CHAPITRE Vif
On répond a la principale difficulté gui empêche d'ordinaire au on ne s'ouvre librement à son su~ périeur.
Une des principales difficultés qui empêchent quelques religieux dese découvrir àleur supérieur , ou la principale, pour mieux dire , est de s'imaginer qu'ils seroient déshonorés , qu'ils perdroient la bonne réputation qu'ils se sont acquise : qu'après cela le supérieur auroit toujours l'oeil sur eux , qu'il ne se fieroit plus à eux, et qu'il ne les aimeroit plus. Voilà le prétexte dont le démon se sert pour les abuser, et pour empêcher qu'ils ne découvrent leur intérieur, ou que du moins ils ne le découvrent tout-à-fait. Mais si je fais voir , au contraire, que cette imagination est fausse, que l'estime et l'amitié qu'on a pour eux augmente , quand ils ouvrent entièrement leur cœur , et qu'on la perd dès qu'ils tiennent une autre conduite , je crois que l'obstacle sera tout-à-fait levé , et la difficulté entièrement aplanie. Or , c'est ce que j'entreprends maintenant de prouver, moyennant la grâce de Dieu , en faisant voir que les choses ne sont point telles que le démon nous les représente pour nous séduire ; et en cela il ne fait que ce qu'il a accoutumé de faire dans toutes les tentations , et que ce qu'on doit attendre du père du mensonge. Je dis donc
qu'il n'y a rien qui décrédite tant un religieux auprès de ses supérieurs , que le soin qu'il prend de se cacher d'eux; que c'est le moyen de faire qu'ils le regardent comme un homme dissimulé, et qu'il ne sauroit leur découvrir aucune faute qui pût lui causer plus de préjudice dans leur esprit. Car, après tout, une faute n'est qu'une faute ; mais on en soupçonne aisément plusieurs d'un homme que l'on croit double et dissimulé. C'est un esprit caché , dira-t-on ; que sais-je , si , comme il ne m'a pas découvert telle chose que j'ai pénétrée, il n'y en a point encore d'autres qu'il ne me découvre pas ? Cela seul ruine plus sa réputation auprès du supérieur , que quelque faute que ce puisse être. Au contraire, lorsqu'on n'a point de réserve pour son supérieur, et qu'on lui découvre toutes ses tentations, toutes ses inclinations et tous ses défauts , bien loin de se ruiner alors auprès de lui, on y acquiert une nouvelle es lime, parce que l'on passe pour un esprit humble et mortifié , pour un homme sincère, et qui est véritablement tel au-dedans qu'il pavoît au-dehors.
Prenons les choses encore de plus loin, et remontons h la source : car il s'agit ici d'un point très-essentiel et très-important. Je dis premièrement, qu'un religieux ne saurait se servir d'un meilleur moyen pour se faire aimer de son supérieur, que de lui ouvrir entièrement son cœur , sans avoir ja-
mais rien de caché pour lui. Et la raison de ceci est que rien ne porte davantage à aimer, que d'être aimé : d'où vient que saint Jean , pour nous exciter à aimer Dieu, nous représente que Dieu nous a aimés le premier (i). Or, une des choses en quoi un religieux peut faire mieuxvoir qu'il aime son supérieur,c'est en lui ouvrant le fond de son cœur, et en n'ayant aucuneréserve pour lui : car l'amitié est grande, quand elle va jusqu'à n'avoir rien d e caché. C'est pourquoi le Sauveur du monde, expliquant à ses disciples la parabole de la semence , leur dit: Il vous est donné de connoître à découvert les mystères du royaume de Dieu , mais ils sont cachés sous des paraboles pour les autres (2). Et dans le sermon de la cène : pour vous autres , leur dit-il , je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai découvert tout ce que j'ai appris de mon père (3). Quand donc le supérieur voit qu'un religieux lui ouvre son cœur entièrement, il connoît par-la que ce religieux l'aime en effet, et le regarde comme son père et comme celui qui tient la place de Dieu, puisqu'il se confie à lui de toutes choses, et qu'il s'abandonne tout-a-fait entre ses mains; et cela l'oblige à l'aimer encore davantage, et à en prendre plus de soin. Que si, au contraire,
(1) Quoniàm ip?e pfior clilexit nos. i. Joan. {. 10.
