CHAPITRE VIII
D'une autre manière de répondre à la difficulté précédente.
Il y a encore une autre manière de répondre à la difficulté qui regarde la crainte de perdre l'estime de son supérieur ; c'est que si nous avions véritablement l'esprit d'humilité , nous devrions être bien-aises d'être connus pour aussi foibles que nous sommes, et qu'ainsi il ne faudroit point d'autre raison pour nous porter à déclarer nos défauts et nos mauvaises inclinations a notre supérieur. Car la véritable humilité fait non-seulement qu'on se connoît et qu'on se méprise soimême , mais elle fait aussi qu'on est bienaise d'être connu et d'être méprisé des autres. Il est vrai que l'obligation de rendre compte de son intérieur a été établie parmi nous pour d'autres fins ; mais quand il n'y auroit point d'autre avantage a en tirer que celui de s'exercer dans la pratique de l'humilité , cela seul devroit suffire pour nous engager à satisfaire ponctuellement à cette obligation. Que si on n'a point les sentimens d'humilité qu'ondoit avoir,etqu'au contraire
on souhaite d'être estimé , et de parvenir aux emplois les plus considérables , je ne m'étonne pas qu'en ce cas-là on se laisse séduire par les vaines frayeurs que l'orgueil et l'ambition ont coutume de suggérer , et que l'on songe en soi-même : Si mes défauts viennent à la connoissance de mes supérieurs , on n'aura plus de considération pour moi , et je ne m'avancerai point dans les charges , mais je demeurerai toujours dans le mépris et dans l'oubli. Plusieurs grands serviteurs de Dieu se sontsouvent attribué des défauts et même des péchés considérables, de peur qu'on jetât les yeux sur eux , pour les élever aux plus grandes dignités de l'Eglise. Celui qui tâche, au contraire, de cacher ses véritables défauts, afin qu'on ait meilleure opinion de lui qu'il ne mérite, et qu'on l'avance dans les charges , est bien éloigné de leur ressembler , et marque bien qu'il n'a aucun sentiment d'humilité dans son cœur.
Il faut , au reste , remarquer ici une chose très-essentielle , que nous avons déjà touchée ailleurs ( i ) , qui est que les pratiques d'humilité, de mortification et de quelque vertu que ce soit , auxquelles un religieux doit le plus s'appliquer , sont celles auxquelles il ne peut manquer, sans manquer en même temps à ses règles ; parce que c'est dans l'observation exactedenos règles queconsistentnotreavanrement spirituel et notre perfection. Que s'il n'a pas assez d'humilité pour faire les
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exercices d'humilité et de mortification auxquelles elles l'obligent, il peut compter qu'il n'a point d'humilité. Car de quoi servent l'humilité et la mortification, si pour s'épargner un peu de honte , et pour ne pas s'exposer à être un peu moins estimé , on foule aux pieds une règle si essentielle que celle qui nous oblige de découvrir le fond de notre conscience à notre supérieur ] On devroit , au contraire , si on avoit une véritable humilité et une véritable douleur de ses fautes, se soumettre volontiers a cette honte, en satisfaction de ses fautes ; et bien loin qu'elle dût nous empêcher d'ouvrir notre cœur a notre supérieur , elle devroit même nous y porter. L'exempledu grand Théodose mérite en cela d'être imité de tout le monde. Rufin voulant le dissuader d'aller h l'église , parce que saint Ambroise l'y attendoit , dans la résolution de lui empêcher l'entrée, il répondit avec une humilité digne d'un véritable chrétien: Je veux y aller , afin que le saint évêque mefasseles reproches que jemérite.G'estainsi que quand le démon veut vous empêcher de vous adresser à votre supérieur ou à votre confesseur , vous devez lui répondre fermement: Je veux y aller, afin qu'il mefasse les reproches que jemérite,je veux y aller afin d'avoir la confusion d'être connu de lui pour tel queje suis, etque cette confusionserveenpartie pour expier mes péchés. Voila avecquel esprit d'humilité il faut déclarer ses fautes: voila une bonne marque qu'on a un véritable regret de
les avoir commises ; mais lorsqu'on est plus sensible h la honte de se découvrir à un homme qu'à la douleur d'avoir offensé Dieu , on est bien éloigné des sentimens d'humilité que l'on doit avoir. Que si une de nos règles dit que nous devrions souhaiter h toute heure de nous" voir chargés sans sujet d'injures , d'affronts , de faux témoignages et de toute sorte d'ignominies, en cas que Dieu n'y fût point offensé , a combien plus forte raison devons-nous souhaiter d'être méprisés quand nous en avons donné sujet, et quand il s'agit en même temps de faire un acte de religion et d'obéir à une des plus importantes règles que nous ayons.
