CHAPITRE III
Que cest un très-bon remède contre les tentations , de les découvrir à son supérieur ou à son père spirituel.
Nous avons déjà ditquec'étoit lesentiment général de tous les Saints , et comme une espèce de premier principe parmi les anciens Pères, qu'il faut découvrir toutes ses tentations à ses supérieurs; et saint Ignace nous Recommande aussi la même chose dans ses constitutions (i). Mais afin que cette vérité s'imprime plus fortement dans notre cœur^ voyons un peu quelle peut être la cause pour laquelle ils ont tous si fort insisté sur cette matière. La raison de cette conduite, dit Cassien (2), est que le démon ne pourra pas "vous tromper parses ruses commeunhomme ignorant et sans nulle expérience, si vous savez avoir recours a l'expérience et à la sagesse de votre père spirituel , et si vous vous conduisez par ses lumières. Car alors ce ne
(1) 3. p. Const c. 2. §. 12. reg. I\\. summ.
(2) Cassiari. llb. 4- ^6 Institut, rcnunt. c. g. et Collât. 2. jibbalis Moysi , c. 2 et 10.
sera plus à un nouveau soldat qu'il aura affaire, ce sera a un vieux soldat, qui s'est exercé toute sa vie dans la milice spirituelle; parce que tout ce que votre confesseur, tout ce que votre père spirituel a d expérience et d'habileté, passe ex vous dès que vous vous découvrez entièrement à lui, et que vous vous abandonnez à sa conduite. Et c'estainsi, ajoute t-il, qu'on acquiert ce véritable esprit de discernement et de prudence dont saint Antoine faisoit tant d'estime. Un jour, continue Cassien, que ce grand Saint étoit en conférence avec quelques autres saintsPères du désert, on y agita quelle étoit la vertu qui pouvoit le plus contribuer h acquérir la perfection. L'un dit que c' étoit la chasteté, parce que c'est elle qui tient la sensualité assujettie à la raison; un autre ditquec'étoit l'abstinence, par laquelle l'homme se rend maître de lui-même, un autre, que c'étoit la justice ; chacun enfin dit a ce sujet ce qu'il jugea le plus h propos. Lorsquesaint Antoine les eut tous écoulés, il décida la question en leur disant ( i) : La vertu la plus nécessaire pour acquérir la perfection , et qui y contribue le plus, est la discrétion et la prudence , parce que si la prudence et la discrétion ne règlent tous les actes de vertu qu'on fait , ce ne sont pas proprement des actes de vertu, et ils ne peuvent pas être agréables a Dieu. Or, voulez-vous, continue Cassien, un moyen
(i) Ibid. cap. 4-
court et facile pour acquérir cette vertu ? Communiquez, toutes vos pensées à votre supérieur, et conduisez -vous en toutes choses par son avis*, et de cette sorte toute la prudence de votre supérieur passera en vous. Saint Bernard en dit a peu près autant. Comme l'esprit de discernement, dit-il, est une chose assez rare dans lemonde, faites que l'obéissance supplée en vous au défaut de cette vertu; en sorte que vous ne fassiez rien déplus ni de moins que ce qu'on np vous a commandé, ni autrement qu'on ne vous l'a commandé (i) : c'est ainsi que vous acquerrez la prudence qui vous manque, et que vous suppléerez à l'expérience que vous n'avez pas.
C'est pour ce sujet que les Saints nous recommandent si instamment de découvrir d'abord nos tentations ; et c'est pour la même raison que le démon qui ne veut que notre perte, nous empêche autant qu'il peut de les déclarer. Saint Dorothée dit (2), qu'il n'y a rien dont le démon soit si aise, que de rencontrer quelqu'un qui ne veuille pas découvrir ses tentations; car alors comme il le combat seul à seul, il tient la victoire assurée , suivant ces paroles de l'Ecriture : Maiheur à celui qui est seul , parce que s'il vient à tomber, il n'a personne pour le re-
(1) At verô quia omninô rara ista avis est in terris , hujus discretionis locum in vobis suppléât virtus obedientiae , ut niliil plus, nihil minus, nihil aliter quàm imperatum sit , faciatis. Bern. serm. 3. de Cireumcis.
