‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 37 sur 49 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Que nous avons une extrême obligation a Dieu , de ce qu'il est si facile parmi nous de rendre compte de sa conscience : et quelle est la cause de celte facilité.

Nousavonscertainement de graudesgruces à rendre à Dieu de l'usage établi parmi nous, de découvrir le fond de sa conscience à son supérieur, et de la manière douceet aisée avec laquelle on s'acquitte d'une chose qui d'ellemême est plus fâcheuse que toutes les pénitences ettoutesles mortifications extérieures. On peut juger aisément de cette difficulté par celle qui se rencontre dans le sacrement de pénitence, que tous les fidèles , généralement parlant, trouvent d'une contrainteetd'unesujétion plus fâcheuse que tout le reste de leurs obligations. Il a fallu, pour rendre cette contrainte plus supportable , que le confesseur fût obligé de droit divin, et sous peine de sacrilège, de garder inviolablement le secret; cependant la confession ne laisse pas encore de faire tant de peine à quelque personne du siècle , que plutôt que de se résoudre à confesser leurs péchés, elles aiment mieux se livrer h tout ce que les remords de la conscience etles frayeurs de l'avenir peuvenîavoir à présent de plus terrible , et à tout ce que les peines de l'enfer auront éternellement déplus

cruel. Or, ce que vous faites quand vous découvrez le fond de votre arae a votre supérieur , est encore quelque chose de plus que ce qui se pratique dans la confession , car non*seulement vous lui déclarez vos péchés et tout ce qui est matière de confession, mais .vous lui découvrez aussi plusieurs autres choses; et souvent on a plus de répugnance à faire connoître ses foiblesses, qu'à s'accuser de ses péchés , et qui plus est , c'est hors de la confession que tout cela se passe. Qu'une chose donc qui est d'elle-même si difficile , et qui d'ailleurs est si salutaire et si utile, nous soit devenue, par la miséricordedeDieu, si douce et si aisée , c'est de quoi nous ne saurions jamais trop le remercier.

Mais recherchons un peu quelle est la cause pour laquelle la pratique en est si facile parmi nous. Lapremièreetlaprincipalecause est la grâce de la religion à laquelle nous avons été appelés ; parce que Dieu , comme nous l'avons déjà dit ailleurs, donne à chaque ordre religieux les secours particuliers nécessaires à la fin pour laquelle il a été institué; et c'est ce que nous appelons la grâce de la religion. Comme nous sommes donc obligés par notre institution d'être toujours prêts à aller en quelque partie du monde oii l'obéissance veuille nous employer au service des âmes, et à avoir commerce avec toute sorte de gens; et qu'afm que le supérieur ne se trompe pas auchoix qu^ilfera des sujets pour

2g4 PART. III. TRAITÉ VU. CHAP. IX.

cet effet , il est nécessaire qu'il nous connoisse tous à fond , ce qu'il ne pourra , si nous-mêmes nous ne nous découvrions toutà-fait à lui : de là vient que quoique cette ouverture de conscience soit une chose trèspénible d'elle-même et très-fâcheuse , Dieu , par un secours particulier de sa grâce , nous la rend facile et aisée.

La seconde cause de la douceur et de la facilité que nous y trouvons , est la manière dont les supérieurs en usent envers ceux qui s'adressent à eux pour cet effet. Ils les reçoivent comme leurs enfans, avec une tendresse et une bonté de père, en sorte qu'ils ne semblent appliqués qu'à leur donner de la consolation 5 et il est sans doute très-important qu'ils en usent ainsi , et que les inférieurs soient bien persuadés que toutes les foisqu'ils auront recours à eux, ils en seront traitésavec bonté et avec douceur. Car, cela étant, ils s'y adresseront avec toute sorte de confiance; au lieu que s'ils appréhendoient d'y trouver de la dureté et de la sécheresse, cette appréhension pourroit les en détourner. Mais ce qui doit leur persuader qu'ils y trouveront toujours toutes sortes de bons traitemens , c'est que les supérieurs y sont obligés par le devoir de leur charge; et que s'ils ne le faisoient pas, ils manqueroient à une de leurs principales obligations.

