‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 38 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

On répond a quelques difficultés qui résultent de ce qui a été dit clans les chapitres prècèdens.

De tout ce que nous avons dit, il résulte quelques difficultés quipeuventseprésenter à l'esprit , et il faut essayer de les aplanir. La première est que d'un côténous avons dit que le meilleur est de rendre compte de sa conscience hors delà confession, et que d'ailleurs nous avons marqué qu'il nefaut passeulement déclarer sestentations et ses mau vaisesinclinations, maisqu'ilfaut aussi déclarerses chutes , s'il est arrivé que l'on soit tombé, et que sans cela on ne rend pas un bon compte de sa conscience. Or, maintenant je demande : S'il arrivoit , ce que Dieu veuille détourner par sa grâce, que quelque religieux succombant à la tentation tombât clans quelque faute griève et honteuse, est-il possible que la lègle voulût l'obliger d'en rendre compte à son supérieur hors de la confession? Cela semble d'une pratique très-difficile ettrès-facbeuse ; et généralement parlant , on nepourroit guère s'y soumettre. A cela je réponds, que l'intention de la règle et de notre saint fondateur n'est point qu'en ce cas-là on déclare son péché hors de la confesion , au contraire ,

DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 3l3

c'est afin principalement d'ôter cette contrainte , que la règle dont nous avons parlé a établi l'alternative de s'accuser de ses fautes, ou en confession, ou autrement, selon qu'on voudroit. Les règles du provincial portent expressément la même chose : car,après avoir dit , que quand un religieux a rendu compte de sa conscience, le supérieur peut l'interroger sur ce qu'il jugera à propos , elles ajoutent aussitôt: Quoique toutefois il faille avoir cette réserve de n'interroger personne hors de la confession , sur les choses qu'il est extrêmement honteux d'avouer (i). Quand les choses sont d'une nature qu'il semble qu'on n'ose pas les dire hors de la confession , on fait bien alors de les garder pour le tribunal de la confession; et non-seulement le supérieur ou le père spirituel ne doivent jamais hors delà faire aucune question sur ces sortes de choses, mais ils ne doivent pas même permettre qu'on leur en parle.Tl ne faut pas que les oreilles chastes entendent rien de semblable hors de la confession; ainsi il est bon de réserver pour la confession tout ce qu'on peut avoir à dire sur cette matière. C'est ce que le père général Àquaviva a voulu nous marquer par les paroles que nous avons rapportées dans le chapitre précédent, car en disant que le meilleur est de rendre compte de sa cons-

(1) Quamvis qune homincm pudore multùm aflicerent , ea extra confessionem interroganda non essent. In fine reg. provincial.

3l4 PART. III. TRAITÉ VII. CHAP. XI.

cience hors de la confession , il excepte les choses qui regardent proprement la confession.

La seconde difficulté est plus importante que la première. Nous avons dit d'un côté , et saint Ignace le dit expressément dans ses constitutions , qu'une des raisons pour lesquelles on nous ohlige de rendre compte de notre conscience, est afin que les supérieurs, connoissant à fond ceux qui sont sous leur conduite , puissent mieux pourvoir a tout ce qui regarde le bien de chaque religieux en particulier, et a l'avantage de toute la Compagnie en général. Nous avons dit aussi d'ailleurs , que les mêmes constitutions permettoient a chacun de rendre compte de sa conscience dans le tribunal de la confession: de sorte qu'on peut, ce semble, objecter que le gouvernement général de la Compagnie est fondé sur les lumières que les supérieurs tirent des confessions. Et en effet, quelques personnes, faute de bien entendre la manière dont la Compagnie se gouverne en ceci , se sont laissé extrêmement frapper de cette objection. Poury répondre, je dis premièrement que la Compagnie est si éloignée de régler sa conduite sur les confessions de ses religieux , que même le père général Aquaviva(i) voyant que quelques théologiens (2) tenoient qu'un confesseur peut, sans violer le sceau de la

(1) Claud. Jquaviva in ordin, impress.

(a) P. Suarez , tom. %• in 3. p. de pœnit. dis. i3 et 33. sect.

