‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 32 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qu'il ne faut -point négliger de découvrir ses tentations a son pbre spirituel, sous prétexte qu'on sait déjà de soi-même tous les remèdes dont il conseillera de se servir.

Quelqu'un pourroit dire: J'ai entendu souvent parler des remèdes contre les tentions, etj'ni In plneipnrç livres spirituels qui en traitent; de sorte que je sais déjà ce que le supérieur, ou le père spirituel pourra me répondre : qu'ai-je donc affaire de m'adresseràlui? Donnons-nous bien de garde de nous laisser aller à cette tentation ; et défendons-nousen d'autant plus , que nous nous croirons plus habiles dans cette science. Saint Dorothée étoit fort tourmenté de cette sorte de tentation; mais il savoit bien aussi s'en délivrer. Il dit que quand il alloit pour découvrir sa tentation a son supérieur , il lui venoit aussitôt dans l'esprit : Pourquoi faut-il que vous perdiez le temps inutilement? vous êtes assuré qu'il vous répondra telle et telle chose , et il ne vous dira que ce que vous savez déjà ; pourquoi donc voulez-vous l'aller importuner? Je me mettois alors en colère contre la tentation , continue-t-il , et contre moi-même, et jedisois: Malheur à toi , Satan ! malheur a ton jugement et a ton

habileté! et malheur à ta prudence et a ton savoir (1) ! et sans écouter davantage cette tentation, j'allois rendrecompte à mon supérieur de tout ce qui se passoit au-dedans de moi. Quand il arrivoit qu'il me répondoitles mêmes choses qui m'étoient venues en pensée auparavant, je sentois quelque chose en moi-même qui me disoit avec quelque altération et quelquetrouble : Hé bien , ne vous l'avois-je pas bien dit , qu'il vous feroit telle réponse , et qu'il n'étoit pas nécessaire d'y aller? Mais je répundois aussitôt : Je suis maintenant assuré que ce que je pensois étoitbien, et que c'est une chose qui vient de Dieu ; j'avois lieu d'en douter , lorsque j'étois seul k me le dire. C'est ainsi qu'il se délivroit de cette tentation , ne manquant jamais de s'adresser a son supérieur ; et c'est ainsi que nous devons en user , sans nous fier jamais à notre propre jugement , parce qu'il est constant que l'on n'est jamais bon juge dans ses propres affaires. Que si cela est vrai , lors même qu'on n'est combattu d'aucune tentation, que sera-ce , lorsque la tentation nous empêche de juger sainement des choses , et nous ferme les jeux , suivant ces paroles du Prophète : Mes iniquités ni ont saisi , et je n ai rien pu voir (2) . Un homme ne sait point alors ce qui lui convient le plus ; ou s'il le

(1) Anathema tibi et judicio tuo, et intelligentiae ac prudentiae tuae , cogitationi et scientiae tuœ. Dorolh. serm. 8.

(2) Comprehenderunt me iniquitates meœ ; et non potui ut viderem. Ps. 3g. i3.

sait , il n'est pas en état d'en profiter, et de le mettre en pratique, parce que la tentation le trouble et l'aveugle. Une parole que son supérieur lui dira, fera plus d'effet sur lui que tout ce qu'il se seroit dit à lui-même n'en auroit pu faire.

Saint Augustin raconte à ce sujet (i)une chose assez particulière et assez plaisaute.il dit qu'un hommese sentant pressé de quelque incommodité, fit venir un médecin qui lui donna un remède, dont il fut guéri sur-lechamp. La même incommodité ayant repris au bout de quelques jours, il voulut user du même remède dont il s'él oit si bien trouvé; et comme il en avoit très-bien retenu la composition , il ne fit point appeler le médecin. Le remède cependant ne lui apporta aucun soulagement : de sorte qu'étant fort surpris , il envoya chercher le médecin , lui conta la chose , et lui demanda d'où pouvoit venir que le même remède qui lui avoit fait tant de bien la première fois, ne l'avoit point soulagé la seconde. C*est, lui répondit le médecin en riant, que je ne vous l'ai pas donné moi-même. Appliquons maintenant ceci a notre sujet. Le remède spirituel dont vous avez tant entendu parler, et que vous savez si bien , ne vous servira de rien, parce que ce n'est pas votre médecin spirituel qui vous l'a donné. Un remède donné de la main même du médecin qui observe les temps et les

(1) Aug. serm. 3. de verb. Apost. e. 7.

circonstances, fait bien plus d'effet, que quand on le prend d'une autre sorte, et par sa propre ordonnance.il en est demêrae des remèdes qui regardent l'ame. L'eau des fleuves de Damas éloit fort bonne, et peutêtre même meilleure que celle du Jourdain ; cependant ce ne fut point l'eau de Damas qui guérit Naaman de la lèpre, ce fut celle du Jourdain, lorsqu'Elise'elui eut commandé de s'y laver. Le concours de Dieu se joint à ce que le supérieur vous dit, et aux remèdes qu'il vous donne, parce que le supérieur tient la place de Dieu; ainsi, un remède simple et facile que le supérieur vous aura donné, vous fera plus de bien , que tous ceux dont vous pourriez vous servir d'ailleurs.

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