CHAPITRE IV
Du second degré do, V obéissance.
Le second degré de l'obéissance consiste a conformer entièrement sa volonté à celle de ses supérieurs , en sorte qu'on n'en ait point d'autre que la leur; et c'est là ce que les religieux peuvent le moins ignorer } puisqu'ils ne sont tous reçus qu'à cette condition. C'est toujours la première chose qu'on leur représente eu entrant, et qu'on leur établit pour premier principe. Considérez, leur dit-on, que vous ne venez pas ici pour faire votre volonté, mais pour faire celle d'autrui; et ils ne manquent jamais de répondre qu'ils le savent déjà très-bien. Or, on leur a dit précisément les choses telles qu'elles sont ; et il est constamment vrai que c'est principalement par l'obéissance qu'on est religieux. L'obéissance, dit saint Jean Climaque, est le tombeau où notre propre volonté est ensevelie , et d'où l'humilité ressuscite (i). En effet , du moment que nous entrons en religion, nous devons faire état que nous mettons notre volonté dans le tombeau , et que dès lors nous ne devons point en suivre d'autre que celle de nos supérieurs. Saint Ignace ajoute (2) , qu'il faut que nous soyons tou-
(1) Obedientia est sepulchrum propria: vo'untatis, et exciiatio humilitatis. Grad. \. art. 3.
{2) S. Ignat. inrcg. i3c<3i, summ.
jours disposés à l'exécuter, quelque difficiles que puissent être les choses qu'ils nous commandent, et quelque répugnance naturelle que nous puissions y avoir. C'est même particulièrement en celles-là , dit-il , qu'il faut témoigner davantage notre promptitude à obéir , parce que c'est en celles-là principalement, comme remarquent les Saints , que la véritable obéissance se fait mieux voir. Lorsqu'on nous commande des choses qui nous plaisent, et qui sont conformes à notre inclination, on ne peut pas bien connoître avec quel esprit nous obéissons , parce que nous y sommes peut-être plus portés par le mouvement de notre propre inclination , que par une véritable soumission à la volonté de Dieu. Mais lorsqu'on nous commande des choses difficiles , et auxquelles nous avons de la répugnance , et que cependant nous ne laissons pas de les embrasser avec chaleur , il n'y a plus à douter du motif qui nous fait agir; parce qu'alors nous sommes bien assurés que ce n'est point nous-mêmes que nous cherchons et notre propre satisfaction , mais que c'est Dieu seul , et l'accomplissement de sa volonté sur nous. C'est pourquoi c'est un sentiment très-louable que celui de quelques religieux , qui , se défiant d'euxmêmes et des surprises de Tamour-propre , s'affligent quand on veut les mettre dans quelque emploi qui leur plaît. Comme il leur semble qu'ils ne font en cela que suivre leur
DE L'OBÉISSANCE. 3l
propre inclination, ils appréhendent de n'y avoir aucun mérite; ils n'ont point l'espriten repos, qu'ils n'aient représenté leur appréhension a leur supérieur. Au contraire, quand on leur commande quelque chose pour laquelle ils avoient auparavantdelarépugnance et de l'aversion , ils se consolent; parce qu'ils sont alors bien assurés qu'il ne se cherchent point eux-mêmes, et que ce n'est point leur propre volonté qu'ils accomplissent , mais celle de Dieu. Dans les choses fâcheuses , dit saint Grégoire, il faut que notre volonté se joigne a l'obéissance : clans celles qui sont agréables, il faut qu'elle n'y ait aucune part (i). Quand on nous commande, par exemple, des choses honorables d'elles-mêmes , notre volonté alors ne doit point y avoir de part; il faut purement nous porter à les faire , parce qu'on nous les commandent parce que Dieu le veut. Mais quand on nous ordonne des choses pénibles, des choses qui sont basses et honteuses d'elles-mêmes, c'est alors qu'il faut faire agir notre volonté en essayant delà plier promptement à tout ce qu'on veut de nous , et en les embrassant avec affection et avec ardeur. Celui qui en usera ainsi dans les choses pour lesquelles il aura quelque répugnance, n'aura pas sujet de se défier du motif de son obéissance, dans celles qui seront con-
(1) Débet obedientiaio adversis ex suo aliquid habere, in
£rosperis ex suo aliquid oraninô non habere. Creg. I. 35. Tor. c. 10.