(a) Doroih. serm. i5. ldem.Âbb, Pœm. in vitis, Patr. p . 2. §. i47.
lever (i)\ Au contraire, ajoute ce Saint, il n'y a rien que le démon craigne tant, et qui lui fasse tant de peine , que de se voir découvert; car alors il perd tout courage et toute espérance de vaincre, et il s'enfuit. Saint Ignace (2), pour éclaircir davantage cette matière , se sert d'une comparaison dont nous pouvons bien nous servir après lui. Il dit que quand le démon nous tente , il en use envers nous comme quand un homme sollicite au mal , ou une fille qui a un père et une mère extrêmement sages, ou une femme mariée a un honnête homme. La première chose que fait cet homme, c'est d'essayer d'empêcher que la fille n'en dise rien à son père ou à sa mère , ni la femme à son mari, et il ne craint rien davantage que d'être découvert , parce que dès lors il perdroit toute espérance de réussir dans ses mauvaises prétentions: au lieu que tant qu'on lui garde le secret, il croit pouvoir espérer. C'est ainsi, continuenotresaintinstituteur,que quand le démon veut tromper quelqu'un, il tâche d'abord d'empêcher qu'il ne découvre ses tentations à personne, parce que dès qu'on les cache , il est comme assuré de vaincre et d'obtenir tout ce qu'il veut. Au contraire, ce qu'il appréhende le plus de ceux qu'il tente, c'est qu'ils n'aillent découvrir aussitôt leurs
(0 Vse soli, quia cùm ceciderit , non habct sublevantcm se. Eecl. 4 • 10.
(a^ S. Ignat. lib. Exere. Splrit. in reg. ad motus anim. dise, reg. i3.
256 PART. III. TRAITÉ Vil. CHAP. III.
tentations ïi leur supérieur ou a leur confesseur : car comme c'est plutôt par les ruses que par la force qu'il nous surmonte, il se tient pour vaincu, dès qu'il voit ses ruses découvertes. Quiconque fait mal, dit l'Evangile, craint la lumière (i): surtout c'est le propre de ceux qui se mêlent de tromper, de la craindre plus que toutes choses, et de l'éviter autant qu'ils peuvent.
St. Dorothée raconte à ce sujet une chose qui arriva a St. Machaire. Il dit que ce Saint, qui avoit été disciple du grand saint Antoine, et h qui Dieu avoit donné un grand empire sur les esprits de ténèbres, demanda un jour à un démon comment il réussissoit auprès des solitaires. Le démon répondit, qu'il y réussissoit très-mal, parce qu'il ne pou voit rien leur suggérer, qu'aussitôt ils n'allassent le découvrir a leur supérieur. Mais il y a pourtant un de vos frères, ajouta-t-il , qui est fort de mes amis, et que je fais tourner quand je veux comme une girouette (2); et là-dessus contraint par la puissance de Dieu, il déclara le nom de ce solitaire. St. Machairei'allatrou ver aussitôt , et ayant connu par l'entretien qu'il eut avec lui , qu'il ne découvroit point ses tentations a son père spirituel, et qu'il ne se conduisoit que par ses propres lumières, il l'exhorta à en user d'uneautre sorte k l'avenir, et à ne plus se fier à son propre jugement. Le
(1) Ômnis enim qui malè agit , odit luccm. Joan. 5. 2».
(2) Habeo unuin de f'ratribus tuis , quem uti turbinem cùm volo verso. Doroth. uùisitp. de S. Mach. 26.
solitaire reçut cet avis avec soumission, et en profita si bien , que quelque temps après , le Saint ayant demandé au démon comment il étoit avec le solitaire son ami : 11 n'est plus mon ami , répondit-il, avec un saisissement de rage et de désespoir; il est devenu mon ennemi mortel. Il est h remarquer , dit à ce sujet St. Dorothée , que tous les solitaires qui vi voient sous la conduite de saint Mâchai te , étoient tentés , mais parce qu'ils avoient soin de rendre compte de toutes leurs tentationsà leur père spirituel, p\ qu'ils se conduisoient par ses avis, c'étoit inutilement que le démon les tentoit.il n'avoit pu réussir que contre le seul d'entre eux qui se fiant trop à son propre jugement et à sa propre conduite, ne vouloit point découvrir son intérieur à son père spirituel : encore dès qu'il l'eut fait , le démon n'eut plus de force et de pouvoir contre lui. Cassien dit (i) , que celui qui nJa aucune réserve pour son père spirituel, est entièrement à couvert des embûches et des surprises du démon , et il applique à ce sujet ces paroles du Sage : Si vous découvrez ses secrets , vous n7irez plus après lui (2); et ces autres : Si le serpent vous mord sans bruit (3). Dieu vous préserve , continue*t-il , d'un serpent qui mord sans bruit: car encore, quand il siffle, et qu'il fait du bruit, en sorte que l'en-
(1) Cassian. collât. 2. Abbatis Moysi , c. 11.
(2) Si denudaveiJ3 absconsa illius , non persequeris post eu m. Ece'ti. 27. ir).