Les considérations que nous venons de toucher ici pouvoient suffire pour nous persuader de n'avoir rien de caché pour nos supérieurs; mais afin de rendre les choses plus sensibles et plus palpables, et afin qu'il ne semblât pas que nous ne voulussions rien établir que sur des raisons tirées de la spiritualité , nous avons pris une autre roule dans le chapitre précédent. Nous y avons fait voir quenon-seulement on ne se fait point de tort dans l'esprit de son supérieur en se découvrant à lui, mais qu'au contraire on se concilie par-la son estime et sonamitié, et que l'on s'expose àlaperdre , quand on en use d'une autre sorte; et maintenant nousajouleronsencore unechose qui suit nécessairement de tout ce que nous avons dit sur ce sujet. C'est que quand vous
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rendez un compte fidèle de votre intérieur, îesupérieurprend alors confiance en vous et avec raison, parce qu'il vous connoîtà fond, et qu'il est assuré quedès qu'il se passera quelque chose de nouveau, vous ne manquerez pas de vous adresser h lui. Mais quand vous ne vous découvrez à lui qu'à demi, ce qu'il peut facilement démêler , il ne sauroit plus prendre confiance en vous, parce qu'il ne sait pointée que vous avez dans le fond du cœur: de sorte qu'il faut de toute nécessité qu'il soit toujours a vous observer , et qu'il ait continuellement les yeux sur vous.
Au reste, ceci mérite extrêmement d'être remarqué , parce que cette sorte de procédé peut donner occasion de part et d'autre a. beaucoup de chagrin et d'amertume ; ce qui ïTarriveroit point, si on avoit une entière ouverture de cœur pour son supérieur. L'expérience nous fait voir tous les jours , que cette ouverture et cet épanchement de cœur serventextrêmement à réconcilier les esprits, et à détruire beaucoup d'imaginations et de soupçons qu'on peut avoir quelquefoislesuns des autres, les supérieurs des inférieurs, et les inférieurs des supérieurs. Il en est de cela comme de certains objets, qui paroissent affreux à ne faire que les entrevoir la nuit et de loin ; mais si vous avez l'assurance de vous en approcher , vous trouverez que ce qui vous paroissoit un fantôme, n'est peut-être qu'une branche d'arbre ou quelque chose semblable.
DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 2g I
Vous avez des imaginations et des défiances qui vous font appréhender votre supérieur: approchez-vous de lui ; ayez l'assurance de vous éclaircir et de lui ouvrir votre cœur; et vous trouverez que toutes vos imaginations et vos défiances étoient mal fondées. Sénèque parlant de la résolution avec laquelle on doit se porter aux plus grandes choses , dit très-bien, que si nous avions l'assurance de les entreprendre , nous y trouverions moins de difficulté que nous ne nous l'étions figuré ; et qu'enfin nous ne manquons pas de courage, parce que les choses sont difficiles, mais qu'elles sont difficiles, parce que nous manquons de courage (i). Il se sert aussi à ce sujet de la comparaison que nous avons rapportée; et citant Virgile qui appelle les spectres et les ombres de la nuit , des figures terribles à voir (2), il remarque qu'il ne les appelle pas terribles en effet, mais seulement terribles a voir , pour montrer que tout cela n'a rien de soi-même de terrible : il ne faut qu'en approcher pour être éclairci que ce n'est rien. Il en est de même des soupçons et des imaginations dont nous venons de parler.
(1) Non quia diffîcilia sunt non audemus , sed quia non audemus diffîcilia sunt. Senec. Epist. io4- de morte.
(2) Terribiles visu formœ. Virgit. /Eneid. I, 6»