CHAPITRE VUI
De quelques autres causes de Cinobseivntion des règles, et du remède que l'on peut y apporter.
C'ESTquelquefoisparunc espèce de timidité et de retenue, que l'on manque à satisfaire aux règles , ou pour mieux dire, c'est par un esprit d'immortification, et parce qu'on n'a pas la force de vaincre la répugnance qu'on a d'aller demander permission au supérieur pour une chose légère; ainsi il est à propos de pourvoir à cette difficulté. Je n'exige pasde vous que vous vous absteniez de boire , de manger et déparier, ni que vous refusiez de recevoir ce qu'on voudra vous donner ; je demande seulement que vous fassiez tout cela avec permission; car ce que vous pouvezfaire avec la bénédiction de Dieu et l'agrément de vos supérieurs , pourquoi vouloir le faire autrement ? Mais faut-il, dirat-on , qu'à tout propos on importune le supérieur pour des bagatelles? Cela ne sert qu'à le détourner de ses occupations , et à lui donner du chagrin. Et voilà précisément l'abus que je prétends corriger, et l'erreur dont je voudroisqu'on se détrompât. Non-seulement les supérieurs ne se chagrinent point quand on valeur demander permission, mais ils en sont même trèssatisfaits. C'est leur affaire de vous écouter à toute heure; et la religion qui est votre mère,,
DE L'OBSERVATION DES RLGLES. 2l3
qui cherche votre avantage, et qui sait de quel mérite l'obéissance est devant Dieu , a tant d'enviequevoussoyezextrêmementobéissant, et que vous ne fassiez rien sans permission , que pour vous en faciliter les moyens , elle tient dans chaque maison un supérieur ou deux qui ont charge de vous donner permission toutes les fois qu'il le faut. Comme ils savent donc que c'est pour cela qu'ils sont établis, ils n'ont garde d'être fâchés que vous vous adressiez à eux, non plus qu'un marchand ou un artisan n'est point fâché qu'on s'adresse souvent à lui pour ce qui regarde son commerce ou son métier; et si vous avez quelque autre pensée de quelqu'un de vos supérieurs , c'est lui faire tort, et croire qu'il ne s'acquitte pas bien de sa charge.
Outre cela, comment un supérieur peut-il être fâché que vous lui demandiez permission pour une chose qu'il sait que vous ne pouvez pas faire sans permission] Si vous alliez le trouver pour l'entretenir de bagatelles et de choses superflues , vous pourriez craindre de l'importuner; mais que vous vous adressiez à lui lorsque vous y êtes obligés par les règles, c'est ce qui doit lui faire plaisir , parce qu'il doit être bien-aise de voir ceux qui sont sous sa conduite, observer exactement vos règles, obéir avecponctualité, et faire cas deschoses les plus légères. Ce qui le fâche , ce qui lui déplaît, c'est la liberté qu'on prend de se dispenser des règles , ct.de faireles choses sans
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permission, comme s'il n'y avoit point de supérieur à qui s'adresser, et qu'on dût compter les règles pour rien; et voilà en quoi nous devrions prendre garde de ne pas donner de chagrin aux supérieurs.
On peut tirer de ceci une conséquence:c'est que, comme a l'égard des choses où l'on a les mains liées parles règles, etoù l'onahesoinde permission, nous ne devons point faire difficulté de la demander ; nous en devons faire encore moins de dire librement a notre frère, qui est instruit, des règles comme nous , que nous nel'avonspas. Cetavertissementestd'importance, parce que plusieurs se laissent aller facilement h contrevenir a certaines règles , plutôt que de se mortifier, en déclarant qu'ils n'ont paspermission ou de parler, ou de recevoir ce que leur frère veut leur donner. Us prétendentquelquefoiss'excuser,endisantque ce n'est que pour ne pas mortifier leur frère , qu'ils ont passé par-dessus la règle , et qu'ils n'ont pas osé lui dire qu'ils n'avoient pas permission; mais c'est avoir mauvaise opinion de votre frère, et le croire peu fidèle à l'observation des règles , que de vous imaginer que vous l'eussiez mortifié ; votre exactitude, au contraire , l'eût édifié , et ce qu'il a fait a été peut-être pour vous éprouver et pour connoître votre attachement aux règles. Vous êtes religieux , et vous devez par conséquent faire gloire de satisfaire à tous les devoirs de votre profession : observez donc ponctuellement vos règles ; bien loin que vos frères y
trouvent à redire , il vous en estimeront davantage.
Quelques autres , pour excuser la liberté qu'ils se donnent de manquer à quelques règles , disent qu'ils le font pour ne paroître pas scrupuleux; et c'est là encoreune très-mauvaise excuse. Car ce n'est pas témoigner qu'on est scrupuleux,que d'être exact observateur deses règles , c'est faire voir seulement qu'on est religieux ; quel malheur ne seroit-ce point si c'étoit une chose dont on se fît un sujet de honte 1 Un des abus qu'il y a dans le monde , est que dès qu'un séculier s'adonne à la piété, qu'il fréquente les sacremens, et qu'il vit dans le recueillement , il est exposé aux railleries des gens du siècle ; et de là vient que plusieurs n'osent pas faire profession ouverte de piété, semblables en cela à ce juif qui fut trouver Jésus-Christ de nuit ( i ), n'osant pas y aller de jour. Mais il n'en est pas de même dans la religion , et Dieu nous préserve de ce malheur : nous avons l'avantage d'y vivre parmi des gens qui font tous profession de piété , et qui aspirent tous à la perfection ; et celui qui fait plus de progrès dans la vertu , est celui dont on fait plus d'estime. Quand il arriveroit cependant qu'on reçût à ce sujet quelque contradiction de la part de ses frères , il ne faudroit pas pour cela qu'un religieux , qui doit être ferme et inébranlable dans l'amour de Dieu, cessât d'aspirer toujours à la perfection , et eût honte de paroître disciple de
(0 Joan, 3. a.
