‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 39 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que la correction est une marque de charité , et combien elle est utile.

Saint Bernard dit (i) que quand Dieu nous châtie , c'est une marque qu'il nous aime comme ses enfans ; et l'Ecriture-sainte nous fournit partout des preuves de cette vérité. Le Seigneur chatte celui quil aime 3 dit le Sage , et il met son plaisir en lui , comme un père dans son fils (2). Le Fils de Dieu, par la bouche de saint Jean , dit aussi quil reprend et quil châtie ceux qu'il aime (3) ; et l'Apôtre nous enseigne la même chose , quand il dit : Le Seigneur chatte celui quil aime ; et il frappe de verges tous les enfans quil reçoit; car quel est le fils qui ne soit pas châtié par son père (4) ? C'est pourquoi tous les Saints tiennentqu'une des plus grandes grâces que Dieu fasse à une

(») Bern. serm. ^2. inCant,

(2) Quein enim diligit Dominus, corripit : et quasi pater in filio complacet sibi. Prov. 3. 12.

Î3) Ego quos amo, arguo et castigo. Apoc. 3. ig. 4) Quem enim diligit Dominus, castigat : flagellât enim omnem filium quem recipit. Quis enim filius, quem non corripit pater ? Heb. 12,6 et 7.

amequi tombe dans le péché, c'est de l'affliger aussitôt par les remords de sa conscience. Car c'est une marque que Dieu vous aime, et que vous êtes du nombre des élus , puisqu'il ne vous abandonne pas tout-à-fait, et qu'au contraire il vous invite et vous appelle dans le temps que vous vous éloignez de lui. Mais quand le péché n'est suivi ni de remords ni dechâtimens, c'est , disent-ils , une marque que Dieu est extrêmement irrité, et un des plus grands châtimens dont il punisse les pécheurs en cette vie. Le même saint Bernard allègue a ce sujet ces paroles d'Ezéchiel : J'apaiserai mon indignation contre vous ; je /l'aurai plus de jalousie de vous ; je me reposerai , et je ne me mettrai plus en co* 1ère (i); et ces autres d'Isaïe : J'ai juré de ne me mettre plus en colère contre vous, et de ne plus vous reprendre (2). Regardez, dit-il , que Dieu n'esl jamais plus en colère que lorsqu'il n'y estpîus :si sa jalousie vous a donc abandonné, croyez que son amour vous a abandonné aussi; vous serez indigne de son amour, s'il vous juge indigne de ses châtimens (3): car ses châtimens sont les grâces dont il favorise ceux qu'il aime. Or, de même que les châtimens de Dieu sont une marque

(1) Et requiescet indignatio mea in te , et atiferetur zelus meus à te, et quiescam , nec irascar ampliùs. Ezcch. iG. 4s.

(2) Juravi ut non irascar tibi , et non increpem te. haï.

(3) Vides quia tùnc magis irascitnr, cùm non irascitur. Si ergo te zelus deseruit , et amor : neque eris amore dignus , qui indignus castigalione censeris. Bern. ubi sup.

de son amour envers nous ; de même une marque de l'amour paternel des supérieurs envers les inférieurs, est delesreprendrede leurs fautes et de lesen avertir , afin qu'ils s'en corrigent.// vaut mieux reprendre ouvertement, dit le Sage, que cC aimer sans le faire paraîtrez). En effet, la charité et l'affection que l'on a intérieurement pour vous est trèsbonne; mais elle n'est bonne que pour celui qui vous aime, et elle vous est inutile , s'il ne vous en donne quelque preuve. C'est ce que fait le supérieur, lorsqu'il vous avertit charitablement de quelque faute dont vous ne vous aperceviez pas , ou que vous ne regardiez pas comme une faute ; car c'est là vous aimer utilement pour vous; c'est vous aimer d'un amour de père , qui ne désire que l'avantage de ses enfans , puisque s'il n'a voit pour vous de véritables senti mens de père , il ne vous reprendroit point de vos fautes. C'est ainsi que, quand un" père trouve son fils en quelque faute , il le reprend et le châtie , parce que c'est son fils , et parce qu'il l'aime comme son fils, et qu'il voudroit le voir parfait.Oue si le même homme surprend quelque autre enfant dans la même faute, ilne lui dit rien et ne s'en met point en peine , parce que ce n'est pas son fils. Que son père , dirat-il,y prenne garde et ait soin de le corriger,

(1) Mclior est manifesta correctio, quàm amor absconditos. Prov. 27. 5.

car ce n'est pas a moi à me tourmenter d'une chose qui ne me touche point.

