‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 25 sur 49 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Où ce qui a été dit auparavant, se confirme par quelques exemples.

Nous lisons dans le quatrième livre des Rois , que Naaman , général des troupes du roi de Syrie , étoit affligé de la lèpre , et qu'ayant entendu dire que le prophète Elisée qui étoit à Samarie , le guériroit infailliblement j il alla trouver pour cet effet le roi d'Israël avec des lettres de recommandation du roi de Syrie. Elisée sachant le sujet de sa venue , mande qu'il l'aille trouver ; et Naaman étant allé jusqu'à sa porte avec un grand équipage , le prophète lui envoie dire: Allez , et lavez-vous sept fois dans le Jourdain ; voire corps recevra une parfaite santé , et vous serez entièrement guéri. Naaman reçut ce message avec indignation , et s'en retourna en disant: Je croyais qu il sortiroit au-devant de moi , et qu étant debout , il invoqueroit sur moi le nom du Seigneur son Dieu , et qu'il toucheroit de sa main le lieu de la lèpre , et qu ainsi il me guériroit. Jbstce donc que V Abana et le Pharphar qui passent par Damas , ne sont pas meilleurs que tous les fleuves qui sont dans les terres d'Israël , et que je guérirai plutôt en m'y lavant (i) ] Cependant ses gens qui le

(i) Vade, et lavare septies in Jordane, et rccipîctsanitatem caro tua, atque muudaberis... Pntabam qu6degrederetur ad

voyoient se retirer en colère , lui disent : Seigneur , si le prophète vous avoit dit quelque chose de bien difficile , vous devriez le faire sans doute : à combien plus forte raison devez-vous donc lui obéir maintenant qu'il vous dit : Lavez-vous , et vous serez guéri? Ce raisonnement fit impression sur lui : il va au Jourdain, s'y lave sept fois , et sa chair, dit l'Ecriture, redevint comme la chair d1 un jeune enfant , et il fut entièrement guéri (i). Vous voyez que sa guérison étoit attachée à une chose qui lui paroissoit frivole et de nulle conséquence ; et il en est souvent de même de la guérison de Famé et de son progrès dans la vertu. Car c'est justement dans les petites choses qui nous sont ordonnées par nos règles , que consiste notre perfection spirituelle , comme nous voyons que la perfection d'une taille-douce consiste dans certains points et dans certains traits qui sont presque imperceptibles. Que si on vous ordonnoit de faire quelque chose de bien difficile pour acquérir la perfection spirituelle à laquelle nous devons tous aspirer , vous devriez le faire sans doute: a combien plus forte raison devez-vous donc faire ce qu'on

me, et stans invocaret nomen Domiai Dei sui, et tangeret manu suâ locum leprae, et curaret me. Numquid non meliores sunt AbanaetPharphar, fluvii Damasci , omnibus aijuis Israël , ut laver in eis , et munder ?

(1) Pater , et si rem grandem dixisset tibi propheta certè facere debueras : quantô magis quia nùnc dixit tibi : La vare et mundaberis îRestituta est caroejus, sicutcaro pueri parvuli , et mundatus est. 4. Reg. 5. v. 10. et seq.

vous ordonne pour cet effet,puisqu'ilnes'agit que des choses du monde les plus faciles et les plus aisées ? Ainsi ce ne doit pas être pour nous un sujet de relâchement, de voir que ce que nos règles nous prescrivent est peu considérable de soi-même , et peu difficile ; au contraire , rien ne doit nous exciter plus fortement a les observer avec soin , que de voir que notre perfection est attachée à des choses que nous pouvons faire si aisément.

L'histoire des hommes illustres de Cîteaux marque qu'il y avoit dans cet ordre une règle qui ordonnoit à tous les religieux de ramasser à la fin de chaque repas toutes les miettes de pain qui seroient devant eux , et de les manger ou de les mettre sur une assiette. Un jour qu'un religieux , qui étoit grand observateur des règles, avoit ramassé dans sa main toutes les miettes qui étoient devant lui , il arriva que l'attention qu'il avoit a la lecture l'attacha de telle sorte , que dans le temps qu'il les tenoit encore , on vint à frapper pour sortir de table. Revenant alors a lui, il se trouva fort embarrassé, parce qu'il n'étoit plus permis de les manger, et qu'il n'y avoit plus moyen de les mettre sur l'assiette qui étoit déjà ôtée. 11 s'imagina enfin qu'il ne pouvoit mieux réparer sa faute , qu'en allant la déclarer au supérieur , et lui en demander la pénitence : en effet, il le fît avec beaucoup de marques de confusion et de donleur, dès que les grâces furent achevées.Le supérieur, après

l'avoir repris de sa négligence , lui demanda ce qu'ilavoit fait des miettes : le religieux lui répondit qu'il les avoit dans la main; et comme ill'ouvroitpourlesmontrer,ilse trouva qu'au lieu des miettes, c'étoient des perles très-fines, L'auteur remarque en cet endroit , que Dieu voulut faire connoître par ce miracle combien lui est agréable la ferveur des religieux zélés, qui ne se contentent pas d'observersoi* gneusement les règles les plus importantes , mais qui s'attachent aussi avec exactitude à l'observation des plus petites. Surius dit qu'il arriva une chose toute semblable a saint Eudes, avant qu'il fût abbé ; et il dit que quoique par humilité il la rapportât comme étant arrivée à un autre, c'étoit cependant en sa personne qu'il avoit plu à Dieu d'accomplir cette merveille.