(3) Si mordeat serpensin sileniio. Eccl. 10. 11.
chanteur puisse l'entendre , il y a quelque remède; mais Dieu nous préserve encore une fois que le vieux serpent , qui est le démon , vous morde sans bruit : car pourvu que votre pèrespirituel l'entende , il pourra l'enchanter parles paroles de l'Ecriture-sainte, et vous préserver ainsi de toute sorte de périls.
Il y a encore plus : c'est que le recours dans les tentations à son père spirituel ou à son confesseur, est si agréable à Dieu, que souvent , par cette seule soumission et par cette seule marque d'humilité , tl sans qu'on ait encore reçu aucun conseil ni aucune réponse de celui a qui on s'est adressé , on vient à. bout delà tentation. C'est le sentiment de Cassien , qui dit : Les suggestions du démon ne nous sont nuisibles qu'autant de temps que nous les cachons ; car dès que nous venons à les découvrir , elles perdent toutes leurs forces; et avant même que la prudence du supérieur ait rien décidé, le serpent infernal est contraint, par la vertu d'un aveu humble'et sincère, de sortir de l'obscurité où il se cachoit, et de se retirer tout honteux (i). De même que quand il y a quelque serpent ou quelque couleuvre sous une pierre , on les
fait fuir si on la lève ; de même le démon
(1) Tamdiù enim suggestiones ejus dominantur in vobis, quamdiù celantur in corde : illico enim , ut patefacta fuerit cogitatio maligna , marcescit, et antequàm discretionis judicium proferatur , serpens teterrimus , velut è tenebroso ac subterraneo specu, virtute confessionis protractus adlucem, ettraductus quodam modo, ac dehonestatus abscedit. s.Cass, collât. 2. 'ibbat. Moysi, c. 10.
DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 25g
qui est le père des ténèbres , et qui ne peut souffrir la lumière, s'enfuit sitôt qu'on l'expose au jour. Ajoutez a cela, que comme il est le père de l'orgueil, il souffre impatiemment que nous fassions connoître sa foiblesse et son impuissance; ainsi dès qu'il la voit découverte, il s'enfuit de honte.
Nous pouvons, au reste, faire ici une réflexion qui convient extrêmement à notre sujet. Si les maladies du corps pouvoient se guérir en les découvrant au médecin, quel soin n'auroit-on point de lui rendre compte des moindres infirmités qu'on auroit? Or, ce qui ne peut arriver dans les maladies du corps, se voit et s'éprouve tous les jours dans celles de lame; puisque souvent, comme nous l'avons déjà dit , les tentations cessent , dès qu'on vient à les découvrir à son supérieur , et même avant qu'il ait rien dit sur ce qu'on lui expose. Je dis plus; on est souvent délivré d'une tentation , parla seule résolution de la découvrira son père spirituel: vous alliez pour lui en rendre compte , et avant que vous soyez arrivé à sa porte , il se trouve que Dieu a déjà dissipé le nuage, vous a délivré de votre tentation, et a rendu la paix et la tranquillité à votre aine.
Nous avons un exemple de cette vérité dans la vie des Pères du désert. Un solitaire avoit jeûné plus d'un an durant, pour obtenir de Dieu l'éclaircissement de quelque doute , et il offroit continuellement ses prières à
Dieu pour ce sujet : enfin , voyant qu'il ne recevoit aucune lumière là-dessus , ilre'solut d'aller consulter un autre solitaire qui demeuroit dans le même désert. A peine fut-il sorti de sa cellule pour exécuter son dessein , qu'un ange lui apparut , lui donna l'éclaircissement de son doute, et lui ajouta qu'il avoit mérité cette grâce, plutôt par son humilité et par sa soumission , que par ses prières et par ses jeûnes. L'Evangile nous fournit j aussi un exemple de même nature, dans lai personne des dix lépreux qui vinrent au-devant de Jésus-Christ, en lui criant : Maître 3 ayez pitié de nous. Allez, leur dit Jésus- Christ , et montrez-vous aux prêtres. Et il arriva , dit l'Evangile , qu ils furent guéris , en y allant (i). Dieu est si content de la soumission que nous avons pour ceux qui tiennent sa place, qu'il nous le marque pari des miracles. Il peut arriver même que lai seule menace que vous ferez au démon de découvrir les tentations dont il vous tourmente , lui fera peur, et l'obligera de vous laisser en repos j ainsi , il est toujours bon dans ces sortes de rencontres, d'en useï comme les petits enfans, qui , lorsqu'on leui fait quelque peine , menacent de le dire a leur père.
(0 Jesu prœceptor, miserere nostrî. Ite, et 09tendite vo: sacerdotibus. Et i'actum est dùm irent . mundati surit. Luc 17. i3 et 14.
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