CHAPITRE IX
De quelques autres moyens qui peuvent contribuer a T exacte observation des règles.
Il y a encore d'autres moyens qui peuvent extrêmement servir à nous rendre soigneux d'observer nos règles ; et le premier est le bon exemple et l'édification que nous sommes obligés de donner , suivant ces paroles de l'Apôtre : Ayons soin de bien faire , nonseulement devant Dieu , mais aussi devant les hommes (1). Il ne suffît pas que vous soyez gens de bien pour vous-mêmes, il faut de plus que vous vous appliquiez à édifier le monde par votre exemple : il faut que votre lumière
(1) Providentes bona non tantùm coràm Deo, sed etiàm coràm omnibus hominîbus. Rom, 12. 17 «(a. Cor. 8.21.
220 PATIT. III. TRAITÉ VI. CHÀP. IX.
brille de telle sorte devant les hommes , quils voient vos bonnes œuvres, et quils glorifient voire père qui est dans le ciel(i). Quand on voit un arbre bien fleuri , ou extrêmement chargé de fruits , on bénit Dieu : il faut de même , par les fruits d'une vie sainte et exemplaire , porter les hommes a le louer. Nous leur devons l'exemple à tous : nous le devons surtout à nos frères , avec qui nous vivons ; et c'est une obligation dont rien nesauroit nous dispenser. Or, le bon exemple et l'édification ne consistent pas à ne point tomber dans de grandes fautes , mais à éviter avec soin les plus légères , et à faire connoître par toute sa conduite, que l'on est extrêmement attaché aux moindres devoirs de sa profession , et que l'on fait une très-grande estime des plus petites choses qui la regardent. Celui qui se distingue le plus en cela , est celui qui édifie davantage les autres; et plus il est considérable dans la religion , ou par son ancienneté, ou parson savoir, plus son attention auxmoindres choses donne d'édification à ses firères. Que celui qui est le plus grand parmi vous , dit le Fils de Dieu, devienne comme le moin* dre; et que celui gui précède les autres , soit comme le serviteur (2). C est ainsi que les plus anciens dans la religion doivent se faire con-
(1) Sic laceat lux vestra coràm homînibus , ut videant opéra vestra bona, et glorificent patrem vestrum , qui in cœlis est. Mal lit. 5. 16.
(2) Qui major est in vobis , fiât sicut rninor ; et qui prxce sorest , sicut minislrator. Luc. 22. 26.
noître, par être plus humbles que les autres, plus mortifiés et plus attachés à l'observation des règles; et ceux qui en usent de cette sorte, sont véritablement les soutiens de la religion. Ce sont eux qui y font fleurir la piété et la discipline religieuse ; et on peut leur appliquer avec justice ces paroles de l'Apocalypse : J'en ferai une colonne du temple de mon Dieu {i); et ces autres paroles de Jérémie : Je vous ai établi aujourd'hui , pour être comme une colonne de fer, et comme un mur d'airain {i\ On nesauroit, au contraire, causer plus de préjudice à une société religieuse, que d'y donner mauvais exemple ; et plus celui qui le donnera sera remarquable ou par son ancienneté , ou par son savoir, ou par quelque autre endroit, plus le préjudice sera grand , parce que l'exemple qui a un trèsgrand pouvoir sur les hommes en toutes choses , comme l'expérience nous l'apprend, en a encore bien davantage pour les porter au mal. Car si votre frère voit que vous n'observiez pas les règles, et que vous négligiez les petites choses, vous qui êtes ancien, et qui devez donner exemple aux autres, que fera-til avec l'inclination que la nature nous a donnée pour la liberté , et avec cette répugnance et cette aversion que tout le monde a pour tout ce qui l'assujettit et le gêne! Quand il
(i) Faciam illum columnam in templo Dei mei. Apoc. 3.