Saint Bernard, sur ces paroles des Cantiques : Nous nous réjouirons en vous, en nous

souvenant de vos mamelles , qui sont plus excellentes que le vin{i), donne un avertissement très-utile aux supérieurs , touchant la conduite qu'ils doivent tenir envers leurs inférieurs. Que les supérieurs, dit-il (2) , qui cherchent toujours à se faire craindre par ceux qui sont sous leur charge , et rarement à leur être utiles , écoutent ceci : f^enez vous instruire , vous qui jugez la terre (3) : apprenez que vous devez être les mères et non pas les maîtres de vos inférieurs : étudiez-vous à vous faire aimer plutôt qu'à vous faire craindre , et s'il est besoin d'user quelquefois de sévérité, que ce soit d'une sévérité de père et non de tyran. Montrez-vous mères dans la tendresse, et pères dans la correction; rendezvous affables; défaites-vous dune trop grande austérité; n'employez point le châtiment; tendez les bras ; soyez remplis des sentimens et de l'affection d'une mère , non pas gonflés et bouffis de l'orgueil et de l'autorité du commandement 4)- Le même Saint rapporte à ce sujet ces paroles de l'Apôtre : Mes frères , si (juelquun tombe en quelque faute, vous qui

(1) Exultabimus , et laetabimur in te, memores uberuro tuorum super vinum. Cant. I. 3.

(2) \ndiant hoc praelati, qui sibi commissis sempervolunt esse formidini , rarô utilitati.

(3) Frudimini, qui judicatis terram. Ps. 2. 10.

(4) Discite subditorum matres vos esse debere , non dominos. Studete m agis amari quàm metui ; et si interdùm severitate opusest, paterna sit , non tyrannica. Matres fovendo» patres, vos corripiendo exhibeatis. ^îansuescite : ponite feritatem, suspendite verbera, producite ubera; pectora lacté pic— guescant , non typho turgeaut. Bern. serm. 23. inCant.

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êtes spirituels , reprenez-le avec un esprit de douceur , chacun faisant réflexion sur soimême, de peur qu'il ne lui arrive aussi d'être tenté (1) ; et ces autres d'Ezéchiel : L'impie mourra dans son iniquité ; mais je vous demanderai compte de son sang (2). Malheur aux supérieurs, ajoute-t-il ensuite , qui ne reçoivent pas avec douceur leurs inférieurs , quand ils s'adressent à eux dans leurs tentations et dans leurs fbiblesses 1 Malheur à eux s'ils les rebutent et s'ils ne leur montrent pas des entrailles de père ! car , si celui qui a eu recours à vous vient à empirer par votre dureté, comme il arrive souvent, et à se perdre, Dieu vous demandera compte de son ame.

Cesl pourquoi quand le supérieur ne regarderoit que lui seul, il doits'appliquerà se bien acquitter de son devoir , afin que de même vous vous acquittiez bien du vôtre, et qu'il ne soit pas responsable de vos fautes.

Ce qui rend en troisième lieu cette pratique aisée parmi nous , c'est l'usage qui en est si fréquent et si général : de sorte que nous pouvons nous servir en ceci d'une considération semblable à celle dont saint Augustin se servit (3) , lorsque la difficulté qu'il craignoit d'avoir à garder la chasteté, s'opposoit dans son esprit au dessein qu'il avoit de se

(1) Fratres, et si prneoccupatus fnerit liomo in aliquo delieto , vos qui .^pirituales est i» , hujusmodi instruite in spiritu lenitatis , considerans teipsuni , ne et tu tenteris. Gai. 6. i.

(a) Ipse irupius in iniquilate suâ morietur , sanguinem autem ejus de manutuâ requirani. Ezech. 3. 18.

(5) Aug. tiO.S. Confess. c. 11.

DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 3l-

convertir à Dieu. Il dit qu'il se représentoi alors la continence sous la figure d'une dame vénérable, qui ayant autour d^elle plusieur. personnes de toutes sortes de sexes, d'âges et de qualité, qui vivoient d'une manière trèschaste, les lui montroit comme en se moquant de lui , et lui disoit : Est-ce que vous ne pourriez pas ce que peuvent tant de gens? ou croyez-vous que ce qu'ils peuvent, ils le puissent par leurs propres forces et non pas plutôt par les forces de celui qui peut tout? Et il marque que cette considération servit extrêmement à l'encourager. Faites la même cliose à l'égard de l'ouverture de conscience que vous devez avoir pour votre supérieur; et quand le démon vous la représentera comme difficile, dites-vous à vous-même rNepourraije donc pas faire ce que tous les autres font ? me dispenserai-je de faire ce que font tant d'autres religieux qui sont plus anciens, plus savans, plus sages et plus éclairés que je ne suis? Cette considération aplanit de telle sorte toutes les difficultés, que non-seulement elle empêche qu'on ait delà peine à pratiquer les choses, mais qu'elle fait même qu'on a de la peine h ne pas les pratiquer ; parce qu'on trouve qu'il seroit honîeux et de mauvaise édification de manquer à faire ce que tout le monde fait. C'est pourquoi nous devons tous essayer de main tenir en vigueur une pratique si sainte, afin que l'exemple des uns serve à encourager les autres : surtout comme ceux

