‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 33 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qu'il ne faut jamais négliger de découvrir une chose à son père spirituel sous prétexte qu'elle ji est pas considérable.

Le démonsesert encored'un autre moyen, pour nous empêcher d'avoir recours à notre supérieur ou notre confesseur : c'est de nous représenter que la chose dont il est question n'est presque rien ; qu'il n'est pas besoin de s'adresser à eux pour des bagatelles, et qu'il est honteux de les importuner à tout propos , pour des choses qui n'en valent pas la peine. A cela je réponds premièrement, que celui qui aspire à la perfection,

ne doit pas attendre qu'il s'agisse d'une chose importante ou nécessaire; mais qu'il doit toujours se proposer ce qu'il jade meilleur et de plus parfait, et qu'ainsi quelque légère qu'une chose puisse être, il est toujours bon de ne pas lanégliger,etd'en rendre compte à son supérieur, parce que c'est en cela proprement qu'on fait voir que l'on aspire a la perfection. En effet, une des choses qui édifient le plus , c'est d'avoir recours aux supérieurs dans les moindres choses ;et plus on a , ou d'ancienneté dans la religion, ou de profondeur dans les sciences, plus on édifie ses frères par cette soumission , parce que c'est se faire petit , et devenir comme un enfant pour l'amour de Jésus-Christ.

Je réponds en second lieu , que les choses ne sont pas toujours aussi peu considérables qu'elles vous leparoissent , mais que c'est la honte et la répugnance que vous avez h les dire, qui vous fournit des raisons , pour vous les faire paroître telles , et pour vous persuader qu'il n'importe pasde lesdire. C'est ainsi que quand on a honte de se confesser de quelque faute , le démon se sert aussitôt de cette mauvaise honte, pour persuader que ce qu'on a honte dédire n'est pas effectivement un péché mortel, el que par conséquent on n'est pas obligé de s'en accuser. Combien n'en a-t-il point abusés de cette sorte, enlesdélournantpar-là dese confesser des choses dont ils dévoient se confesser , et

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en leur faisant faire ainsi des confessions et des communions sacrilèges \ La seule répugnance que nous sentons à découvrir une chose à notre supérieur, doit suffire pour nous rendre suspectes des raisons que nous croyons avoir de ne pas la découvrir, et pour nous convaincre qu'il est a propos de la dire. Cassien dit (i) qu'iln'en fautpas davantage, pour nous faire voir qu'une chose est mauvaise de soi, et que l'envie de ne pas la dire est une tentation du clé mon; et il ajoute que c'étoit là le sentiment de tous les anciens Pères , qui tenoient que c'étoit une marque infaillible qu'une pensée venoit du démon, lorsqu'on avoit honte de la découvrir à son supérieur. Toute iniquité, dit le Prophète, se ferme la bouche (2) ; et quiconque fait mal y dit Jésus-Christ , hait la lumière (5) : c'est pourquoi toutes les fois qu'ontâche decacher quelque chose a la connoissance de son supérieur, il y a sujet de ne rien soupçonner debon. En troisième lieu , je dis que, quelque légère que soit une chose , elle devient considérable avec le temps , quand on la cache : de sorte qu'il est bon de la déclarer dès le commencement , atin qu'on y remédie de bonne heure ; car il est alors aisé de le faire , et il ne l'est plus dans la suite. Saint Jean

(1) Générale nàmque, et evidens judicium diabolic» cogitationis esse pronuntiant , si eaui seniori confundamar aperire. Cass. de instit. rcnunt. I. 4-

(a) Omnis iniquitas oppilabit os suum. Ps. 106. 42.

(3) Omnis qui nialè agit , odit lucem. Joan. 3. ao.

Climaque dit que de même que des œufs que la mère couve , ou que l'on a cachés sous du fumier , viennent peu à peu a avoir vie , et puis à éclore; de même les mauvaises pensées que Ton cache dans son cœur, sans vouloir les découvrir à celui qui peut en empêcher le progrès , viennent ordinairement à produire de mauvais elfets.