(2) Et rgo dedi te hodiè in columnam ferream, et in muni m screum. Jcrcm. 1. iS.
verra le chemin frayé et la porte ouverte , pourra-t-il s'empêcher de vous suivre? c'étoit peut-être tout ce qu'il attendoit,il ue vouloit qu'avoir quelqu'un qui lui frayât le chemin, et qui lui ôtâtun reste de honte qui le retenoit. Votre conduite le perd ; elle introduit le relâchement dans la discipline religieuse : ainsi vous aurez à rendre compte à Dieu , non-seulement de vos fautes, mais encore de celles des autres, puisque c'est vous qui en êtes cause par votre mauvais exemple. Cette considération de vroit suffire pouryous porter à observer très-exactement vos règles, et pour vous empêcher de jamais rien faire qui pût être de mauvaise édification pour vos frères. Le second moyen pour faire que l'observation des règles se maintienne toujours en vigueur, est très-familier parmi nous , et très-facile; et saint Ignace nous le marque dans les règles mêmes. Que chacun, dit-il (i), prie de temps en temps le supérieur de lui ordonner quelque pénitence, pour avoir manqué a l'observation des règles; et on fera voir par-la le soin qu'on a d'avancer dans le service de Dieu. Nous devons faire tant d'estime de nos règles, que quand il nous arrive d'y manquer, il ne suffit pas que nous en ayons du regret intérieurement , il faut que nous le témoignions au-dehors par quelque pénitence; etce n'est que de cette sorte qu'on peut réparer entièrement les fautes contre
(1) 3. p. Const. c. 1. §. 18. reg. 4i. sumtn.
les règles, et qu'elles se maintiennent clans leur force et dans leur vigueur, comme si on neles avoit jamais transgressées. La loi, disent les jurisconsultes et les théologiens , est alors dans sa forcé et dans sa vigueur (i), comme si elle venoit d'être faite, quand on a soin de punir celui qui la viole. Pour qu'on la regarde comme étant dans sa première vigueur, il n'est pas nécessaire que personne n'y contrevienne; il suffit qu'on soit puni dès que l'on y contrevient. Mais quand on la viole librement sans en être puni, et sans que les magistrats s'en mettent en peine, c'est une marque, disent-ils, qu'elle n'est plus alors en vigueur, qu'elle n'a plus force de loi, et qu'un usage contraire, ou le non usage (2) î a abrogée. Nous pouvons en dire autant des règles. Lorsque dans un ordre religieux on ne commet point de faute contre les règles , qu'elle ne soit aussitôt suivie de quelque pénitence, on peut dire alors que l'observation des règles est dans sa vigueur. Mais quand d'un côté les contraventions sont fréquentes, et que de l'autre elles ne sont point punies , il est vrai de dire que les règles nes'observent plus, et peu de temps après on sera fondé à prétendre qu'elles n'ont plus force de règles , et qu'un usage contraire les a abolies, puisqu'on les méprise au su et au vu des supérieurs , sans qu'ils se mettent en devoir d'y
(1) la viridi observantià.
(2) Per non usum.
mettre ordre , et sans qu'ils imposent aucune pénitence.
Comme c'est donc aux supérieurs de veiller a l'observation des règles , et qu'ils sont chargés du soin de les maintenir,, ils sont aussi obligés d'imposer quelque pénitence, lorsqu'on a manqué à les observer. Ainsi, quand un supérieur vous en impose une pour ce sujet , et qu'il vous fait quelque réprimande , ce n'est pas qu'il ait aucun chagrin contre vous , ni qu'il vous estime moins ; car il sait bien que nous sommes tous hommes, et qu'il n'est pas fort étrange que l'on manque à une règle ou deux; mais c'est qu'il veut s'acquitter de son devoir, qui l'oblige a tenir la main à l'observation des règles. Que si lorsqu'on les viole, il le dissimuloit sans s'en mettre autrement en peine, et sans imposer de pénitence, ceseroit montrer qu'il en feroit peu de cas , et ce seroit se rendre coupable lui-même de la transgression, et donner les mains àl'abolissement des règles , et au relâchement de la discipline religieuse. C'est dans cette différente conduite , que saint Bonaventure fait consister la différence entre les religions qui sont dans la ferveur de leur première institution , et celles qui sont relâchées. Car cette différence ne vient pas de ce qu'on pèche dans celles-ci , et qu'on ne pèche point dans les autres: ilestimpossibleque ceîanesoit,et nous manquons tous en plusieurs choses (i)>
(1) In multis offendimus omnes. Jaeob. 5. i.