{ai sont les plus anciens dans la religion, et es plus consommés dans les sciences , sont capables de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal par leur exemple et par leurs discours, c'est principalement a eux à tâcher de maintenir ces sortes d'usages par ces deux moyens; parce que tout le monde prend garde à ce qu'ils font, à ce qu'ils disent , à ce qu'ils approuvent, et se règle ordinairement sur leur modèle. J'ajoute encore qu'il importe extrêmement a chacun en particulier de s'exercer a cette ouverture de conscience, parce que, de cette sorte, la pratique en deviendra aisée ; au lieu que si on ne s'y exerce pas, on la trouvera dans peu de temps trèsdifiicile. C'est ce qui arrive à l'égard de tous les autres exercices d'humilité et de mortification, et à l'égard de la confession même, qui fait ordinairement beaucoup de peine à ceux qui ne se confessent qu'une fois l'année, et qui est au contraire d'un grand soulagement et d'une grande douceur pour ceux qui se confessent souvent.

Une chose qui contribue encore extrêmement à nous rendre cette pratique facile, est de savoir que ce que l'on dit au supérieur ou au préfet des choses spirituelles, en lui rendant compte de sa conscience, on ne le dit point à un juge de qui on puisse craindre d'être puni, mais à un père de qui on attend de la consolation, et dans les conseils duquel on espère de trouver quelque remède à son

mal (i). C'est pourquoi quelque chose qu'on puisse déclarer de cette sorte , on n'encoure pour cela aucune punition , non plus qut^ pour tout ce qu'on déclare dans la confession ' parce que ces deux tribunaux sont de mênT espèce, et qu'ainsi ce qui se pratique dans Ful^ est une conséquence pour l'autre.

Ce qui facilite enfin extrêmement l'ouverture de conscience, et ce qui confirme fort tout ce que nous en avons dit, c'est que le supérieur est expressément obligé, par nos constitutions, de garder inviolablement le secret. Ainsi vous pouvez être assuré que ce que vous direz à votre supérieur en lui rendant comptede votre conscience, demeurera dans son sein , sans que personne en sache jamais rien, et sans qu'il puisse jamais rien vous en arriver de fâcheux. Outre que l'on est déjà obligé , sous peine de péché mortel, de garder un secret de cette nature, le père général Aquaviva (r) y a encore pourvu d'ailleurs par des règlemens très-sages et très-sévères. Il ordonne, par ces règlemens, que les supérieurs qui violeront la foi du secret seront rigoureusement punis , même jusqu'à être déposés de leurs charges ; et il veut non-seulement que tous les religieux soient avertis de cet ordre, mais qu'on leur fasse savoir aussi qu'il y a un ordre précis de le faire exécuter ponctuellement contre qui que ce soit. De même

(i) Cap. 4. Exam. %. 35.

(2) Claud, Aquav. in instruct. de paternâ exlgendâtalionc contcient'ue à subditis et secreti jicle servandâ.

o 0 PART. III. TRAITE VU. CHAP. X.

"ju'afin que les hommes ne fissent aucunediffi- ' s-ulté de se confesser, il a fallu obliger les conesseurspar toutes sortes de voies à garder religieusement le secret : de même afin qu'on

i- e fît aucune difficulté de découvrir sa con-

dis» . , , .

i science a son supérieur , le père Aquaviva a

jugé qu'on ne pouvoit apporter trop de précautions pour faire que les supérieurs ne révélassent point les choses qui leur auroient été confiées de cette sorte. Je ne sais, dit-il, s'il pourroit jamais rien arriver de plus préjudiciable que cela au bien de la Compagnie, qui se propose de conduire les siens à la perfection , plus par la voie intérieure de l'esprit, que par celle des pénitences et des mortifications extérieures. Et, par ces paroles, il est aisé aux supérieurs de juger quel tort ils feroient à tout leur ordre, s'il leur éehappoit jamais délaisser rien pénétrer de cequ'on leur auroit déclaré en leur rendant compte de sa conscience.