Au reste.lorsquele supérieur vous reprend de vos fautes, il ne vous fait pas voir seulement qu'il vous aime comme son fils ; il vous fait voir encore qu'il est persuadé de votre affection pour lui, et que vous êtes également persuadé de la sienne, et du zèle qu'il a pour votrehien.il vous témoigne même par-làqu'il abonne opinion de votre vertu; parce que s'il ne crojoit pas que vous eussiez assez d'humilité pour bien recevoir ses avis et sa correction , il n'auroit garde de vous rien dire. Au contraire , quand il n'en use pas si librement avec vous, qu'il garde des mesures , et qu'il ne vous avertit pas de vos fautes et decequ'on dit de vous : c'est , ou qu'il ne vous aime pas comme son fils , ou qu'il ne croit pas que vous l'aimiez comme votre père , ou qu'il ne vous juge pas assez humble pour faire votre profit de ses avertissemens et de ses réprimandes; enfin c'est toujours faute d'amour ou d'estime.Il pourra se faire cependant qu'il y aura au-dehors des apparences de l'un et de l'autre ; mais il n'y aura rien d'effectif; ce ne sera qu'une estime et une amitié feintej car ces apparences extérieures d'estime et de bienveillance , de quoi vous serviront-elles , si au fond on a si mauvaise opinion de vous , que même on n'ose pas se hasarder à vous avertir de vos défautsîC'est avoir un procédé double, que de témoigner au-dehors d'autres sentimens que ceux qu'on a au-dedans ; et

DE LA CORRECTION FRATERNELLE. Zl*}

c'est ainsi que les gens du monde en usent entre eux, parce qu'ils n'osent pas se dire librement les uns aux autres ce qu'ils pensent. Il leur arrivera souvent de vous louer et de vous flatter pour vous marquer l'estime qu'ils fontde vous; cependant ils ont de tout autres sentimens dans le cœur. Leurs paroles, dit le Prophète, sont plus douces que V huile ; et ils portent en même temps des coups d'épée (i). Leur bouche donne des bénédictions à ceux qu'ils maudissent dans leur cœur(2).Ils usent de tromperies dans leurs discours (3) , et ils ont le venin des aspics sous les lèvres (4). Nous devons être fort éloignés de tout cela parmi nous : la charité dont nous faisons profession, demande un procédé sincère et ouvert , et ne souffre point ces déguisemens. Quoi , j'aurai des défauts dont peut-être je ne m'apercevrai point, ou qui ne me sembleront point des défauts , et le supérieur qui les voit, et qui sait que mes frères s'en scandalisent, ne m'en avertira pas ? Ce seroit n'avoir nulle charité. Si vous portiez votre manteau à l'envers , dit saint François de Borgia (5) , ou que vous eussiez le visage barbouillé , n'est-il pas vrai qu'il y auroit de la charité à vous en avertir , et que vous remercieriez celui qui vous le diroit ; qu'au contraire, vous

(i) Mollit! sunt sermones ejus super oleum ; et ipsi surit jatula. Ps. 54- 22.

(2) Ore suo benedicebant , et corde suo malcdicebant. Ps. 61. 5.

(3) Lioguis suis dolosèagebant. Ps. 5. n.

(4) Venenum aspidum sub labiis eomm. Ps. i3o,. 4t

(5) S. Franc, de Borgia in epist. ad Societ.

sauriez mauvais gré à celui qui le verroit , et qui ne vous en avertiroit pas ? Nous devons , à bien plus forte raison, avoir les mêmes sentimens à l'e'gard des fautes qui blessent la vertu dans notre ame, et qui scandalisent nos frères : et c'est un grand avantage pour nous qu'il y ait quelqu'un qui ait soin de nous en avertir avec charité , puisque l'amour que nous nous portons et qui nous aveugle , fait que nous ne nous apercevons pas de nos fautes, ou que nous ne les connoissons pas pour ce qu'elles sont. De même que la tendresse qu'une mère a pour son fils fait qu'elle trouve beau et agréable en lui ce qui est laid et difforme; de même la teudresse dangereuse que nous avons pour nous fait que nos défauts nous paroissent de bonnes qualités , et que nous y donnons toujours de belles couleurs. C'est pourquoi les philosophes disent trèsbien qu'un homme n'est pas bon juge dans ce qui le regarde : car si les lois tiennent pour suspect un juge ami d'une des parties , combien plus l'amour que nous avons pour nousmêmes nous doit-il rendre suspects à nousmêmes dans notre propre cause ! Un tiers qui n'est prévenu d'aucune passion pour ce qui nous touche , s'aperçoit bien mieux de nos fautes, et est bienplus capable d'en juger: outre que deux , comme on dit, voient toujours bien mieux qu'un.