Un autre moyen dont le démon se sert à l'égard de quelques-uns pour les détourner de s'adresser a leur supérieur, est de leur faire croire qu'ils ne feroient qu'importuner leur supérieur, et lui donner du chagrin; et c'est une erreur d'avoir cette pensée. Il est du devoir du supérieur de vous écouter a toute heure , et c'est en cela que consiste un des principaux soins de sa charge; c'est pourquoi vous lui faites tort , si vous croyez qu'il se sente importuné de ce qui fait une de ses principalesobligations.il est très-aisé au contraire d'être occupé à une chosesi essentielle, et de laquelle, comme nous l'avons déjà dit ailleurs (i), dépend l'avancement spirituel de tous les religieux.

Cassien rapporte (2) à ce sujet une chose qui arriva a Tabbé Sérapion danssa jeunesse, et qu'il avoit coutume de raconter a ses religieux , pour les exciter a rendre compte de toutes choses a leur supérieur. Lorsque j'étois encore novice , disoit le saint abbé, j'étois si

(0 Traité 6. eh. 8.

(s) Cassian. coll. 2. ^bbatis Moyù 1 e. 11 .

tenté de gourmandise, que je ne croyois pas pouvoir jamais me rassasier ; de sorte que tous les jours, après avoir dîné avec l'abbé Théonas, mon supérieur, je prenois secrètement un petit pain en sortant de table, etjele mangeois le soir sans qu'il le sût. Cependant , quoique la gourmandise m'emportât tous les jours de la meniesorte,àpeineavois-je achevé de manger mon pain, que le remords me prenoit; et la douleur que jesentois alors de ma faute , surpassoit de beaucoup le plaisir que j'avois eu de satisfaire ma gourmandise- La tentation cependant a voit tellement pris le dessus , que le lendemain je retournois à dé« rober un autre pain , et à le manger en cachette, sans oser découvrir ma tentation au supérieur, jusqu'à ceqiwl plût à Dieu dem'eii délivrer de la manière que vous allez entendre. Quelques solitaires vinrent voir le saint abbé Théonas, et comme suivant la coutume,, ils s'entretenoient avec lui des choses de Dieu après le repas , il arriva que le saint vieillard en répondant à leurs questions , parla delà gourmandise, et parla aussi de la force qu'ont les tentations quand on les tient cachées. Ma conscience mefaisoit cependant mille reproches ; il me sembloit que tout ce qu'il disoit s'adressoit à moi , et je m'imaginois qu'il falloit que Uicu lui eût révélé ma tentation et ma faute : de sorte que touché et étonné en même temps de la force de ses paroles, je commençai à gémir amèrement en moi même.

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Ensuite la douleur et le déplaisir de ma faute augmentant dans mon cœur , je n'eus plus le pouvoir de me retenir, mais m'abandonnant aux larmes et aux gémissemens , je me jetai aux pieds du saint abbé , et lui montrant le pain que j'avois dérobé ce jour-là même , je lui déclarai publiquement la faute dans laquelle je tombois tous les jours, je lui en demandai pardon , et jelesuppliai de rn^en imposer la pénitence. Le saint vieillard se mit alors à me consoler, et me dit : Prenez courage, mon fils , l'action héroïque que vous venez défaire, en déclarant publiquement votre faute devant tout le monde , vous a délivré pour toujours d'une tentation si fâcheuse, et vous avez remporté aujourd'hui sur le démon une plus grande victoire, que celle qu'il avoit remportée sur vous. Je crois que Dieu n'a voit permis que la tentation eût tant de pouvoir sur votre esprit, que parce que vous la Jeniez cachée; ainsi soyez certain, que puisque vous l'avez déclarée , le serpent infernal uepourra plus désormaisvous nuire, mais qu'il s'enfuira loin de vous, parce qu'il ne peut souffrir la lumière. A peine le saint vieillard eut achevé ces paroles, que tout d'un coup il sortit démon sein comme une vapeur allumée , qui remplit la cellule d'une puanteur insupportable ; et alors le saint homme se tournant vers moi : Vous voyez, mon fils, me dit-il , comme Dieu a voulu confirmer mesparoles parles effets, puisque vous-même

tous avez vu que le mérite de l'aveu que vous avez fait vient de chasser le démon , qui ne peut souffrir qu'on l'expose au jour, et qu'on, découvre ses ruses ; c'est pourquoi ne craignez plus qu'il revienne désormais vous tourmenter. Ce que lesaint vieillard m'avoit prédit se trouva vrai : car depuis je ne fus plus inquiété de cette tentation, et même jamais il ne me vint rien de semblable dans l'esprit.

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