(2) Vobisdatum est noscere mysteriurn rcgai Dei ;cxleris autern in parabulis. Luc. S. 10.
(3) Vos autem dixi amicos, quia omnia qucecumqne anJivï à pâtre mco , nota feci vobis. Joan, 10, i5.
il voitquevoussoyez réservé aveclui, et qu'au lieu de lui dire ouvertement les choses, vous lui parliez comme par énigmes , afin quen écoutant ils n entendent rien ( 1 ), c'est de quoi lui donner une mauvaise idée de vous , et l'obliger à vous aimer moins. Car votre défiance et votre réserve lui marquent assez que vous n'avez point pour lui les sentimens d'estime et d'amitié que vous devez avoir pour votre père, et que vous ne le traitez point comme tel; et cela n'est proprequ'àdonnerde l'éloignement et de l'aversion. Comment voulez-vous qu'il vous aime comme son fils , si vous ne l'aimez pas comme votre père? Aimezle comme on doit aimer un père , en vous confiant a lui , et en lui ouvrant entièrement votre cœur; et il vous aimera aussi comme on doit aimer un fils. Nous ferons voir dans le traité suivant (2) , que les supérieurs doivent se conduire de même a l'égard des inférieurs. Car lorsque le supérieur parle à cœur ouvert à un religieux, quel qu'il soit , et qu'il lui dit : Prenez garde à vous, vous avez tel et tel défaut , on fait telle plainte de vous, vous manquez en telle chose , tâchez de vous corriger; le religieux l'en aime alors davantage , parce qu'il voit que cela part d'une véritable affection. Mais aussi , quand le supérieur en use autrement, et qu'au lieu de dire avec charité et avec confiance, en quoi on devroitse corriger , il affecte de prendre des détours ,
(1) Ut audientes non intelligant. Lue, 8. 10. (*) Traité 8. ch. 1.
DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 2Hg
et de dire une chose pendant qu'il en pense une autre; ce n'est pas un procédé cordial , c'est une conduite pleine de dissimulation. Quand il y aura donc de côté et d'autre une grande sincérité et une grande ouverture de cœur, alors il y aura une véritable amitié entre les supérieurs et les inférieurs, et une véritable unionde cœur-, et toutira bien. Mais quand l'ouverture de cœur n'y sera plus, il n'y aura plus aussi d'amitié que dans les paroles et dans les démonstrations extérieures. Et par-là on voit que non-seulemeut un religieux ne perd point l'amitié de son supérieur en se découvrant librement a lui, mais qu'au contraire il se la concilie davantage.
Il s'ensuit de là encore , qu'il n'a point non plus a craindre de perdre l'estime de son supérieur, qui est ce qui fait ordinairement le plus de peine: car l'amitié est toujours accompagnée d'estime , parce que la volonté ne se porte a aimer que ce que l'entendement lui propose comme méritant d'être aimé. Mais outre cette raison et pour entrer davantage dans le détail des choses , il est certain que quelque tentation que puisse avoir un religieux, son supérieur ne Ten estime pas moins. Car ceux qui servent Dieu, et qui s'adonnent à la spiritualité, sont ceux qui sont les plus sujets a être tentés : les autres ne savent pas souvent ce que c'est que de l'être, et ne s'aperçoivent pas quand ils le sont ; et comme d'eux-mêmes ils ne se portent que trop au
péché , le démon n'a pas besoin de prendre la peine de les tenter. C'est contre ceux qui s'appliquent à servir Dieu , et qui aspirent k la perfection , qu'il tourne ses armes; et c'est ce qui a fait dire au Sage : Mon fils , en vous attachant au service de Dieu, préparez votre ame à la tentation (i).
Quelques-uns au reste se font quelquefois une idée si honteuse et si étrange de leur tentation, que, ne pouvant croire que personne en ait jamais eu de semblables, ils n'osent la déclarer à leursupérieur, de crainte del'étonner; et cela arrive principalement aux nouveaux religieux, qui , ayant encore peu d'expérience en matière de tentation , regardent comme une chose étrange et nouvelle ce qui est très-ordinaire et très-ancien. Tenez pour assuré que vous ne sauriez rien dire à votre supérieur ou à votre confesseur, qui lui semble extraordinaire : plusieurs autres que vous , lui auront déjà dit la même chose, et peutêtre que lui-même aura éprouvé une pareille tentation. Le Sage dit qu'il ny a rien de nouveau sous le soleil ; (2) : ne croyez donc pas qu'une chose soit nouvelle, parce qu'elle ne vous étoit pas encore arrivée.