Sanchez, tom. i. dcMatr, l. 3. dise. 16. g . i.

DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 3l5

confession , se prévaloir en certains cas de ce qui lui a été révélé a confesse, réprouve cette opinion dans ses ordonnances, et défend trèssévèrement de l'enseigner , ou de la suivre. II enjoint à tous les confesseurs de la Compagnie , qu'à l'égard des choses qui leur seront révélées en confession, ils se comportent toujours comme si elles n'étoient jamais parvenues à leurconnoissance. Et cela est entièrement conforme h un décret que Clément VIII donna sur cette même matière quatre ans après , et dont le père François Suarez et plusieurs autres font mention.Mais laCompagnie observe encore des mesures plus étroites ; car elle ordonne aux supérieurs de garder soigneusement le secret sur toutes les choses qu'on leur dit en rendant compte de sa conscience. Or, si elle veut qu'on ait tant de circonspection dans les choses qu'on apprend hors du tribunal de la confession , quelle réserve ne doit-elle point apporterpour empêcher que la confession ne devienne odieuse , et qu'on ne commette un sacrilège contre l'inviolabilité du secret !

Je réponds, en second lieu , qu'il n'y a nul inconvénient à se servir de la confession pour le gouvernement intérieur des âmes, et qu'au contraire, c'est un des plus grands fruits et des plus grands avantages qu'on puisse en tirer. Car comme le pénitent découvre alors toutes les plaies et toutes les infirmités de son ame, le médecin spirituel, qui est le confesseur ,

3l6 PART. III. TRAITÉ VII. CHAP. XI.

peut bien mieux juger des remèdes qui y sont propres , et de la conduite qu'il doit lui faire garder par la suite. Cette vérité est si constante, que le pape Alexandre III (i) parlant de certains pécheurs d'habitude , qui même dansle tribunal de la confession disent qu'ils ne peuvent s^empêcher de tomber dans le désordre, et qui sont par conséquent incapables d'absolution , puisqu'ils n'ont pas un véritable désir de renoncer h leur péché , ordonne aux confesseurs de les entendreen confession , afin d'avoir occasion de leur donner quelque bon conseil pour leur conduite et pour leur salut. Il exhorte même les pécheurs qui sont dans cette mauvaise disposition, de ne pas laisser de se confesser, quoique l'absolution doive leur être refusée ; et de se confesser de tous leurs péchés et de tous les désordres de leur vie , et même de la mauvaise disposition avec laquelle ils vont alors à confesse. Il commande aussi aux confesseurs de les recevoir, et de les entendre avec douceur et avec bonté, pour leur donner ensuite quelque conseil et quelque instruction salutaire: parce qu'il arrivera peut-être que peu à peu ils viendront a se laisser toucher le cœur, et à s'éloigner des occasions , et qu'enfin , par le moyen de cette pratique d'humilité, et de quelques bonnes œuvres auxquelles le confesseur leur recommandera de s'exercer, Dieu leur ouvrira les yeux , et les portera à re-

(i) Cap. Quod quidam de pxnitcntiis et remissionibus.

DE LA CONFIANCE EN SES SXJP. 3lJ

noncer entièrement à leur péché, et h faire une bonne confession. Ainsi ce n'est pas une nouvelle institution, mais une pratique trèsancienne et très-approuvéedans l'Eglise, que de se servir de la confession 3 comme d'un moyen très-utile pour mieux conduire les âmes dans le chemin du salut.

Nous lisons dans la vie desaint Ignace (i), que les premiers Pères de notre Compagnie l'ayant tous élu pour général en deux assemblées consécutives, il se défendit long-temps d'accepler,comme se reconnoissant incapable de cette charge. On le pressoit cependant de tous côtés, en lui remontrant que de persister à refuser, c'étoit résister à la volonté de Dieu, qui étoit suffisamment marquée par le coucours de tous les suffrages. Mais quelque chose qu'on pût lui dire, on ne gagna rien pour lors sur lui , et il fallut donner les mains à un expédient qu'il proposa, et qui fut tel que nous allons dire. Je remettrai , dit-il , cette affaire entre les mains de mon confesseur : je lui déclarerai tous les péchés que j'ai commis , toutes les mauvaises habitudes et toutes les mauvaises inclinations auxquelles je suis sujet , enfin toutes mes foiblesseset toutes mes infirmités , tant les passées que les présentes, tant les corporelles que les spirituelles, et si après cela il me commande ou me conseille au nom de Jésus-Christ , de me charger d'un fardeau si pesant, j'obéirai sans réplique. Il

{'-) Lib. 3. c. S.