comme dit l'Apôtre saint Jacques ; mais elle vient de ce que dans les unes on punit les fautes contre les règles , et de ce qu'on ne les punit point dans les autres.
Or, ce que nos supérieurs sont obligés de faire en cela par le devoir de leur charge , S. Ignace veut que nous leur aidions tous h le faire; et c'est pour cela qu'il dit : Que chacun prie de temps en temps le supérieur de lui imposer quelque pénitence, pour avoir manquéà, l'observation des règles. Gar ce seroit une étrange peine pour le supérieur, s'il falloit qu'il fît continuellement le métier de sergent ou de prévôt à l'égard de tous ceuxqui contreviendroient aux règles , et qu'il leur imposât des pénitences à chaque fois. C'est une chose impossible; et quand elle ne le seroit pas, elle est trop éloignée de cet esprit de douceur avec lequel la Compagnie se gouverne. C'est à vous à avoir soin de découvrir vos faules au supérieur , et h lui en aller demander la pénitence ; et vous ne devez jamais permettre qu'il puisse en être plutôt informé par un autre que par vous , car c'est votre affaire, vous y avez plus d'intérêt que personne , et tout l'avantage vous en revient. Remarquez , au reste, la raison pour laquelle saint Ignace veut qu'on en use de cette sorte; afin, dit-il , que l'on fasse voir le soin que l'on a d'avancer dans le service de Dieu. Ainsi, quand on manque contre les règles , et qu'on a soin d'en aller demander la pénitence, on montre qu'on
a soin aussi de son avancement spirituel; comme, au contraire, quand on les viole sans se mettre en peine de la demander , on fait voir qu'on le néglige beaucoup.Aussi voyonsnous que quand on s'attache exactement à cette pratique , et que les pénitences et les mortifications pour ce sujet deviennent fréquentes , l'esprit de ferveur et de zèle règne alors bien davantage parmi tous les religieux, et l'édification y est bien plus grande.
C'est dans cette pratique que consiste le second moyen que nous avons proposé , pour faire que l'observationdesrèglessemain tienne toujours en vigueur parmi nous. Je ne dis pas que nous puissions éviter absolument de manquer jamais contre nos règles, il faudroit pour cela que nous fussions des anges et non pas des hommes; nous y manquerons même trèssouvent; et qui est celui, quelque juste qu'il soit , à qui il n'arrive pas de commettre quelques fautes vénielles ? Car il n'y a point d'homme qui ne pèche (i). Mais je demande seulement, que quand vous aurez contrevenu aux règles, vous témoigniez en avoir quelque regret, et que vous marquiez par-là que vous êtes véritablement religieux, que vous les estimez , et que vous avez envie de les observer. Allez du moins vous accuser aussitôt de votre faute; car par une légère pénitence vous la réparerez tout-à-fait , et non-seulement vous la réparerez , mais vous gagnerez même plus
(1) Non est enim homo qui non peccet. 3. Reg. 8. 46.