formes à son inclination. Mais celui qui dans les choses basses, pénibles , et pour lesquelles il a de l'aversion, n'obéit pas d'aussi bon cœur que dans les autres , peut craindre avec raison que son obéissance dans les autres ne parte plutôt de la satisfaction qu'il y trouve, que de sa soumission a la volonté de Dieu. C'est là une des plus grandes marques que l'on ait pour connoître quand on se cherche soi-même dans ce qu'on lait , ou quand on ne cherche que Dieu seul.
De ce que nous venons de dire , il s'ensuit que ceux qui souhaitent que leurs supérieurs leur fassent des commandemens agréables,, qui prennent des mesures pour le faire condescendre à leur volonté , et qui n'aiment à faire que les choses qui leur plaisent, sont dans une mauvaise disposition h l'égard de l'obéissance, ou plutôt ne sont nullement obéissans. Saint Ignace dit que c'est une illusion et un aveuglement de l'amour-propre, de croire qu'on pratique l'obéissance quand on tache d'amener son supérieur à ce qu'on veut ; et il allègue a ce sujet ces paroles de saint Bernard : Quiconque agit ouvertement ou sous main, pour se faire commander ce qu'il a envie de faire, se trompe lui-même, s'il prétendtirer quelque mérite de son obéissance: car ce n'est pas lui alors qui obéit à son supérieur, c'est plutôt son supérieur qui lui obéit (i). Rien n'est plus commun et plus
(i) Quisquis vel apertè vel occulte satagit , ut quod habet
constantparmi les reîigieuxquecette maxime; mais il ne faut pas pour cela passer trop légèrement par-dessus, puisque c'est en même temps un des principaux points de la matière que nous traitons. Une des choses qu'un religieux doit craindre le plus., c'est qu'on vienne a lui donner quelque emploi parce qu'il l'aura recherché, ou parce qu'il aura témoigné de la répugnance pour un autre que l'on vouloit lui donner. Car il s'imaginera peut-être ensuite avoir fait merveille en prenantbeaucoup de peine dans cet emploi , et s'être acquis un
grand mérite devant Dieu: cependant il Se
trouvera trompé, et il n'aura rien fait pour l'éternité , parce que ce sera sa volonté , et non pas celle de Dieu qu'il aura faite. Pourquoi ne nous avez-vous pas regardés lorsque nous m'cmA/ttï/<c? disoient les en fans d'Israël à Dieu. Nous nous sommes humiliés devant vous , Seigneur , et vous avez fait semblant de ne rien savoir. C'est 3 leur répond le Seigneur, que dans le four de votre jeûne vous étiez remplis de votre propre volonté (i) ; c'est qu'en jeûnant vous faisiez purement ce gué vous vouliez.
Saint Bernard appliquant au même sujet ce passage d'Isaïe , ajoute qu'il faut que la
in voluntatc, hoc ci spiritualis pater injungat , ipse se deducit , si forte sibi quasi de obedientiâ blandiatur : neque enim in cà re ipse prœlato , sed magis ei prrelatus obedit. Bern. serm.de trib. ord. Ecctes.ad Pair, in capitula.
