‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 5)Chapitre 5 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du troisième degré de lobeissance.

Le troisième degré d'obéissance consiste a conformer notre entendement à celui de notre supérieur, en sorte que nous n'ayons qu'un même sentimpnt que lui , non plus qu'une même volonté; que nous estimions que tout ce qu'il commande est raisonnable, et que soumettant tout-à-fait notre jugement au sien , nous fassions du sien la règle du nôtre. Pour comprendre la nécessité de ce troisième degré , il suffit de ce que nous avons dit d'abord (i), que sans cela l'obéissance ne sauroit être parfaite et entière; et cette doctrineest conforme à celle des Saints, qui disent que l'obéissance est un liolocauste très-parfait, dans lequel l'homme, par le moyen des ministres de Dieu, s'offre tout en-

(i) Ci-dessus , au c. 5.

PE L OBÉISSANCE. 3y

er à Dieu dans le feu de la charité'. Il y avoit ans l'ancienne loi cette différence entre l'iioicauste et les autres sacrifices , que dans les icrifices on brûloit une partie de la victime i l'honneur de Dien , et Ton en gardoit une itre partie pour les prêtres et pour les miisfre du temple; mais dans l'holocauste on rûloit la victime toute entière , sans en réîrver aucune chose. Or, si en obéissant, ous ne soumettez votre jugement aussi-bien ue votee volonté , votre obéissance nJest oint un holocauste ; et elle n'est point parité, piiicrjne vous rmmemez h offrir a L)ieu i principale partie de vous-même , et la plus oble , qui est votre propre entendement. <' est pourquoi saint Ignace disoit (i) que ceux ni, soumettant leur volonté aux ordres de tir supérieur, n'ysoumpftent. point leur ju-

Mnent , n'ont encore qu'un pied dans la région.

! Saint Bernard , dans le premier sermon de

conversion de saint Paul , explique au ng quelle doit être l'obéissance d'entendelent; et pour cet effet , venant à parcourir s différentes circonstances de son sujet , les applique aux différentes qualités qu'elle Dit avoir. Lorsque saint. Paul, frappé de la mière du ciel, et saisi de crainte , se fut :rié : Seigneur , que voulez-vous que je \sse ? le Seigneur lui répondit : Allez dans

ville , et là on vous dira ce qu il faut que

(i) In V'dâ S. Tgnat. t. 5. c. 4.

ïli

vous fassiez {i). Voilà, dit h ce sujet saint h Bernard, pourquoi vous êtes entré en reli- I gion , a fin d'y apprendre ce qu'il faut que vous 1 1 fassiez: c'est pourcela que Dieu,par un ordre m admirable de sa providence, vous a frappé de \[ la crainte de ses jugemens , et que vous don- I nant un désir ardent de le servir, il vous a g inspiré le dessein d'entrer dans cette ville sainte et dans cette école de vertu et de piété. C'est la que vous apprendrez ce qu'il veut de vous, et ce qu'il faut que vous fassiez pour lui plaire. L'Ecriture ajoute, continue ce

père , que lorsque saint Paul entra claus la

ville , il ne voyoit rien , quoiqu'il eût les yeux ouverts , et que ceux qui étoient avec lui le menoient par la main (2). Et c'est là , mes frères, jijoute-t-il , la figure d'une parfaite conversion (3) ; c'est là le modèle de la parfaite obéissaneequ'un religieux doit avoir; t? c'est là précisément en quoi elle consiste , de ne voir rien, quoiqu'on ait les yeux ouverts , et de ne juger de rien par soi-même, mais de se laisser conduire par ses supérieurs, et de se remettre absolument entre leurs mains. Prenez garde que, malheureusement pour vous, vous ne veniez à voir clair comme Adam et Eve , de qui l'Ecriture dit qu'après leur

(1) Ingredcie civitatem, etibi dicetur tibi quid te oporteafc facere. ^ct. 9. 7.

(2) Apertisque oculis nibil videbat; ad inanus au teni illum trahentes. Jet. ç). 8.

(3) Hsec plaaè, fratres , perfectae conversionis forma est. ld. Bern. ibid.

DE L'OBÉISSANCE. 3q

péché leurs jeux furent ouverts , en sorte ju'ils connurent qu'ils étoient nus, et qu'ils eurent honte d'eux-mêmes. Mais comment, lira-t-on] est-ce qu'avant leur péché ils n'épient pas nus, et qu'ils ne voyoient pas clair? 3ui , sans doute ; mais ils ne prenoieut pas jarde alors à leur nudité , parce qu'ils vicient dans la pureté et dans la simplicité de a justice originelle. Or, cette pureté et cette limplicité qu'ils perdirent par leur désobéisiance , nous devons essayer nous autres de 'imiter et de la conserver par notre sou-

aiasion , cnaortcquc nuus n'ci yunS jamais les

feux ouverts pour voir les fautes d'autrui, ion pas même les plus apparentes , et que îous les fermions surtout lorsqu'il s'agit des lioses qui regardent l'obéissance.