^xxxxxxxxxxxaxxxxxxxxxxxxxxxxxn.xnvxsxxxxvvvvxxxx CHAPITRE X.

Comment il faut rendre compte de sa conscience.

Répandez votre cœur comme de l'eau en la présence du Seigneur (i), dit Jérémie ; et ces paroles nous marquent admirablement bien comment nous devons épancher notre

<{i) EfFunde sicut aquam cor tuum ante ennspectum Domini. Thcss. 2. jc).

DE LA CONFIANCE EN SES SUP. Soi

cœur dans le sein de nos supérieurs. Il faut que ce soit comme si nous répandions une cruche d'eau:lorsqu'on en répand une d'huile, il demeure toujours quelque chose au fond, et lorsque c'est du vin ou du vinaigre que l'on verse, le vaisseau en retient du moins quelque odeur. Mais si l'on vide une cruche d'eau, il ne demeure plus rien au fond de la cruche, et elle ne conserve aucune odeur ni aucun goût, non plus que si on n'y avoit jamais rien mis. C'est ainsi qu'il faut épancher votre cœur en rendant compte de votre conscience ; il faut l'épancher de telle sorte qu'il n'y demeure plus rien , et qu'il n'y reste pas même la moindre odeur de quoi que ce soit.

Comme ce point est d'une extrême importance, et un des principaux moyens que nous ayons pour l'avancement spirituel de nos âmes, notre saint instituteur a voulu (i) qu'outre les comptes que l'on rend desa conscience le long de l'année , on fût encore particulièrement obligé d'en rendre un tous les six mois, qui comprît tout ce temps-là, et que cela se fît toujours avant le renouvellement des vœux. C'est ainsi qu'on l'a toujours pratiqué dans la Compagnie; de même depuis la quatrième congrégation générale on en a fait une règle insérée dans les règles communes. Comme dans le temps de ce renouvellement, saint Ignace veut qu'outre les fréquentes confessions qu'on aura faites

(1) Reg. 4> commun.

auparavant, on en fasse encore alors une généralequi embrasse tout le temps qui se sera passé depuis le dernier renouvellement : aussi veut-il qu'outre les comptes qu'on aura rendus de temps en temps de sa conscience , on en rende alors un général qui comprenne tous les six mois qui se seront écoulés. Il a cru qu'il ne pouvoit nous donner de meilleur moyen que celui-là pour le renouvellement et la régénération de l'hommeintérieur; et leP.Aquaviva, porté du même esprit , recommande instamment le même moyen dans son instruction aux visiteurs. Silesinférieurs,dit-il,rendentcompte de leur conscience comme ils doivent, et que les supérieurs de leur côté reçoivent aussi , comme ils doivent,le compte que les inférieurs leur rendront, ce sera sans doute un grand avantage pour renouveler en nous la vie de l'esprit, et pour contribuer a notre progrès spirituel (i). Ces paroles s'accordent admirablement bien avec ce que dit Saint Basile, que si les inférieurs ont envie de faire quelque progrès considérable dans la vertu , et de parvenir a la perfection , ils doivent n'avoir rien de caché pour leurs supérieurs. Car en nous ouvrant entièrement à eux, ajoute-t-il, il arrivera qu'ils nous confirmeront dans ce que nous aurons de bon , et qu'ils apporteront les remèdes convena-

(1) Et sicut oportet à subditis reddatur , et à supcrioribos

accipiatur, magnum procùl dubio momentumhabebit ad spiritûs renovationem , et augmentum. Claud. Aquav. ubi su p.

DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 3o3

bles à ce que nous aurons de mauvais ; ainsi, par le moyen de cette communication réciproque , nous parviendrons peu à peu à la perfection (i). De même que quand l'eau est bien claire on voit le moindre gravier qui est au fond ; de même il faut que le supérieur puisse voir jusqu'aux moindres défauts et aux moindres imperfections qui sont au fond de notre ame.

