CHAPITRE VI
On commence a résoudre les difficultés , qui peuvent empêcher qu'on ne rende un compte exact de son intérieur.
Nous avons déjà dit de quelle importance et de quelle nécessité il est de n'avoir rien de caché pour ses supérieurs; mais la corruption de notre nature, et la malice du démon sont telles, que les choses les plus nécessaires à notre avancement spirituel, sont ordinairement celles auxquelles nous avons le plus de répugnance, et où. il essaie de nous faire trouver de plus grands obstacles . C'est pourquoi il est à propos de tâcher de remédiera cet inconvénient ; et nous ne ferons pas peu dans une matière si importante, si nous trouvons le moyen de lever les difficultés , et d'aplanir le chemin. Au reste , quoique ceci s'adresse particulièrement aux religieux , chacun cependant peut s'en faire l'applica-
tion à soi-même : car c'est une doctrine qui regarde généralement tout le monde; et Gerson , comme nous le verrons ensuite , Ta traitée en général pour toutes sortes de personnes , en parlant de la confession.
Comme nous sommes naturellement ennemis du travail et de la peine , et que le sujet dont il s'agitse présente ordinairement à nous comme une chose pénible et fâcheuse, je commencerai par faire voir qu'il y a sans comparaison plus de peine a se tenir serré a l'égard de son supérieur, qu'a n'avoir rien de caché pour lui. Et que l'on remarque bien ceci, car c'est une des meilleures raisons à objecter à ceux qui s'aiment tellement eux-mêmes, qu'ils n'osent embrasser la vertu et la perfection , à cause des difficultés qui s'y rencontrent. J'avoue qu'il y a quelque peine et quelque mortification h déclarer toutes ses tentations , toutes ses inclinations et tous ses défauts à son supérieur; mais je soutiens en même temps que la peine de les cacher est plus grande que celle de les découvrir. L'expérience nous le fait voir tous les jours ; et tous ceux à qui il est jamais arrive' de vouloir cacher quelque chose a la connoissance de leur supérieur, en peuvent rendre bon témoignage. Que de chagrins, que de remords, que d'inquiétudes , quand on ne veut pas être connu intérieurement. L'iniquité d'Ephraim est comme liée dans un sac; son péché est caché; les douleurs de V enfantement lui
prendront (i). Dans l'incertitude si on se découvrira on non, on est toujours comme dans les douleurs de l'enfantement: tantôt on veut bien tout dire , tantôt on se repent de l'avoir voulu; on va ensuite jusqu'à la porte du supérieur pour lui ouvrir son cœur, et puis tout d'un coup on retourne sur ses pas sans avoir osé le faire. Les enfans viennent jusqu'au terme de l'enfantement; mais les mères n'ont pas la force de mettre le fruit au jour ("2). On étoit sur le point de mettre au jour celle tentation, celle pensée } qui est le fruit et l'enfant du père des ténèbres, et on n'a pas eu la force de s'en délivrer ; et de cette sorte on demeure toujours dans les douleurs de l'enfantement. Ces douleurs augmentent même à mesure qu'on diffère de découvrir ce que l'on a dans le cœur , parce que plus on a différé, plus on a ensuite de peine et de honte h le déclarer. On est alors facile de ne l'avoir pas fait plutôt ; et ce qui fait plus de peine , c'est de songer : Comment puis-je en aller parler maintenant à mon supérieur, après avoir laissé passer tant de temps 1 si c'étoit une chose qui ne fit que de commencer, je ne manqueroispas de lui en rendre compte, mais de quel front paroîtrai-je maintenant devant lui ? que dira-t-il de moi, de m'êîre caché si long-temps ? il dira que je n'ai point
(i) Colligata est iniquitasEphraïm, absconditum peccatum ejus : dolores parturientis renient ei. Osée. i3. 12 et i5.
(2) Venerunt filii usque ad partum , et non est virtus p£riendi. liai. 3-. 5.
eu de confiance en lui , puisque je ne me suis pas découvert à lui d'abord. Pour conclusion, tant que l'on n'ouvrira point son cœur a son père spirituel , on n'aura jamais de repos, et on sera toujours exposé aux reproches et aux remords de sa conscience, de ce qu'on manque à une chose si importante : au lieu que du moment qu'on n'aura plus toutes ces réserves , le trouble et l'agitation du dedans cesseront aussitôt , et on jouira d'une paix et d'une tranquillité parfaite.
Il en est à l'égard de ceci de même qu'à l'égard de la confession. Car lorsque par honte on n'ose s'accuser de quelque péché , on n'a point de paix avec soi-même , et on est dans des inquiétudes et dans des transes continuelles; mais sitôt qu'on a confessé son péché , on se trouve si content et si soulagé , qu'il semble qu'on se soit déchargé d'un fardeau sous lequel on éloit près de succomber. Les plaies qui ne sont pas ouvertes, dit saint Grégoire, font plus souffrir que les autres, par l'inflammation que cause la matière qui est retenue nu-dedans, mais quand on les ouvre, le pus et la pourriture sortent, et la douleur diminue (i). 11 en est à peu près de même, quand on vient à s'accuser de ses péchés , ou à déclarer ses tentations et ses foiblesses; car la confession des
(1) Vulnera clausa plus criuiant ; quia ciim putredo quœ înlrinsccùs fcrvél , ejii itiir , ad salntcm dolor apoiitur. Greg. itb, ~. Moral, c. ntt. et l. 5. pastor. adm. i5.
péchés est-elle autre chose que l'ouverture d'uneplaie ou d'un apostême(i)? On peut encore comparer cet étal à celui d'un homme qui a l'estomac surchargé de viandes ou de mauvaises humeurs, et qui fait de continuels efforts pour vomir : il souffre cruellement, jusqu'à ce qu'il ait rejeté tout ce qu'il avoit sur le coeur ; mais dès qu'il en est venu à bout, il ne souffre plus, et il se trouve entièrement soulagé. Tout ceci fait bien voir que la peine de cacher ce qui se passe au-dedans de nous , est bien plus grande que celle de le déclarer : car on est quitte alors pour un peu de honte et de mortification qui se passe dans un moment, et on demeure ensuite dans une paix et dans une tranquillité profonde. C'est pourquoi on peut fort bien dire à ceux qui cachent leur intérieur à leur père spirituel, afin de s'épargner de la peine et du chagrin,, que par la même raison ils devroient ne le pas faire. Car tant quJils persisteront à le cacher, ils se consumeront d'ennui, et se rongeront de chagrin, suivant ces paroles du Prophète : La pourriture a pénétré jusqu'à la moelle de mes os, parce nue je me suis tu (2); mais dès qu'ils auront ouvert leur cœur , ils se sentiront soulagés ,* et se trouveront dans une assiette tranquille.
(1) Qnid est peccatorum confessio, nisiqusedam Tulnerum ruptio ? Idem. ibid.
(a) Quoniàm tacui , inreteraverunt ossa mea. Ps. 5i. 3.