que vous n'aurez perdu ; ainsi le démon , au lieu de jouir du plaisir de vous l'avoir fait commettre , n'aura que la confusion et le désespoir de voir que vous savez tirer avantage de vos propres pertes. C'est une vérité qu'il fut contraint d'avouer lui-même a S. Dominique , un jour que ce Saint le força de le suivre dans tous les différens endroits de son monastère , pour savoir de lui les différentes tentations dont il se servoit en chaque lieu contre les religieux. Car en arrivant au chapitre, qui est le lieu où ils ont coutume de déclarer leurs fautes , et d'en recevoir la correction et la pénitence : C'est ici , dit le démon, que je perds tout ce que je gagne au dortoir , au réfectoire , et partout ailleurs. Cette sorte de réparation est , au reste , si entière , que par ce moyen la faute qu'on a commise contre les règles est aussi bien ré-
Êarée à l'égard des hommes qu'à l'égard de Heu. Vous aurez manqué, par exemple , ou à sonner la cloche à l'heure précise , ou a vous rendre ponctuellement a l'heure de la communauté , ce sont des fautes publiques dont tout le monde s'est aperçu, et qui seront entièrement réparées à l'égard du monde, par l'aveu public que vous en ferez. Que si après avoir vu la faute , on n'en voit point la pénitence , on aura droit de dire de la maison où cela sera arrivé, qu'on y compte l'exactitude pour rien , et que tout s'y fait plus ou moins bien , sans qu'on s'en soucie.
Au reste, il faut remarquer ici , que quoique dans la Compagnie il soit plus ordinaire de demander des pénitences que d'en donner, et que cette pratique soit très-raisonnable ,il nefautpascependant laisser abolir l'usaged'en donner, suivant la règle (Oqui porte, que le supérieur doit en imposer , pour la même fin duplusgrand avancement spirituel de chacun. Car si on venoit a n'en plus donner de cette sorte, ilarriveroit delà que toutes cellesquele supérieurdonneroit d'ailleurs, deviendroient plus fâcheuses, et que ceux-là à qui on les imposeroit les recevroientavec trop de chagrin: ce qui seroit d'un grand préjudice à la discipline religieuse , et d'une très-mauvaise édification. C'est pourquoi il faut avoir soin d'entretenir cette coutume , et la pratiquer à l'égard de tout le monde généralement : car il y en aura toujours assez de sujet ; et quand même il n'y en auroit point , notre saint instituteur ne dit-il pas (2) , que nous devons tous être disposés a recevoir et à accomplir de bon cœur toutes les pénitences qui nous seront imposées , quand ce ne seroit pour aucune faute qu'on nous les eût imposées ? C'est même en cela que ïa véritable vertu et l'esprit d'humilité paroissent davantage , et qu'on fait mieux voir le désir qu'on a d'avancer dans la perfection : Car quelle gloire y a-t'il 3 dit saint Pierre, si lorsque vous
(1) Reg. 4. summ.
(3) Reg. 17. summ.
avez péché, vous endurez que Von vous maltraite ? mais si lorsque vous avez bien fait, vous souffrez avec patience , vous acquérez un grand mérite devant Dieu (i).
Il nous sera encore d'un grand secours pour l'exacte observation de nos règles, de pratiquer ce que nous ordonne la dernière règle du sommaire , et la dernière des communes , qui est d'avoir soin de se les bien imprimer dans l'esprit , et de les lire pour cet effet , ou de se les faire lire tous les mois. Plusieurs ne se contentent pas de les entendre lire au réfectoire \ mais chaque jour ils joignent h leur lecture spirituelle, celle de trois ou quatre règles ; de sorte que tous les mois ils les repassent toutes à loisir ; et c'est là sans doute une très-bonne coutume et une très-bonne lecture spirituelle. C'est encore un excellent moyen pour la même fin , que de faire son examen particulier sur l'observation des règles, non pas de toutes en général , mais de celles en particulier auxquelles on connoît qu'on est le plus sujet a manquer , et surtout de celles qui regardent l'emploi particulier d'un chacun ; et cette sorte d'examen ne peut être que très-avantageuse et très-utile.
(i) Qure enim est gloria , sic peccantes , et colaphizati suffertis? Sed si benefacientes, patienter sustinetis; haec est gratia apudDeum. 1. Petr. 2. 20.