(i) Quarè jejunavimus. et non aspexisti ? humiliavimus animas nostras et nescisti ? Ecce in die jejunii vestri invenifoir volnutas vestra. Isai. 58. 5.
volonté propre soit un grand mal, puisqu'elle fait que nos bonnes œuvres ne nous servent de rien (i). Il traite encore cette même matière plus au long en parlant (2) de ce qui se passa dans la conversion de saint Paul ; et il observe qu'aussitôt que la lumière du ciel lui eut dessillé les yeux de l'ame , la première chose qu'il fit , fut de dire: Seigneur, que vous plaît-il que je fasse (3) ? Voilà la marque d'une ame véritablement convertie , dit ce père , la marque d'une ame qui a absolument renoncé au monde, et qui est bien déterminée a suivie Jésuù-Cliiist, que de dire : Seigneur , que voulez-vous que je fasse (3) ? 0 parole courte ! mais qui comprend beaucoup de choses, mais sentencieuse, mais vive, mais énergique, mais digne de toutes sortes de louanges. Combien irouve-t-on aujourd'hui peu de gens , continue-t-il , qui aillent jusqu'à cette perfection d'obéissance ? Combien peu en trouve-t-on qui aient entièrement renoncé à leur volonté, qui ne veuillent point qu'elle se fasse jamais en rien , et qui ne sou* haitent que l'accomplissement de celle de Dieu, en disant avec l'Apôtre '.Seigneur, que voulez- vous que je fasse ? ou avec le Prophète : Mon cœur est tout prêt , o mon Dieu ; mon cœur est tout prêt (4) à faire tout
(1) Grande malum propria voluntas, quae fit ut bona tua tibi bona nonsint. Bern. Serm. 71. sup. Cant.
(2) Id. Serm. 1. de corners, apost. Pauti.
(3) Domine , quid me vis facere ? Art, 9. 6.
(4) Paratum cor meum , Deus, paratum cor meum. Ps. 56. 8.
ce qu'il vous plaira. Hélas ! continue-t-il enjcore, il y a bien plus d'imitateurs de l'aveu- Jgle de l'Evangile, que de l'Apôtre (i). Le Sauveur du monde demande à l'aveugle '.Que voulez-vousqueje vous fasse (2)? et admirons quelle est en cela la miséricorde de Dieu , et combien ilrelâcbe de sa dignité avec nous. Où a-t-on jamais vu que le maître s'informe de la volonté de son esclave pour l'exécuter? On voit bien que cet bomme étoit tout-àfait aveugle, puisqu'il ne fit point réflexion sur cette demande, qu'il ne s'en étonna point, qu'il ne s'écria point aussitôt: Seigneur, je n'ai garde de rien vous dire; dites-moi plutôt vous-même ce que vous voulez que je fasse; car ce n'est pas à vous, ô mon Dieu , à vous informer de ma volonté pour la faire , c'est à moi à me mettre en peine de eavoir la vôtre pour l'accomplir (3). Voilà cependant^ajoute ce Père, comme font aujourd'hui la plupart des religieux. Il faut leur demander comme à l'aveugle: Que voulez-vous quejevousfasse] Il faut que le supérieur soit continuellement à songer à ce que chacun d'eux fera le plus volontiers, afin de s'accommoder à leur inclination : au lieu qu'ils devroient s'appliquer
(1) Heu plures habemus Evangelici illius caeci , quàm novi apostoli imitatorcs 1 Id. ibtd.
(2) Quid tibi vis faciam ? Luc. 18. 4ï.
(3) Verc caecus ille, quia non consideravit , non expavit , non exclamavit : Absit hoc , Domine : tu magis die , quid me facere velis ; sic enim decet : sic omninô dignum est, non meam à te, sed à me tuai» quaeri et lie ri voluntatem. Bcrn. ubi sup.
sans cesse a connoître sa volonté, et a la pré- 1 venir par l'obéissance , puisqu'ils sont entrés 1 1 en religion , non pas afin que leur supérieur p se conforme à ce qu'ils veulent, et ne leur commande que ce qui peut leur plaire , mais afin qu'ils vivent clans l'esprit de soumission, sans lequel il n'y a ni obéissance , ni religion.