
aussi dans celles qui ne sont que de conseil; et celui qui , non-seulement dans les plus grandes, mais aussi dans les moindres, s'applique toujours à faire tout ce qu'il croit être le plus conforme a la volonté de Dieu : celuilà est véritablement libéral envers Dieu , et Dieu en récompense est de même très-libéral envers lui.
C'est de ceux qui en usent de cette sorte que Dieu fait ses favoris ; c'est sur eux qu'il verse ses bénédictions et ses grâces plus abondamment que sur personne , ce sont eux enfin , qui se distinguent ordinairement des autres par leur perfection et par leur vertu. J'ai connu quelques religieux parmi nous , qui étoient devenus par ce moyen d excel» lens hommes dans la spiritualité; et j'ai entendu parler de quelques autres, qui dans un âge extrêmement avancé avoient tant de soin d'observer fidèlement les moindres petites règles, qu'ils servoient d'exemples àtousleurs frères, et leur donnoient en même temps de la confusion. Mais il ne faut pas s'étonner si ceux-là sont les bien-aimés de Dieu. Dans le monde même , ne voyons-nous pas que les domestiques qui n'ont d'autre application qu'à faire tout ce qui peut plaire à leur maître , et qui se mettent indifféremment à tout pour son service, sont ceux qui s'insinuent davantage dans son esprit, et à qui il fait le plus de grâces. Il en est de même dans la maison de Dieu : ceux qui s'abaissent à
DE L'OBSERVATION DES REGLES. 2o3
tout , qui se font petits , et qui ont soin des moindres choses qui regardent la gloire et le service de Dieu ; ceux-là sont les bien-aimés de Dieu; c'est pour eux qu'il ouvre les trésors de ses bénédictions et de ses grâces ; et c'est d'eux proprement qu'il dit : Laissez ces enfans, et ne les empêchez pas de venir à moi; car cest à ceux qui sont comme eux, que le royaume des deux appartient (i). Au con«* traire, ceux qui prétendent des distinctions, qui croient que leur ancienneté leur donne droit de se dispenser des règles communes, et uine regardant les petites chosesque comme es amusemens de novices, dédaignent de s'y abaisser, ceux-là, Dieu les humilie et les rejette, suivant ces paroles de David : Si je n ai pas eu d'humbles sentimens de moi-même, et si , au contraire, je me suis trop élevé d'or' gueil , traitez-moi, Seigneur, comme une nourrice traite son enfant quand elle le sèi're (2). Que fait une nourrice qui sèvre son fils \ Elle ne le porte plus entre ses bras ; et non-seulement elle ne lui donne plus la mamelle ; mais elle la frotte même avec quelque chose d'amer, afin qu'il ne trouve plus que de l'amertume où il avoit coutume de trouver auparavant tant de douceur. Voilà l'imprécation que David fait sur lui-même
(1) Sinite parvulos, et nolite eos prohibera ad me verrire; talium est eniin regnum coelorum. Malth. i<). i4«
(2) Si non humiliter sentiebam , sed exaltavi animara meam. Sicut ablactatus est super matrc suâ , ità retributio in anima meâ. Ps. 1, 3o. a.
et sur ceux qui veulent paroître grands, et qui ont honte d'être petits. Il demande que Dieu les rejette, qu'il les prive de ses consolasions , et qu'il change en amertume toutes les douceurs spirituelles dontilavoit coutume de les favoriser.
Saint Jérôme, qui connoissoit parfaitement bien quels dévoient être les sentimens d'un véritable serviteur de Dieu, dit que celui qui est entièrement dévoué h Jésus-Christ, n'a pas moins d'attention et d'exactitude pour les petites choses que pour les grandes, sachant qu'il doit rendre compte, un jour, même d'une parole inutile (i). Il sait que des petites choses on tombe peu à peu dans les grandes; et il est assuré que s'il est fidèle dans les petites, Dieu l'en récompensera par une plus grande abondance de grâces; ainsi il a une extrême attention sur les moindres choses, et il n'en néglige aucune, quelque petite qu'elle puisse être.Saint Basile nous recommanded'en user de même. Tâchez, dit-il, de parvenir aux vertus les plus élevées, mais ne négligez pas cependantles moindres, et qu'il n'y aitaucune faute que vous comptiez pour peu de chose , quand même elle seroit plus petite qu'un atome (2).
(1) Mens Christo dedita .nequc et in mnjoribus, et in îninoribus intenta est , sciens etiàm pro otioso vcrbo reddendam esse rationem. Hier. Ep. 3. ad Heliod.
(a) Studeto, ut majorum virtutum compos efficiarc , neque minores tamen negligitc. Nullum omninô sit erratum quod parvi pendas, quàm vis^illud tenuissimâ bestiolà minutius sit. Basil, in princ. 2. tom, fol. 4. p. a.