Nous avons la-dessus une très-bonne instruction parmi nous , qui peut extrêmement servir a nous rendre les choses plus faciles; et je remarque, à ce sujets que des deux parties principales qu'elle contient, la première, qui est comme la préface et l'introduction, est la plus considérable, parce qu'elle renferme en substancetoutela quarantième règle du sommaire des constitutions, dans laquelle l'obligation de rendre compte de sa conscience, et la manière dont on doit s'en acquitter, sont traitées à fond. On exhorte premièrement chaque religieux dans cette préface , à considérer comment S. Ignace parle de cette obligation dans les constitutions ; et on ajoute ensuite : Que tous les religieux donc , soit en confession , soit autrement , selon qu'ils vou-

(1) Débet unusquisque eorum qui inferiores sunt , si quidem memorabilem facere ullam progresstenem studet , et ad perfectionem pervenire, nullum animi motum sui apud seipsum celatum retinere : hoc enim modo flet ut , et quod laude dignum sit, in nobis confirmetur, et quod minus probandum, congruo remedio sanetur, atque ex hujusmodi mutuâ exercendi inter nos consuetudine, per modicas acce»siones ad perfectionem perveniamua. Basil, in quœtt, fut» disput. respons, 26.

3o4 PART. III. TRAITÉ VII. CHAP. X.

dront, et qu'ils en recevront plus de consolation, aient soin de découvrir entièrement le fond de leur aine , sans cacher aucune chose en quoi ils aient offensé Dieu, depuis la dernière fois qu'ils auront rendu compte de leur conscience ; ou que du moins ils fassent connoître les fautes auxquelles ils ont été le plus sujets. Or, je dis maintenant que c'est en cela que consiste ce qu'il y a de plus important en cette matière; et que celui qui manquera h ce qui est porté dans cette première partie , ne rendroitpas un bon compte de sa conscience, quand il observeroit ensuite tout ce qui est marqué dansla seconde qui contient quatorze points.

Il n'est pas besoin, au reste, de les parcourir tous ; pour prouver cette vérité, il suffit d'en prendre un des principaux, et prenons, par exemple, le troisième qui est de rendre compte deses tentations, de ses passions et de ses mauvaises inclinations. Une des principales choses dont on doit rendre compte, dit la règle , ce sont les tentations que l'on a, comment on en est combattu , ce qu'on fait pour y résister, et la facilité ou la difficulté qu'on a à les vaincre : et ainsi de même à l'égard fies passions et des mauvaises inclinations. Voilà tout ce que porte le troisième point, et tout cequ'il y a sur ce sujet clans toute la seconde partie de cette instruction. Je demande maintenant : pour rendre un bon compte de sa conscience, et pour faire connoitrel'état de son a me à son

SE LA CONFIANCE EN SES SUP. 3o5

supérieur, touchant le point dont nous venons de parler, est-ce assez de lui dire toutes les tentations et toutes les mauvaises inclinations que l'on a ? Je dis que non , et qu'il faut aussi lui rendre compte de ses chutes , s'il est arrivé que l'on soit tombé. Car autre chose est de dire :Je suis naturellement porté à l'orgueil; et autre chose de dire: J'y suis naturellement si porté que j'ai fait telle et telle chose dans la vue de m'attirer de l'estime, et que j'ai essaj'é de me dispenser de telle chose qu'on me commandoit et qui me faisoitdu dépit, non pas qu'elle fut trop difficile d'elle-même, mais parce qu'elle hlessoit ma vanité. Il y a encore de la différence entre dire : Je suis colère et impatient, et dire : Je suis si impatient et si colère qu'il m'est arrivé de m'emporter, et de dire ou défaire des choses qui ont pu scandaliser mes frères. Enfin, il y a une grande différence entre dire qu'on a eu des tentations contre la pureté, et dire qu'on a été jusqu'à s'y entretenir avec plaisir, ou même jusqu'à y consentir. On doit juger fort différemment de celui qui a succombé k la tentation ^ et de celui qui y a résisté avec courage; et les remèdes qu'il faut employer pour guérir l'un sont fort différens deceuxdontil fautseservirpour fortifier l'autre. Comme quand un médecin traite un malade delà fièvre, il importe extrêmement qu'il connoissesi le malade est naturellement fort et robuste, ou si est nnenersonnedélicate et

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foible , parce que la fièvre se traite différemment selon la différence des constitutions : aussi il importe extrêmement que votre médecin spirituel connoisse votre force et votre foiblesse intérieures, afin qu'il sache comment il faut vous traiter , et quels remèdes vous sont les plus propres. C'est pourquoi il ne suffit pas que vous lui rendiez compte de vos tentations et de vos mauvaises inclinations , si vous ne lui rendez compte aussi de vos chutes; parce que c'est suivant que vous êtes tombé , ou que vous vous êtes soutenu, qu'il juge de votre foiblesse ou de vos forces. Et de là vient que dans la quarante-unième règle du sommaire (i), où il est encore traité de cette matière, il est dit expressément qu'il faut découvrir aux supérieurs, non-seulement ses tentations , mais aussi ses fautes et ses chutes.