' Césaire rapporte (i) que dans le temps que Frédéric I tenoit l'empire d'Allemagne , il vint a vaquer une des abbayes impériales auxquelles les empereurs avoient coutume de pourvoir. Les religieux ayant proposé d'eux d'entre eux , afin que l'empereur choisît celui qui lui plairoit , l'un des deux lui offrit de grandes sommes d'argent pour avoir la préférence; et l'empereur prit l'argent, et lui donna parole de le choisir. Cependant, ayant été ensuite informé que l'autre religieux étoit un saint homme, et un grand observateur de la discipline religieuse , il

t») Cœsar. IU-. 6, Diatog. c. i5.

DE l'oESERVATION DES RÈGLES. 20Q

changea de résolution; et comme il clierchoit quelque expédient pour se défaire de l'engagement qu'il avoit pris , et pour élire le plus digne, un des siens lui dit : Seigneur , j'ai entendu dire que ces religieux ont une règle qui leur ordonne de porter toujours sur eux une aiguille à coudre ; lorsque vousserez dans leur chapitre , prenez quelque prétexte pour demander a celui que vous voulez exclure, qu'il vous prête la sienne; comme il n'est pas fort observateur de ses règles, apparemment il ne l'aura pas, et alors ce sera une raison suffisante pour l'exclure , de l'avoir surpris dans cette faute. Ce conseil fut suivi. Il se trouva que le religieux n'avoit point d'aiguille sur lui : de sorte que l'empereur s'adressant à. l'autre lui demanda la sienne ; et le saint homme l'ayant aussitôt présentée. Vous êtes hon religieux, lui dit alors l'empereur , et vous méritez d'être abbé. J'avois résolu de vous préférer votre compétiteur, mais il s'en est montré indigne en n'observant pas sa règle; car il est aisé de juger que celui qui manque dans les petites choses qui sont faciles , manquera encore bien plutôt dans les essenliellesquisont très-pénibles.Il déclara ensuite qu'il choisissoit le dernier pour être abbé; et de cette sorte l'un fut puni du peu de soin qu'il avoit de pratiquer ses règles , et l'autre fut récompensé de sa fidélité à les observer.

Le même Césaire rapporte qu'une femme de qualité ayant résolu de se faire religieuse ,

fit un grand festin à tous ses parens et à tous ses amis, le jour qu'elle devoit entrer en religion, et invita aussi le supe'rieur du monastère où elle devoit prendre l'habit. On servit de la viande aux séculiers, et du poisson pour le religieux et pour son compagnon , parce que leur règle et la pratique de leur ordre ne leur permettoientpas de manger delà viande. Le religieux cependant , tenté par la vue de laviande,et voulant témoigner qu'il nese faisoit pas scrupule de peu de chose , prit un morceau de rôti pour le manger; mais à peine l'eut-il porté a sa bouche , que le morceau entra de travers dans sa gorge , sans qu'il pût ni l'avaler, ni le rejeter. Comme il étoit dans cet étatj et que les veux lui rouloient déjà dans la tête, son compagnon lui donna un si grand coup de poing sur le dos , qu'il lui fit rejeter le morceau qui l'étrangloit ; et toute l'assistance comprit que l'extrémité ou ce religieux s'étoit vu réduit, étoit unepunitionde sa désobéissance et du mépris de ses règles.

Nous lisons dans l'histoire des frères prêcheurs (i) , que saint Dominique étant à Boulogne , le démon se saisit tout d'un coup d'un frère servant , et se mit à le tourmenter d'une si étrange manière , que les religieux qui étoient alors couchés , s'éveillèrent au bruit et accoururent à son secours. Le saint commanda qu'on le portât à l'église , et à peine dix religieux en purent-ils venir à bout;

(i) i. p. Hist. de l'Ordre des FF. prêeh. Uv. i. ehap. 60.

il, arriva même que dès qu'il y fut entré , il éteignit d'un seul souffle toutes les lampes , de sorte que les religieux qui ne vo voient plus goutte, l'ayant abandonné , le démon recommença a le tourmenter de nouveau , et à le briser de coups. Alors le Saint lui commanda., au nom de Jésus-Christ, de dire pourquoi il s'étoit emparé du corps de ce frère, et pourquoi il le déchiroit si cruellement ; et le démon répondit que c'étoit parce qu'il avoitbu le soir sans avoir demandé permission, et sans avoir fait auparavant le signe de la croix, suivant les règles et la pratique de l'ordre. Les matines ayant alors commencé a sonner: Je ne puis pas demeurer davantage ici, continua le démon , car voilà les frères qui se lèvent pour aller chanter les louanges de Dieu; et en disant cela il laissa ce pauvre homme si brisé et si rompu , qu'il fut deux jours sans pouvoir se remuer en aucune façon. Saint Grégoire rapporte un exemple presque semblable d'une religieuse qui ayant manqué a faire le signe de la croix , avant que de manger une laitue, fut aussitôt abandonnée à la possession du démon (i).

(1) Greg. lib. 1. Dialog. c. 4-

Page 1