3l8 PART. III. TRAITÉ VII. CHAP. XI.

en usa comme il avoit dit : il fut en retraite pendant quelques jours, au bout desquels il fit sa confession générale à un saint religieux de l'ordre de saint François , nommé le père Théophile , à qui il demanda ensuite s'il accepteroit ou non l'élection qu'on avoit faite de lui ; et la réponse ayant été qu'il devoit l'accepter, ou qu'autrement ce seroit résister au Saint-Esprit , il ne fit plus difficulté de se soumettre. Je demande maintenant , y a-t-il quelqu'un assez malin pour trouvera redire à cette conduite de saint Ignace , et pour la soupçonner de déguisement ? Je crois certainement qu'il n'y a personne qui puisse en parler, que pour la louer ; comme en effet elle mérite qu'on la loue , et comme elle est louée par tous ceux qui ont écrit sa vie. Or, Notre- Seigneur qui s'est servi de ce moyen pour la conduite de notre fondateur et de notre chef, lui a appris aussi à le mettre en usage pour la nôtre ; ainsi cette pratique de déclarer au supérieur, en confession ou autrement , toutes nos inclinations vicieuses , toutes nos fautes et toutesnos imperfections, est un moyen qui nous est donné de D ieu , afin que le supérieur puisse mieux nous conduire dans le chemin de la perfection à laquelle nous faisons profession d'aspirer.

Cela étant ., je dis qu'en ce qui regarde le gouvernement extérieur et politique de la Compagnie , on ne peut nullement se prévaloir des confessions ; mais qu'en ce qui re»

DE LA CONFIANCE EN SES SUP. 3lQ

garde la conduite intérieure et spirituelle des âmes, il est très-à-propos et même très-nécessaire de s'en servir delà manière que nous avons dit. Aussi voyons-nous que c'est une pratique très-commune dans toute l'Eglise, quand on a quelque doute ou quelque difficulté sur sa conduite intérieure, de s'adresser à un confesseur sage et éclairé, et d'en conférer avec lui, soit en confession ou autrement, afin de recevoir ses avis etses conseils ; ce qui est précisément la vue de saint Ignace , lorsqu'il laisse au choix des religieux de rendre compte de leur conscience , dans le tribunal de la confession, ou autrement. Ce n'est donc point suivant les lumières qui se tirent des confessions, que l'on fait, ou que l'on destitue les recteurs, que l'on reçoit les profès, ou que l'on pourvoit à toutes les charges de la Compagnie : ce seroit très-mal fait d'en user de cette sorte, et on feroit aussi très-mal d'à» yoir cette opinion.

Il faut, au reste^ remarquer ici une chose très-essentielle et très-importante : c'est qu'un religieux pourroit se trouver dans une telle disposition , et tant de circonstances pourroient concourir l'une avec l'autre , que son confesseur l'obligeroit en conscience, et sous peine de péché, d'aller prier son supérieur de ne pas le mettre dans un tel emploi, de ne pas l'envoyer dans une telle mission, et de l'éloigner d'une telle occasion , en lui déclarant en même temps le péril auquel il pour-