Saint Jean CliinaquAparlant.de l'extrême etenue qu'il faut avoir là-dessus, dit (i) rue, dans les pensées et dans les sentimens mi nous viennent contre l'obéissance , il à ut nous comporter comme dans les penées qui nous viennent contre la pureté ou rontre la foi ; c'est-à-dire , ne nous y arrêer en aucune sorte, mais prendre de là occaion de nous abaisser et de nous humilier lavantage. Saint Jérôme écrivant à un reliieux , et lui donnant des règles pour sa onduite dans la religion , lui recommande articulièrementcettesoumissiond'esprit.Ne 'ous mêlez point , lui dit-il , de juger des

(i) Ctlmac. grad, 4. art. 6. 7.

ordres de vos supérieurs , et d'examiner s'ils ont raison ou non dans les comtnandemens qu'ils vous font; c'est à vous d'obéir et d'exécuter ce qu'ils vous commandent, suivant ces paroles de Moïse : Ecoutez , Israël, et faites silence (i). Saint Basile (2) propose aux religieux pour modèle de leur obéissance , celle d'un apprenti qui se met sous un maître pour apprendre quelque métier. Il a , dit-il , les yeuxcontinuellement attachés surson maître, il lui obéit en tout sans le contredire en rien , sans interposer son jugement en quoi que ce soit , et sans lui demander raison de ce qu'il lui commande; et de cette sorte il se rend habile avec le temps. La soumission des disciples de Pythagore étoit si grande h son é*gard(3), que sa seule autoritéîeur tenoit lieu de raison; et il? y déforoicnt de telle sur te que dès qu'on leur disoit : Lui-même l'a dit , il ne leur en falloit pas davantage pour se rendre. Quelle déférence ne faudroit-il donc point que des religieux eussent pour leur supérieur , qui est sans doute bien au-dessus de Pythagore , puisqu'il tient la place de Jésus- Christ même? Ne faudroit-ii pas que dès qu'il est question d'obéissance , cela leur suffit pour les obliger à soumettre aussitôt leur jugement , et h croire que ce qu'on leur

(1) Non de niajoriiin seitentiâ judlccs, cujus offîcii est obedire, et implere quae jussa sunt , dicetUe May se : Audi, Israël , et tace. Hier, epist. ad Rtislic. Monach,

(2) Basil, in Constil. Monach. c. 20.

(3) Pylliag. I. S.apud Diog. l,aeri.

commande est toujours ce qui leur est le plus convenable"?

Eusèbe de Césarée rapporte (i), que les Lacédémoniens avoieut une loi très-sage, qui défendoit aux jeunes gens qui commençoientk se mêler du gouvernement de la république, d'examiner si les lois de l'Etat étoient bonnes ou mauvaises, et d'en rechercher les inconvéniens : voulant, aucontraire, quela vénération de leurs ancêtres de qui ils les avoient reçues, leur suffit pour les croire justes et saintes , et pour les regarder avee le même respect quesi elles fussent venus des Dieux. Que si quelqu'un des anciens y trouvoit quelque chose à réformer, parce que souvent les différentes conditions des temps demandent différensrèglemens , la loi ordonnoit que la proposition ne s'en fît que devant les anciens, et qu'ils en jugeassent eux seuls, pour ôter par-lh aux jeunes gens l'occasion de faire une plaie dangereuse à la république , en perdant le respect et la vénération pour les lois. Que si des politiques païens vouloient qu'on eût tant de respect et tant de vénération pour les lois de leurs ancêtres qui n'étoient fondées que sur la seule raison naturelle, et jugeoient que c'étoit une chose si nécessaire au bien de leur république , h combien plus forte raison , nous qui sommes chrétiens et religieux , devons-nous avoir le même respect et la même vénération pour tout ce que

(1) Euscb. Çcsaricns. de prœpar. Etang, ex Plat,

nos supérieurs nous ordonnent , puisqu'il est fondé non-seulement sur les lumières de la raison naturelle , mais sur les lumières même de la foi et su ries grâces de l'Evangile? Saint Ignace (i), dans la lettre admirable qu'il a écrite de l'obéissance, montre clairement que , sans l'obéissance de l'entendement , il est impossible que l'obéissance de la volonté soit telle qu'elle doit être , et qu'on fasse les choses comme il faut ; et il marque plusieurs inconvéniens considérables lorsqu'on n'a pas l'obéissance de l'entendement , et qu'on manque de soumission d'esprit.

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