21 6 PARTIE III. TRAITÉ VI. C1IAP. VIH.
Jésus-Christ : Car celui qui rougira de moi et de mes paroles , dit le Sauveur du monde, le Jils de l'homme rougira de lui , et le désavouera lorsqu'il viendra dans sa majesté et dans celle de son père et des saints anges (i). Si un homme avoit pris un domestique pour le suivre, et que ce domestique, par une sotte gloire , et afin de ne pas passer pour être à son maître , affectât de se tenir toujours fort loin de lui, lorsqu'il iroit par la ville, ne mériteroit-il pas d'être chassé? Un religieux qui a honte de passer pour serviteur de Je'sus-Christ, et qui par cette raison manque a observer exactement ses règles., doit appréhender avec justice un semblable traitement.
Mais afin de nous désabuser encore davantage de la mauvaise honte que nous pourrions avoir li cet égard, il faut nous mettre bien dans l'esprit, que quand nous sommes soigneux d'observer ponctuellement nos règles, les séculiers mêmes ne sont pas moins édifiés de nous que nos frères. Si vous êtes , par exemple, en conversation avec un séculier, et que la cloche vous appelle, vous l'édifierez davantage en lui disant honnêtement que l'obéissance vous appelle, et que vous êtes obligé de le quitter , que par tout ce que vous pourriez lui dire en demeurant avec lui ; et plus celui qui en usera de la
(i) Nàm qui me erubucrit , et meos sermoncs , hune filius hominis erubescet, cùm venerit in majestate suà , et paria, €t sanctorum angelorum, Luc. 9. 26.
sorte sera avancé en âge, ou élevé en dignité , plus aussi il donnera d'édification. Il ne faut donc point s'imaginer que de s'attacher exactement à l'observation des règles , et de dire qu'on n'a pas permission de telle et telle chose, ce soit pécher contre la civilité , et être trop scrupuleux : car il n'y a aucun religieux ni aucun séculier qui puisse y trouver à redire , et tous au contraire en seront très-édifiés. S'il s'agissoit de quelque chose d'extraordinaire où vous ne fussiez point obligé par vos règles, vous pourriez peut-être avoir quelque raisonde ne pas le faire , de peur de paroître trop singulier , et de passer pour hypocrite ; mais ici il est question de votre devoir et des obligations de votre profession. De plus , si une fois vous vous laissez aller a manquer à vos règles , c'est une porte ouverte pour une autrefois., et pour de plus grandes choses ; et si au contraire vous faites voir que vous vous attachez exactement à observer vos règles , vous vous ôtez par-là les occasions d'y contrevenir, et vous vous mettez extrêmement en repos. Il y a plus, c'est qu'outre le bien que vous vous procurez à vous-même , vous en faites encore un très-grand à votre frère ; car peut-être ne songeoit-il pas h la règle f et vous l'y faites songer par votre exemple, qui est la meilleure espèce d'avertissement que vous puissiez lui donner.
L'histoire des Hiéronimites (i) fait rnen-
(1) Hist. de l'Ordre desHicron. eh. 28. T. VI. IQ
2l8 PART. 111. TRAITÉ VI. CHAP. VIII.
tion d'un religieux, qui étoit grand observateur du silence , et qui s'étoit acquis par-là l'estimeet la vénération de tout le monde. Un homme de qualité en ayant entendu parler, eut envie de le voir, pour avoir quelque conférence avec lui ; et un jour l'ayant rencontré qu'il alloitàson petit jardin, il se mit à le suivre et à l'appeler pour l'obliger à s'arrêter. Le saint homme cependant ne s'arrêta point pour l'attendre , et ne lui répondit rien , jusqu'à ce qu'étant entrés tous deux dans le jardin, il se jeta contre terre, ensuite mettant ses mains devant son visage, il dit à celui qui lesuivoit: Peut-être nesavez-vous pas que je ne puis pas vous parler sans la permissiou du supérieur. Il se prosterna de nouveau en terre après ces paroles, et ne dit plus rien ; de sorte que le séculier ne voulant pas l'importuner davantage, le laissa ; et l'histoire remarque qu'il retourna chez lui plus édifié du silence de ce saint religieux, qu'il ne l'eût été d'une longue conversation qu'il auroit eue avec lui.
Il est parlé dans la même histoire (i) d'un autre saint religieux quigardoitsi exactement le silence, surtout dans les lieux où il est défendu de parler, comme dans l'église et dans le cloître, qu'il n'y parloit jamais à personne, et n'y répondoit pas même à qui que ce fût qui lui parlât. Il arriva un jour que le roi D. Henri se promenant dans le cloître du monastère où demeuroit ce religieux , l'a-
(i) Chap. 21.
perçut passer ; et comme il l'aimoit fort à cause de sa sainteté, il l'appela, pour s'entretenir avec lui. Mais le serviteur de Dieu ne voulut ni s'arrêter , ni répondre qu'il ne fût hors du cloître ; et alors le roi qui en étoit aussi sorti, lui ayant demandé pourquoi il ne lui avoit pas répondu plutôt : Seigneur , lui répondit le saint homme , il n'est pas permis aux religieux de parler dans le cloître; c'est pourquoi je ne vous ai pas répondu que je n'en fusse dehors : et l'histoire marque que ce prince fut extrêmement édifié de cette réponse.