roit être exposé par-là à cause de sa faiblesse Quel moyen plus honnête etplus convenable peut-on donner en ce cas-là à un religieux , que de l'obliger à s'ouvrir à son supérieur? Car alors le supérieur saura vous éloigner doucement de cette occasion, sans que votre honneur y soit intéressé, et il vous empêchera de vous exposer àdes périls plus grands que vos forces, et de cette sorte on pourvoit en même temps à la sûreté de votre conscience et à votre honneur. Il arrive aussi d'autres fois que véritablement on n'est pas assuré si on se met en danger ou non ; cependant on craint et on doute;'et alors c'est un grand soulagement d'esprit et une grande consolation, d exposer ses doutes et ses difficultés au supérieur, et de se remettre entre ses mains. Car, si après cela on vous engage dans quelque emploi que vous aviez peur qui fût dangereux pour votre salut , le péril ne retombera plus sur vous, comme il auroit fait si vous n'eussiez rien dit ; il retombera entièrement sur votre supérieur ; et Dieu , qui verra que vous aurez fait ce qui aura dépendu de vous, vous prêtera son secours, et vous donnera des forces pour vous bien acquitter de ce qu'on vous aura commandé.

En troisième lieu , je réponds que quoique îa règle permette de rendre compte de sa conscience en confession, il est encore mieux, comme nous l'avons déjà dit, d'en rendre compte hors de la confession; et que comme parmi nous chacun sait qu'il est

mieux d'en user ainsi , chacun aussi 3 généralement parlant , s'y attache à ce qu'il y a de mieux; et que par conséquent on ne doit avoir aucun soupçon que le gouvernement des supérieurs soit fondé sur ce qu'on leur révèle en confession , puisque c'est d'ordinaire hors de la confession qu'on leur rend compte de sa conscience. Mais supposé que quelqu'un n'en veuille rendre compte que dans le tribunal de la confession, peut-on croire qu'il y ait un religieux assez ennemi de la perfection pour n'être pas bien-aise que quand il aura dit quelque chose en confession au supérieur, le supérieur s'en serve pour lui ôter les occasions de tomber dans le péché, et pour le conduire plus sûrement dans le chemin du salut? Car pourvu que le supérieur y procède avec toute la sagesse et toute la circonspection nécessaires, et pourvu qu'il n'en puisse arriver que du bien au religieux, et que personne ne puisse connoître par-là les fautes dans lesquelles il est tombé, il est certain que le religieux y gagne beaucou p. Comme cependant tous les sujets de la Compagnie se portent volontiers à rendre compte deleur conscience hors delà confession , afin que le supérieur, n'étant point gêné par le respect de la confession , puisse se servir plus librement , pour leur salut et pour leur avancement spirituel, de la connoissance qu'ils lui donnent d'eux-mêmes , il est vrai de dire, que même pour la conduite spirituelle et intérieure des âmes, il n'est pas

en usage dans la Compagnie de se pre'valoir des confessions , quoiqu'on puisse le faire légitimement et saintement ; mais qu'on ne se sert d'ordinaire pour cet effet que de ce qu'on apprend hors de la confession.

Saint BonaYenture (i) enseigne la même doctrine que nous tenons à ce sujet, et il dit qu'il est extrêmement important que le supérieur connoisse bien la conscience de ceux qui sont sous sa conduite , leurs inclinations et leurs habitudes , et l'étendue de leurs forces spirituelles et corporelles, afin qu'il les sache mieux gouverner, et que comme tout le monde n'est pas également propre h toutes choses, il puisse distribuer les fardeaux de la religion , selon la portée de chacun. Il rapporte à ce sujet ces paroles de l'Ecriture-sainte : Aaron et ses enfans entreront dans le sanctuaire ; et ce seront eux qui auront la disposition de ce que chacun devra/aire, et qui distribueront à chacun la charge quil devra porter (2) , et il dit qu' Aaron et ses enfans sont les supérieurs, et que c'est a eux à entrer dans l'intérieur de ceux qui sont sous leur charge, afin que les connoissant a fond , ils puissent faire une juste distribution des emplois et des ministères delà religion , et les partager a chacun selon ses forces (3).

(i) DeBonav. de sex alis Séraphin*.

(1) Aaron et filii ejus intrabunt in sanctuarîum , ipsique disponent opéra singulorum , et divident quid portare quis debeat. Num. 4- 19.

(3) Unicuique secundùm propriamvirtutem, Malth.tf, i5,

Page 1