Or, la même chose est de même énoncée dans la préface de l'instruction dont nous parlons , qui porte en termes exprès : Qu'il faut découvrir entièrement le fond de son ame aux supérieurs , sans cacher aucune chose en quoi on ait offensé Dieu , ou que du moins il faut faire connoître les fautes auxquelles on est le plus sujet. Il n'en est rien dit après cela dans les quatorze points qui suivent; de sorte que, si on vouloits'en tenir h ce qu'ils prescrivent, ce seroit réduire en pure cérémonie et en pure formalité , une

(i) P. 3. e. i, §. 12. const, reg. 41» summ.

des règles les plus importantes et les plus considérables que nous ayons. Cette observation, au reste, peut servir généralement à tout le monde, parce qu'elle fait connoître comment il faut rendre compte de sa conscience à ses pères spirituels.

Pour procéder en ceci avec encore plus de netteté et plus d'ouverture, il ne faut pas se contenter de dire ses fautes en général; il faut les spécifier en particulier, parce que ce n'est que de cette sorte qu'on peut se faire clairement connoître : et ceci est encore un trèsbon avis pour ce qui regarde la confession. Car, par exemple, vous ne devez pas vous contenter de dire dans votre confession : Je me suis laissé aller à des pensées d'impureté; mais vous devez marquer jusqu'où vous vous y êtes laissé aller : et quoique les choses dont vous vous accusez ne soient que des fautes vénielles , et que les fautes vénielles ue soient pas nécessairement matière de confession , cependant , puisque vous vous en confessez , comme il est juste , il ne suffit pas de le faire en termes généraux, qui cachent toujours une partie de la faute, mais il faut spécifier les choses en détail : c'est la manière qui en fait mieux connoître la grièveté. Pour preuve de ceci , n'est-il pas constant que ce n'est pas bien faire connoître sa faute, que de s'accuser généralement d'avoir laissé échapper des paroles d'impatience et de promptitude , quand ces paroles sont telles qu'elles feroient

3oS PART. III. TRAITÉ VII. CHAP. X.

paroître la faute plus grande en les exprimant ] Et n'est-il pas vrai encore que si on a manqué à l'obéissance d'une manière qui auroit pu donner quelque mauvaise édification, il ne faut pas se contenter de dire : Je m'accuse d'avoirmanqué à l'obéissance;mais qu'il faut spécifier sa faute de la façon qui peut mieux en faire voir la qualité, et en donner une connoissance plus distincte. Je dis la même chose du compte que nous devons rendre de notre conscience à nos supérieurs: il ne faut pas le rendre d'une manière générale, et se servir de détours pour s'expliquer; il faut s'exprimer dune façon claire, nette, sincère, sans rien omettre qui serve à faire connoître l'état de l'âme, sans y rien laisser que l'on n'expose à leur vue , sans qu'il y ait aucun pli ni aucun repli qu'on ne leur découvre. C'est dans les plis des rides que la crasse s'arrête ordinairement-, et Dieu a voulu, dit saint Paul, se faire une Eglise pleine de gloii^e , qui neuf ni tache , ni ride , 7ii rien de semblable , mais qui fût sainte et immaculée ( i). Il faut , suivant ces paroles, qu'il n'y ait ni pli ni ride en notre ame , mais que tout y soit uni comme une glace de miroir.

Saint Ignace exige un compte si exact et si entier de la conscience de chaque religieux en entrant dans la Compagnie, qu'il veut que chacun rende compte alors , non-seulement

(1) Ut exhiberet ipse sibi gloriosam ecclesiam , non habentem maculam , aut rugam , aut aliquid lmjusmodi , sed ut sit sancta et immaculata. Epies. 5. 27.