Une autre raison qui doit aussi empêcher de craindre qu'en déclarant ses fautes et ses imperfections a son supérieur, on vienne à être moins estimé de lui , est que tous les
(1) Fili , accédons ad servilutcm Dci , prjepaja animam tua m ad tcatationem. Eçcli. i. 1.
(2) Kihil subsolenovum. Eccl. i. 10.
hommes sont sujets h faillir. Nous sommes formés d'une matière fragile , et. nous avons tous été tirés de la même masse : ainsi le supérieur qui connoît par lui-même la fragilité des inférieurs , n'a garde d'être étonné , quand ils lui découvrent leurs imperfections et leurs défauts. Gerson voulant détourner les jeunes religieux d'une faute dans laquelle ils tombent souvent, qui est de cacher leurs fautes a leur père spirituel , par un principe de mauvaise honte, leur dit (i): Croyez-vous que, pour savoir vos péchés et vos foi blesses, ye vous en estime moins? nullement, je vous en aimerai même davantage, à cause de la confiance que vous aurez témoigné avoir en moi, en me découvrant des choses que vous n'auriez pas voulu découvrir a votre propre père. Dieu m'est témoin, ajoute-t-il, combien j'ai le coeur attendri , quand quelqu'un me découvre ses foiblesses ; et plus je les trouve grandes et honteuses, plus je me sens pénétré de tendresse et decompassionpourlui. L'humilité que témoigne un religieux , qui fait de lui-même un aveu sincère de sa faute, et le désir qu'il montre en cela de la guérison de son ame et de son avancement spirituel, touchent de telle sorte les supérieurs, qu'ils le portent alors dans leurs entrailles. Quand un étranger s'adresse à nous pour nous conter ses peines et ses afflictions, nous concevons de l'amitié pour lui: nous nous sentons portés
C j) Ctrs. de rcrvulis treherdis ad Chr p 2.
à l'aider, et nous tâchons de le consoler du mieux qu'il nous est possible : quels sentimens ne devons-nous donc point avoirpour nos enfans en Jésus-Christ "? Il est sans doute d'une très-grande importance que tous les religieux soient fortement persuadés , qu'en découvrant leurs fautes à leur père spirituel , ils ne donneront nulle atteintea l'amitié qu'il avoit pour eux, et qu'ils ne feront , au contraire, que l'augmenter. Car quand ils seront bien convaincus de cette vérité^ ils n'auront garde de prêter l'oreille a tout ce que le démon pourra leur dire au contraire , pour les détourner d'une obligation si essentielle.
Pour appuyer encore davantage ce que nous venons de dire , il faut remarquer qu'il est véritablement honteux devant Dieu et devant les hommes de faire le mal, et de persister dans le mal avec une volonté déterminée; mais que de le détester, de s'en repentir, d'en avoir delà confusion et de la douleur, et de s'accuser de ses péchés, c'est une chose qui est très-louable devant Dieu , et qui doit par conséquent passer pour telle devant les hommes qui tiennent la place de Dieu. Les théologiens traitent une question , savoir , si au jour du jugement les péchés des saints et des bienheureux seront rendus publics, aussi bien que ceux des damnés; et les opinions sontdifférentes à ce sujet. Mais ce qu'on peut tenir pour constant, et qui fait maintenant à notre sujet, c'est ques'il arrivequ'ils soient exposés à la connoissance de tout le monde , ce ne
sera pas du moins a la honte et la confusion des saints qui les auront commis, mais à leur honneur et à leur gloire ; parce que la pénitence qu'ils en auront faite, paroîtra en même temps aux yeux de tout le monde. C'est ce que Dieu fait dès à présent a l'égard de plusieurs saints : car lorsqu'on parle en chaire des dérèglemens de laMagdeleine , et que, le jour de sa fête, on lit dans l'église l'évangile où elle est appelée pécheresse, et lorsqu'on fait mention de l'adultère de David, de l'infidélité de saint Pierre, et de la persécution de saint Paul contre l'Eglise de Dieu, tout ce qu'on dit des péchés de ces grands Saints , tourne a leur louange, a cause de la pénitence rigoureuse qu'ils en ont faite, et relève la gloire du Seigneur, qui tire du miel des pierres, et de V huile des plus durs rochers (i). Les maîtres de la vie spirituelle éclaircissent ordinairement cecipar une comparaison trèsjuste. Un homme, disent-ils, s'étoit fait faire un très-bel habit , qui lui alloit parfaitement bien : il arrive par hasard qu'il s'y fait un grand accroc; voila l'habit, ce semble, perdu : cependant il fait reprendre la déchirure, et la fait couvrir de dentelles d'or, ou de quelque broderie très-fine, et, par ce moyen, l'ha bit devient beaucoup plus riche et plus magnifique qu'il n'étoit. S'il faut que les péchés des bienheureux paroissent au jour du jugement, c'est de cette sorte qu'ils y paroîtront :
(\) Qui sagit meldepetrâ, oleumque de saxo durissimo. Dealer. 3a. i3.