Plutarquedit (i)que nous devrions donner

(i) Plutar.liv. de l'utilité qu'on tire des ennemis.

de l'argent pour avoir un ennemi, parce qu'il n'y a que les ennemis qui disent les vérités : cardes amis il ne faut plus en attendre que des flatteries et des louanges. Il vous diront qu'il ne se peut rien ajoutera vos bonnes qualités, quoique peut-être ils ne vous en trouvent aucune: rien n'est plus commun dans le inonde que cette sorte de langage, et Dieu veuille qu'il nes'inlroduisepointanssi parmi nous. Ce qu'il y a encore de mal, c'est que notre vanité et notre foiblesse font que nous écoutons ces sortes de flatteries avec plaisir, et que même nous y ajoutons foi, au Sien que nous devrions en user comme le Prophète royal , qui disoit : Le juste me reprendra par charité , et me fera une correction sévère ; mais le parfum de V huile du pécheur n engraissera point ma tête (i). Saint Augustin dit (2) que par le parfum de l'huile du pécheur, il faut entendre la flatterie , et que le Prophète nous marque par-là qu'il la déteste, et qu'il aime mieuxêtre repris charitablement et sévèrement par un homme de bien , que d'être comblé de louanges et de flatteries par les médians. Elles ne servent , dit ce père, qu'à augmenter notre folie et notre erreur, suivant ces paroles d'Isaïe : Mon peuple, ceux qui vous appellent bienheureux , vous trom<-

(1) Corripiet me justus in misericordiâ , et increpabit me : ■oleum autein peccatoris non impinguet caput meum. /'s. 14. 5. (a) jiiig. ep. ij4- ad Procut.

peut (1); au contraire, ceux qui nous repren» nent sévèrement nous font un grand bien , suivant ces autres paroles du Sage : Les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les caresses trompeuses de celui qui hait (2); et il vaut mieux être reprispar un homme sage, que d'être séduit par la flatterie des fous (3). Ce qui nous fait de la douleur pour quelque temps, esl justement ce qui est cause de notre guérison-, au lieu qu'elle devient plus difficile quand on flatte notre mal : car alors nous nous figurons qu'il n'y a rien a redire en nous , et nous ne songeons point a nous corriger.

Diogène disoit(4)que nous avions besoin ou d'un véritableami qui nous avertît de nos fautes , ou d'un ennemi fâcheux qui nous les reprochât; a fin que les avertissemens de l'un, ou les reproches de l'autre servissent a nous corriger. Le second moyen est assez en usage dans le monde,où il n'y a cl' ordinaire que l'inimitié et la haine qui parlent sincèrement des fautes d'autrui, et où l'on n'entend la vérité que de la bouche de ses ennemis. Mais dans la religion, ce n'est ni par haine, ni par jalousie , ni par malignité qu'on nous reprend

(1) Popule meus , qui te beatuin dicunt, ipsi te decipiunt. haï. 3. i«.

(2J Meliora sunt vulnera diligentis , quàm fraudulcata oscula odientis. Prov. 27. 6.

(3) Melius est à sapiente corripi , quàm stultorum adulations decipi. Eccl. 6. 7.

(4) Diogen. Laert. / 6. de Diogen. Plut. t. de profec. mor. tract.

de nos fautes : c'est par bonté , c'est par charité , c'est par le désir qu'on a de notre saluU Il ne tient donc qu'à nous d'y profiter de l'avantage que nous y avons d'avoir dans la personne du supérieur, un ami fidèle et véritable, qui nous avertit charitablement de nos fautes ; et sans doute nous devrions nous croire heureux quand il nous en reprend , parce que sans cela peut - être ne pourrionsnous pas nous en apercevoir , et ne songerions-nous jamais à nous en corriger.

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