de ses mauvaises inclinations , et des péchés auxquels il est pour lors le plus sujet, mais aussi des mauvaises inclinations qu'il a eues autrefois , des péchés dans lesquels il est le plus souvent tombé , et des vices qui ont fait le plus de désordre dans son ame par le passé. Pour bien éclaira r un médecin , et pour qu'il puisse faire asseoir un bon jugemeut sur une maladie, et y appliquer des remèdes qui, en guérissant un mal , n'en fassent pas revenir un autre , il faut lui rendre compte , non-seulement de celles qu'on a, mais encore de toutes celles que Ton a eues autrefois- Il en est ici de même: si vous voulez que votre médecin spirituel soit bien éclairci de votre état intérieur, il faut lui rendre un compte fidèle, non-seulement de vos mauvaises habitudes et de vos mauvaises inclinations présentes , mais encore de tous vos désordres passés , parce qu'ils servent h lui faire connoître la cause et la source de votre mal. C'est pourquoi on conseille ordinairement à celui qui veut faire une confession générale, de choisir pour cet effet le confesseur auquel il a dessein de se confesser toujours; et cela afin que le confesseur puisse avoir une plus parfaite connoissance de l'ame de son pénitent , et travailler plus utilement aie conduire. Car souvent les tentations impures dont on est tourmenté , et les révoltes de la chair contre l'esprit , sont des restes et des suites des dérèglemens passés , et une punition de la vie licencieuse qu'on a menée ; ainsi, dans quel-

que retraite et dans quelque recueillement que Ton vive , il arrivera quelquefois qu'en punition des mauvaises habitudes auxquelles on se sera abandonné autrefois, on sera tourmenté par ces sortes de révoltes et de mouvemens involontaires. A cela , tout ce qu'il y a à faire , c'est de s'humilier devant Dieu , prenant de là occasion d'entrer dans de vifs sentimens de douleur et de confusion , nonseulement à l'égard du présent, mais aussi à l'égard du passé; et de cette sorte on ne recevra aucun préjudice de tous les mouvemens impurs que la tentation s'efforcera d'exciter en nous.

Ilfaut remarquer ici en dernier lieu , que de rendre compte de sa conscience,et de faire une confession générale , ce sont des choses tout-a-fait distinctes parmi nous, comme on peutle voir par les différentes règles que nous avons touchant ces deux obligations , et par la fin et la matière de chacune , qui sont extrêmement différentes. Cependant il est certain qu'il est libre à chacun de rendre compte desa conscience , soit en confession , ou autrement , selon qu'il voudra , et qu'il croira en recevoir plus de consolation; et nos constitutions le disent en termes exprès; mais il est bon aussi de faire réflexion sur une chose que le père Aquavivadità cesu jet dans l'instruction aux visiteurs , et que je rapporterai ici mot à mot , à cause de l'importance de la matière. Après avoir marqué la diffé-

rence qu'il y a entre rendre compte de sa conscience et se confesser , et après avoir dit que chacun peut , s'il le veut , n'en rendre compte qu'en confession, ilajoute :C'est pourquoi, comme il ne faut point contraindre nos religieux a rendre compte de leur conscience hors de la confession , puisque les constitutions leur laissent une entière liberté là-dessus , pour la consolation particulière d'un chacun ; de même il faut louer ceux qui , excepté les choses qui regardent proprement la. confession , et qu'ils pourront ensuite découvrirenconfession au supérieur, rendentcompte de leur conscience hors de la confession et se laissent voir à fond , afin que le supérieur n'étant retenu par aucun respect, puisse se prévaloir librement de cette connoissance , pour l'avantage de leur conduite , et pour la plus grande gloire de Dieu (i). Ainsi, le meilleur est de rendre compte de sa conscience hors de la confession; et en cela on témoigne avoir plus de confiance en son supérieur : de même qu'un homme qui met des pierreries entre les mains de son ami pour les garder , lui témoigne plus de confiance que s'il les

(i) Quarè ut nonsunt eogendi nostri ad rationem conscientiae reddendam extra confessionem , cùm constitutio id liberum permittat pro cujusque consolatione : ilà laudandi qui remotis bis quae ad confessionem propriè spectant, quaeque in confessione superiori manifestari poterunt , extra confessionem ea reddunt, totosque seipsos patefaciunt , quô liberius ,etabsque ullo respectusaperiores ad illorum directionem, etutiliorem gubernationein eâ notitiâ uti possint. Idem, omniiià habetur in inslruct. résultant, ex congregat. 6. gêner. inst. t. c. 2. n. i.

3l2 PART. III. TRAITÉ VII. CHAP. XL

lui donnoit dans un coffre bien fermé et bien cacheté.

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