‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 40 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que c'est l 'orgueil qui empêche qu'on ne reçoive bien les confections.

Une des choses qui marquent le plus l'orgueil de l'homme, est la répugnance qu'on a à souffrir d'être repris de ses fautes. Trouverat-on aisément quelqu'un, dit saint Augustin , qui veuille bien qu'on le reprenne? et où est ce sage de qui il est dit dans le neuvième chapitre des Proverbes : Reprenez le Sage , et il vous aimera (i) ? Il mérite sans doute le nom de sage , puisqu'il reconnoît , comme il doit, un aussi grand bienfait que celui de la correction ; mais où le trouvera-t-on ? et qui est-il 3 afin que nous lui donnions des louanges (2) } Nous sommes si enflés d'or-

(1) Quis facile inveniet qui velit reprehendi ? et ubi est ille sapiens de quo dictum est Proverbiorum. cap. 9. v. 8. Argue sapientem, et diliget te. Aug. epit, ad Felic. et liusllc.

(2) Quis est bic, et laudabimus eum ? Ecct. 3i. 9.

ZZl PART. III. TRAITÉ VIII. CHAP. II.

gueil , dit saint Grégoire (i) , et c'est un vice si enraciné en nous, que nous ne saurions souffrir qu'on nous avertisse de nos fautes; parce que nous nous figurons que ce qu'on nous dit nous rabaisse dans l'opinion du monde, etnousrendmoins estimables. Comme nous sommes donc très-sensibles aux moindres choses qui regardent notre honneur, nous prenons feu dès que nous croyons qu'on le blesse ; au heu de remercier ceux qui nous reprennent de nos fautes , nous regardons leurs avertissemens comme des persécutions et des injures. Il y a des gens en effet , qui lorsqu'on prend soin de les avertir de leurs défauts, disent qu'on les persécute et qu'on a de l'aversion pour eux. Et on en voit aussi quelques-uns , continue ce père , qui s'accusent volontiers eux-mêmes de leurs fautes ; mais s'il arrive qu'on les en reprenne, ils s'emportent aussitôt et les excusent , parce qu'ils ne peuvent souffrir qu'on les estime moins qu'ils ne croient devoir l'être. Ceux-là ne sont pas véritablement humbles , et ne parlent point de leurs fautes en esprit de vérité : cars'ils Tétoient effectivement , et qu'ils crussent d'eux ce qu'ils en disent , ils ne seroient pas fâchés qu'on leur dît les mêmes choses, et ils ne prendroient pas tant de soin de s'excuser et de se défendre. La véritable humilité consiste h nous connoître et à nous mépriser nous-mêmes , et à être bien-aises

(i) Gregor. Moral, tib, 10. e. 3,

que les autres connoissent aussi dos fautes et nous méprisent : Et ces gens-ci, dit saint Grégoire, iont voir clairement que ce n'est pas afin d'être méprisés quJils disent du mald'euxmênies, mais afin de passer pour humbles et pour justes ; parce qu'il est écrit, que le juste est le premier accusateur de lui-même (i). .Vous voulez vous acquérir de l'estime et passer pour humble; et vous dites du mal de vous-même , parce que vous croyez que c'est un moyen de parvenir a votre fin : mais en même temps, comme vous ne croyez pas que le mal qu'un autre dit de vous puisse vous y aider , et qu'au contraire , vous vous imaginez qu'il peut détruirela bonneopinionqu'on a de vous , vous ne sauriez souffrir dans la bouche d'autrui ce que vous dites vous-même. Tout cela ne part que d'orgueil et de vanité ; et de là vient encore que souvent, quoique nous voyions que ce qu'on nous dit est vrai , et qu'on a raison de nous reprendre, nous ne laissons pas cependant de souffrir impatiemment la réprimande et d'en avoir du dépit.

Ainsi nous ne devons plus dire :Beprenezle Sage, et il vous aimera (2): car où. sont maintenant les sages qui veuillent être repris , et qui sachent bon gré à ceux qui les avertissent de leurs fautes \ Mais nous sommes réduits à dire ce que le même Salomon dit au même endroit : Gardez-vous de reprendre

(1) Justtis prior est accusator suî. Prov. 18. 17. (i) Argue sapientem , et diliget te. Prov. 9. 8.

un moqueur , de crainte qiCil ne vous naisse^). C'est la récompense que l'on a ordinairement dans le monde, des bons avisqu'on y donne : car le méchant naime point celui qui le reprend ; et il na point de commerce avec les gens sages (2) , qui peuvent l'avertir de ses défauts : enfin il y a déjà long-temps qu'on a dit que la vérité ne fait que des ennemis. (3). Les Saints (4) comparent ces sortes de gens à des fous et à des frénétiques, qui ne peuvent souffrir la présence du médecin , et qui rejettent toutes sortes de remèdes, parce qu'ils en ressentent la douleur, et qu'ils ne se croient pas malades. Cette comparaison est tirée du Saint-Esprit , qui dit que celui qui hait les réprimandes , est un insensé (5). En effet , il ne manque pas seulement d'humilité, il manque aussi de jugement et de sens ; en un mot , c'est un fou et un frénétique , puisqu'il rejette les remèdes salutaires qu'on lui donne , et qu'il se fâche contre le médecin qui veut le guérir.

(1) Noli arguere derîsorem , ne oderitte. Prov. 9. 8.

(2) Non amat pestilens eum qui se corripit , nec ad sapientes graditur. Prov. i5. 12.

(3) Veritas odium parit. Terent in Andria.

(4) August. epist. 87. ad Felicitatem et Rusticum.

(5) Qui odit increpationes, insipieas est. Prov. 12. 1.

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