on les verra si bien expiés, qu'ils leur seront plutôt un sujet de gloire que de confusion ; et la déchirure que leurs péchés avoient laite à la robe de l'agneau, sera si bien raccommodée , et si richement couverte, qu'elle ne servira qu'à les parer davantage. La même chose peut se dire d'un religieux qui découvre ingénument ses plaies à son supérieur, pour être guéri, et qui témoigne une véritable douleur de ses fautes. La connoissance qu'il donne de ses infirmités et de ses faiblesses, ne diminue point l'estime et l'amitié que le supérieur avoit pour lui; elle l'augmente au contraire : Car il y a , comme dit le Sage, une confusion qui attire le péché à sa suite, et il y a une conjusion qui concilie l'estime et les bonnes grâces. ( i ). La confusion et la honte qui fait qu'on n'ose découvrir ses fautes, jette dans le désordre et dans le péché; mais la confusion qu'on a de ses fautes, quand on les déclare, attire l'estime des hommes et la bénédiction de Dieu.
Il est rapporté dans la vie de saint Ignace, qu'ayant tenté inutilement plusieurs voies pour gagner à Dieu un religieux qui menoit une vie fort déréglée , il alla se confesser à lui. Après s'être confessé des fautes qu'il avoit commises depuis sa dernière confession, il lui dit qu'il avoit envie de se confesser aussi des principaux péchés de sa vie passée ; et alors il commença h s'accuser des foiblesses
(i) Est enini confusio adduerns peccatum , et est confusio adducens gloriam et gratiam. Eccll. 4- a 5.
et des égaremens de sa jeunesse , avec tant de douleur et tant de larmes , que tout d'un coup le cœur du confesseur se trouva tout autre. 11 n'eut plus dès lors que de l'horreur pourses désordres passés, et quedessentimens d'amouret de respectpour S.Ignace qu'il haïssoit auparavant; il le choisit même pour son directeur , pratiqua les exercices spirituels qu'il reçut de lui, et par un entier changement de vie , édifia tous ceux quil'avoient connu. Cela fait voir combien on se trompe , quand on craint dese décréditer dans l'esprit de ses supérieurs par une humble confession de ses fautes: car ce qui nous rend plus considérables devant Dieu, ne sauroit nous faire aucun préjudice devant ceux qui sont les ministres de Dieu , et qui doivent se régler sur son exemple.
Je tire même de là une conséquence qui mérite qu'on y fasse réflexion, et qui n'est que trop véritable; c'est que quand on se tient clos et couvert , et qu'on ne rend point un compte exact desa conscience àson supérieur, c'est une marque qu'on n'a pas envie de se corriger, et qu'on neveutpassedéfairedeses mauvaises habitudes. Car ne voyez-vous pas bien que si vous aviez une douleur sincère de vos fautes, et que vous eussiez fait une ferme résolution d'être a l'avenir plus fidèle à vos devoirs, vous ne vous feriez point de tort dans l'esprit de votre supérieur, en vous ouvrant h lui, puisquela déclaration que vous lui feriez de vos fautes, seroit accompagnée d'un véri-
table repen tir, quiluidonneroitbonneopinion de vous 1 Ce n'est donc point à rendre compte de sa conscience à ses supérieurs, mais plutôt à leur en dérober la connoissance, que l'on se fait tort dans leur esprit ; car on leurfaitvoir par-là qu'on ne songe nullement h se corriger.
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